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Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière
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Title: Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière
Release Date: 2018-06-03
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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DIANE DE LANCY

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Paris.—Imprimerie L. Poupart-Davyl, 30 rue du Bac
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PONSON DU TERRAIL

DIANE
D E   L A N C Y

LES PRÉTENDUS DE LA MEUNIÈRE
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Cᵉ, ÉDITEURS
A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
1868
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
{1}

DIANE DE LANCY

PROLOGUE

I

Par une soirée pluvieuse et froide du mois denovembre 1792, une barque était amarrée dansune petite baie des côtes du Finistère, à quarantepas environ d’une hutte de pêcheur, dontla mer, lorsqu’elle était grosse, venait ébranlerles murs et battre la porte à moitié disjointe.

La barque dansait sur la lame avec un sinistrebruit que causaient ses avirons en heurtant lesbordages, l’Océan était gros de colères encorecontenues, mais qu’un souffle de vent allaitfaire éclater; et ce souffle n’était pas loin, sil’on en jugeait à la forme bizarre et tourmentéedes nuages qui se mouvaient lourdement à{2}l’horizon.

La nuit était proche, la pluie rétrécissait cedemi-cercle que, du haut des plages, l’œilparaît embrasser au loin sur la mer: cependant,aux dernières et blafardes lueurs de cecrépuscule privé de rayons, on apercevait, àcette ligne extrême qui sépare le ciel de l’Océan,un point noir qui semblait s’approcher de laterre avec une prudente circonspection.

Ce point noir n’était autre qu’un de ces petitsbâtiments de commerce qui, pendant les oragesrévolutionnaires, sauvèrent de la guillotinetant de victimes, en les déposant, en une seulenuit, sur le rivage anglais. Dans la hutte dupêcheur il y avait un grand feu, autour duquelétaient assis trois personnages dont la différencede costumes indiquait suffisamment ladiversité de rang et de profession.

Le premier était le maître de la hutte, ungrand gaillard bien découplé, aux épauleslarges, aux cheveux d’un roux ardent, auxmains calleuses et couvertes de ces durillonsineffaçables qui proviennent du frottement continuelde l’aviron. Ce n’était plus un jeunehomme, peut-être était-ce un vieillard, maisdes plus robustes à coup sûr.

Ses deux hôtes pouvaient avoir l’un et l’autrede vingt-trois à vingt-cinq ans; ils étaient brunsde visage et de cheveux; on aurait pu, à unevague ressemblance existant entre eux et provenant{3}bien plus d’une communauté de type qued’une identité de race, les prendre pour deuxfrères, si l’un n’avait été vêtu d’un uniformed’officier qui indiquait le gentilhomme, tandisque l’autre portait la livrée d’un valet; le premierétait assis sur l’unique chaise qui se trouvaitdans la hutte, les pieds tournés vers le feu,son front appuyé dans ses mains, accoudé qu’ilétait à une table boiteuse et encore chargéedes débris du plus modeste des repas. Une somnolencepénible, double résultat d’une longuemarche et de navrantes préoccupations, paraissaits’emparer de lui, car sa tête s’inclinaitparfois et ses yeux se fermaient à demi.

—Baptiste, dit-il tout-à-coup à son valet, àquelle heure devons-nous partir?

—A minuit, monsieur le chevalier.

—Quelle heure est-il?

—Huit heures à peine.

—Quatre heures encore! murmura le chevalier,et l’on m’attend là-bas, car ma place estdans les rangs de l’armée du roi.

—Si monsieur le chevalier voulait écoutermon conseil, dit le valet dont la voix était dominéepar une intraduisible émotion, il essayeraitde dormir et s’allongerait sur ce grabat.Monsieur le chevalier ne s’est pas couché depuisbientôt trois jours, et il doit être brisé. Kervanet moi nous veillerons sur le repos de monsieurle chevalier, et nous le ferons relever aussitôtque le lougre anglais sera près des côtes.{4}

—Soit, répondit le chevalier; pour être fortil faut dormir, et j’ai besoin de toutes mes forcescar j’ai encore à faire un long voyage.

Il s’allongea sur une méchante paillasse placéedans un coin de la hutte, et peu après onentendit résonner cette respiration bruyantequi n’appartient qu’à la jeunesse lorsqu’elle dortde son calme et pesant sommeil.

Celui qui eût surpris alors l’éclair de sombrejoie qui brilla dans l’œil de Baptiste en eût étéépouvanté; un rire silencieux et terrible glissasur ses lèvres et mit à nu ses dents aiguës etblanches qui trahissaient l’origine méridionale.

Il ouvrit la porte de la hutte, fit un signe discretau pêcheur et se dirigea vers la grève, oùla lame rugissait et se couronnait d’écume engalopant sur le galet.

Le pêcheur le suivit sans trop savoir de quoiil était question, et tous deux s’arrêtèrent àvingt pas de la cabane et se regardèrent, l’unavec curiosité, l’autre avec une expression subitede résolution et d’audace qui fit reculerd’un pas le robuste pêcheur.

—Dites donc, l’ami, fit alors Baptiste à mi-voix,M. le chevalier vous a promis cinq louispour le conduire dans votre canot jusqu’aulougre?

—Oui, dit le pêcheur, ce n’est pas trop, carje joue ma tête chaque jour à passer des émigrés.{5}

—Croyez-vous en Dieu?

—C’est selon, répondit le pêcheur.

—Avez-vous des scrupules?...

—C’est selon encore...

—Si je vous offrais mille louis?...

L’œil du pêcheur étincela comme naguèrecelui de Baptiste.

—Quel crime voulez-vous donc me fairecommettre? demanda-t-il.

—Aucun; je me charge de tout.

—Mais encore...

—Eh! dit soudain le valet prenant à sa ceintureun pistolet tout armé, je vous casse la têteen cas de refus.

Le geste avait été si prompt, l’énergie quibrillait dans l’œil du valet était si terrible quele pêcheur se vit contraint d’obéir sans plusample explication.

—Que faut-il faire? demanda-t-il.

—Presque rien, répondit Baptiste. Vousvoyez cette futaille.

Et du geste il indiquait un tonneau qu’un naviretrop lesté avait jeté à la mer par le grostemps et qui s’était crevassé en se heurtant auxrocs de la grève, poussé qu’il était par les lamesen fureur.

—Prenez-la, ajouta Baptiste, et suivez-moi.

Le pêcheur s’empara de la futaille et la soulevadans ses bras robustes, malgré son poids et{6}sa dimension; puis, sur un signe du valet, il ladéposa à l’entrée de la hutte.

Le chevalier dormait toujours; Baptiste n’avaitpoint remis à sa ceinture ce pistolet qui luiassurait la complicité du père Kervan: c’était lenom du pêcheur.

—Maintenant, continua le laquais à voixbasse, cherchez des cordes, et, si vous n’en avezpas, prenez du fil de caret. Très-bien. Voici monmouchoir, vous allez saisir le chevalier à lagorge et vous le bâillonnerez.

Le père Kervan tremblait de tous ses membres,car il commençait à comprendre; maisil voyait le canon du pistolet à la hauteur de satempe, et il se résigna à obéir.

Le chevalier, éveillé en sursaut par la brusquepression des mains du pêcheur qui étreignirentson cou comme un étau, ouvrit les yeuxet voulut crier, mais il fut bâillonné sur-le-champ;il essaya de se débattre et de renverserson agresseur, mais Kervan lui appuya songenou sur la poitrine et le garrotta en un tourde main, et si solidement, qu’il lui fut impossiblede faire un mouvement.

Baptiste assistait à cette étrange exécutionavec un horrible sang-froid et supportait aveccalme le regard indigné de son maître, dont legeste et la voix étaient complétement paralysés.

—A présent, reprit le laquais s’adressant au{7}pêcheur, souviens-toi de ton premier métier,père Kervan, car tu as été charpentier à bordd’un navire du roi, prends un marteau et desclous, et rafistole-moi ce tonneau de façon qu’ilpuisse être un logis agréable à M. le chevalier.

Le père Kervan obéit encore. Il rejoignit lesdouves l’une après l’autre, à l’exception de troisqu’il fit sauter hors des cercles, et, aidé de Baptiste,qui, pour un moment, déposa son pistoletsur la table, il enleva le chevalier de son grabatet le plaça dans le tonneau, couché sur le dos etétendu tout de son long; puis, sur un nouveausigne du laquais, il rajusta soigneusement lesdouves, et le chevalier se trouva enseveli vivantdans cet étrange cercueil, n’ayant plus avec lemonde d’autre communication que le trou de labonde, trou que Baptiste jugea inutile deboucher.

—Il faut, dit-il, que M. le chevalier puisseavoir de l’air et respire tout à son aise, car ilva faire un long voyage.

Puis il poussa du pied le tonneau dans uncoin et se tourna vers le pêcheur:

—Tu peux border tes avirons, lui dit-il,nous allons partir. J’ai aperçu tantôt le beauprédu lougre; il court des bordées à une lieue àpeine.

—La mer est mauvaise, répondit Kervan,nous ferions mieux d’attendre encore.

—Non pas, répondit impérieusement Baptiste{8}en ressaisissant son pistolet, je suis pressé.

—Je suis à vos ordres, murmura Kervan.

Le laquais prit alors sous la table une petitevalise qu’il ouvrit, et il en retira un vêtementcomplet qui n’était autre que la petite tenued’un officier de la marine du roi; cet uniformeappartenait au chevalier, qui servait naguère enqualité d’enseigne sur une frégate de Sa Majesté.

Le chevalier venait de Toulon, en droiteligne; il était porteur d’un message importantdes royalistes du Midi à l’armée de Condé.Désespérant de pouvoir passer la frontière allemandeet gagner Coblentz par le Nord, le chevalieravait préféré traverser la Bretagne, oùles émigrés étaient protégés partout, et s’embarquerpour l’Angleterre, d’où il lui devaitêtre facile de gagner les Pays-Bas et la Prusse.

Baptiste dépouilla lestement ses habits delaquais, et, devant le pêcheur interdit, endossapièce à pièce sa petite tenue de marin; puis ilprit l’épée que le chevalier avait retirée de sonceinturon et placée, dans un coin, et se la passagalamment en verrouil; enfin il se coiffa dutricorne de son maître, et regardant le pêcheurstupéfait:

—Comment me trouves-tu, drôle? lui demanda-t-il;penses-tu que je ne ferai pas ungentilhomme accompli?

Le pêcheur ne répondit pas. Peut-être éprou{9}vait-ilhonte et remords de sa complicité dansce crime sans précédent.

—Allons, continua le laquais lorsqu’il eutachevé sa métamorphose, en route, mon maître!et prends ce tonneau. M. le chevalier fera avecnous une partie du voyage.

Kervan obéit; le terrible pistolet lui semblaitla plus significative des logiques.

Baptiste s’arma d’une torche de résine etéclaira le pêcheur, qui déposa à l’avant de labarque ce bizarre cercueil où le vrai chevalierétait enfermé tout vivant; puis il s’installa lui-mêmeà côté et dit à Kervan:

—Pousse au large!

Le père Kervan s’assit sur son banc, aprèsavoir ouvert la chaîne qui retenait le canot à unanneau de fer enfoncé dans le roc, et, d’un coupd’aviron, il se trouva à dix brasses de la plage.

La mer était mauvaise, ainsi qu’il l’avait dit;le vent s’élevait, les vagues se dressaient écumanteset blanchâtres, et la frêle embarcationqui portait les trois hommes se trouvait tantôtsuspendue à leur sommet, tantôt plongée end’incommensurables abîmes. Kervan nageaitavec vigueur, la sueur ruisselait sur son front;de temps à autre il tournait la tête et cherchaità s’orienter sur le fanal de poupe du lougre;mais il apercevait le laquais devenu gentilhommequi se tenait debout à l’avant, le pieddédaigneusement posé sur le tonneau qui enfer{10}maitson maître, et la vue de ce misérable leglaçait d’horreur à ce point qu’il oubliait le lougreet le fanal, et se courbait de nouveau surles avirons.

—Maître, lui dit tout à coup Baptiste, tu eslas, passe-moi tes rames, je vais nager à montour, et ne crains rien, j’ai été matelot sur laCapricieuse, une belle frégate du roi que commandaiten second M. le chevalier. Demeure àton banc, il y a ici près d’autres chevilles defer.

Le père Kervan, pour ne point se retourner,éleva ses avirons au-dessus de sa tête et lestendit en arrière à Baptiste, qui s’en empara.

Mais tout aussitôt le pêcheur poussa un criétouffé et roula au fond de la barque; d’un coupd’aviron sur le haut de la tête, Baptiste l’avaitassommé.

Alors, sans perdre de temps, le laquais saisità bras-le-corps le pêcheur évanoui, et le lançaà la mer, où il disparut, sous une vague.

—Voilà, dit-il, un gaillard qui ne livrerapoint mon secret, j’imagine. A nous deux, maintenant,monsieur le chevalier.

Et Baptiste se pencha sur le tonneau, etplaça ses lèvres à la hauteur du trou par où lechevalier pouvait respirer.

—Mon doux seigneur, lui dit-il avec unaccent de féroce raillerie, vous aviez la mainleste autrefois, et vous m’avez bâtonné en{11}mainte occurrence. Je crois même que vousy preniez un certain plaisir, parce que j’avaisl’insolence de vous ressembler, moi, votrelaquais! Eh bien, voyez cependant combiencette ressemblance va me servir; il y a dix ansque vous n’avez mis les pieds en Morvan, nousarrivons des Indes tous deux, nul ne vous a vuen France, nul ne pourra juger, à l’étranger,que je ne suis pas le chevalier de Lancy; comprenez-vous?

Je vais rejoindre les émigrés... Oh! soyeztranquille, mon doux seigneur, j’ai de l’usageet une certaine bravoure, je porterai bien votrenom; je me battrai en gentilhomme. Et lorsquela bourrasque aura passé, quand nous reviendronsen France, nous tous les fidèles du roi,votre vieux père le marquis et votre frère lecomte me recevront à bras ouverts dans leurmanoir morvandiau de la Fauconnière.

Je deviendrai le héros de votre famille, monseigneur;je partagerai votre haine héréditairepour les barons

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