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La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3)
traduit de l'anglais sur la seconde édition
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Title: La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Release Date: 2018-08-22
Type book: Text
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Date added: 27 March 2019
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ŒUVRES
D’ANNE RADCLIFFE.
TOME II.
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Poitiers.—Imp. de F.-A. Saurin.
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LA FORÊT,
OU
L’ABBAYE DE SAINT-CLAIR,

Par Anne Radcliffe.
TRADUIT DE L’ANGLAIS SUR LA SECONDE EDITION.

TOME DEUXIÈME.

PARIS,
LECOINTE ET POUGIN, LIBRAIRES,
QUAI DES AUGUSTINS, Nº 49.
——
1831.
{1}

LA
FORÊT.

CHAPITRE PREMIER., II., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX.

CHAPITRE PREMIER.

Lorsque Adeline parut au déjeuner, son air d’accablement et de langueurfrappa madame La Motte, qui lui demanda si elle était incommodée.Adeline s’efforça de sourire, dit qu’elle n’avait pas bien passé lanuit, parce qu’elle avait fait des rêves très-effrayans. Elle était surle point de les décrire, mais un mouvement involontaire l’en empêcha. Enmême temps La Motte tourna tellement ces craintes en ridicule, qu’ellefut presque honteuse d’en avoir parlé, et s’efforça de chasser le{2}souvenir de ce qui les avait causées.

Après le déjeuner, elle tâcha de distraire ses idées en conversant avecmadame La Motte; mais elles étaient entièrement occupées par lesincidens des deux derniers jours, par ses songes et par ses conjecturessur les choses que Théodore devait lui communiquer. Ils avaient passéquelques momens dans cet état, lorsqu’on entendit des voix s’élever ducôté de la grande porte de l’abbaye. Adeline, s’approchant de lafenêtre, vit le marquis et sa suite sur l’esplanade. Le portail del’abbaye dérobait à ses regards plusieurs gens, parmi lesquels pouvaitse trouver Théodore. Elle continuait de le chercher des yeux, lorsque lemarquis entra dans la salle avec La Motte et quelques autres personnes;bientôt après madame La Motte vint le recevoir, et Adeline se retiradans son appartement.

La Motte ne tarda pas à lui envoyer dire de venir où l’on serassemblait; elle espérait en vain d’y trouver Théodore. Le marquis seleva dès qu’elle parut; il lui fit quelques complimens généraux; aprèsquoi la conversation prit une tournure très-animée. Adeline, ne pouvant{3}contrefaire la gaîté au milieu des inquiétudes et de la consternationoù son cœur était plongé, y prit bien peu de part. Le nom de Théodoren’y fut pas prononcé une seule fois. Elle eût bien demandé de sesnouvelles, si elle avait pu le faire avec convenance; mais elle futforcée de se borner à espérer d’abord qu’il viendrait pour dîner,ensuite qu’il paraîtrait avant le départ du marquis.

C’est ainsi que la journée se passa en attentes et en espérancestrompées. Le soir approchait, et elle était condamnée à demeurer enprésence du marquis, et à paraître écouter une conversation qu’elleentendait à peine, tandis qu’elle manquait peut-être l’occasion quidevait décider de son sort. Elle fut tout-à-coup tirée de cet étatdéchirant, pour être jetée dans un autre plus cruel encore s’il étaitpossible.

Le marquis s’informa de Louis, et, ayant appris son départ, il dit queThéodore Peyron était parti le matin pour joindre son régiment dans uneprovince éloignée. Il regretta beaucoup la perte que lui faisaitéprouver son absence, et donna des louanges très-flatteuses à ses{4}talens. Cette nouvelle fut pour Adeline une atteinte à laquellesuccombèrent ses esprits long-temps agités: ses joues pâlirent; elle futsaisie d’une faiblesse soudaine dont elle ne revint qu’avec la certituded’avoir trahi son émotion, et avec la crainte de retomber dans uneseconde défaillance.

Elle passa dans sa chambre: là, se croyant encore seule, son cœuroppressé trouva du soulagement dans les pleurs qu’elle répandit sanscontrainte. Les idées se pressaient tellement dans son âme, qu’il sepassa bien du temps avant qu’elle y mît assez d’ordre pour produirequelque chose qui approchât du raisonnement. Elle tâcha de s’expliquerla cause du prompt départ de Théodore. «Est-il possible, dit-elle, qu’ils’intéresse à mon sort et qu’il me laisse pleinement exposée à un dangerqu’il a prévu lui-même; ou me faut-il croire qu’il s’est amusé de masimplicité par un frivole caprice, et pour m’abandonner ensuite auxétonnantes appréhensions qu’il m’a inspirées? C’est impossible! unefigure si noble, des manières si aimables, ne peuvent jamais cacher uncœur capable de former un projet aussi bas. Non!... quelque chose{5} quim’arrive, je ne renoncerai pas à la satisfaction de le croire digne demon estime.»

Elle fut tirée de cette rêverie par un coup de tonnerre éloigné, ets’aperçut alors que l’obscurité du soir était épaissie par l’approche del’orage. Il s’avançait en grondant, et bientôt les éclairs semblèrentembraser la chambre. Adeline était au-dessus du sentiment d’une craintevulgaire. Cependant elle éprouvait de la peine à se trouver seule, et,se flattant que le marquis aurait quitté l’abbaye, elle descendit dansle salon: mais l’aspect menaçant des nuages l’avait retenu; et, latempête du soir arrivée, il se félicita de ne s’être pas éloigné.L’orage continua, et la nuit survint. La Motte pressa son hôted’accepter un lit à l’abbaye: il y consentit enfin; circonstance quijeta madame La Motte dans quelque embarras relativement aux aisancesqu’il fallut lui procurer. Après y avoir songé, elle arrangea la chose àsa propre satisfaction, en cédant son appartement au marquis, et celuide Louis à deux des principales personnes de sa suite. Il fut en outreconvenu qu’Adeline donnerait sa cham{6}bre à M. et à madame La Motte, etse retirerait dans une chambre intérieure, où l’on plaça pour elle unpetit lit qu’Annette occupait ordinairement.

Pendant le souper, le marquis fut moins gai que de coutume; il adressaitsouvent la parole à Adeline; ses regards et ses manières semblaientexprimer le tendre intérêt que lui avait inspiré son indisposition, carelle avait toujours l’air pâle et languissant. Adeline, à son ordinaire,fit un effort pour oublier ses inquiétudes, et pour paraître contente;mais le voile d’une gaîté d’emprunt était trop léger pour cacher lestraits de la douleur, et ses faibles sourires ne faisaient que donnerune teinte de douceur à sa tristesse. Le marquis s’entretint avec ellesur divers sujets, et développa des connaissances choisies. Lesremarques d’Adeline, qu’elle n’exprimait que lorsqu’elle en étaitpressée, et avec une modeste répugnance, semblaient exciter en lui uneadmiration qu’il trahissait souvent par des termes qui lui échappaientcomme par inadvertance.

Adeline se retira de bonne heure dans sa chambre, qui tenait d’un côté{7}à celle de madame La Motte, et de l’autre au cabinet dont on a déjàparlé. Elle était spacieuse et élevée, et le peu de meubles qui s’ytrouvaient était en mauvais état. Peut-être aussi que la situationactuelle de son âme contribuait à donner à l’appartement cet air demélancolie qu’elle semblait y voir régner. Elle n’était pas disposée àse coucher, de peur de retomber dans les songes qui l’avaient poursuiviedernièrement, et elle résolut de rester assise jusqu’à ce qu’elle setrouvât accablée par le sommeil, et qu’elle pût compter sur un profondrepos. Elle posa sa lumière sur une petite table, prit un livre, etprolongea sa lecture pendant près d’une heure. Alors son âme refusa dese distraire plus long-temps de ses propres chagrins, et elle demeuraquelque temps appuyée sur son bras dans une attitude pensive.

Le vent était fort: lorsqu’il sifflait à travers l’appartement solitaireet qu’il ébranlait les faibles portes, souvent elle tressaillait;quelquefois même elle croyait entendre des soupirs dans l’intervalle desbouffées; mais elle repoussait les illusions que la nuit et sa triste{8}imagination conspiraient à enfanter. Comme elle rêvait, les yeux fixéssur le mur opposé, elle s’aperçut que la tapisserie, dont la chambreétait tendue, flottait en arrière et en avant. Elle la regarda pendantquelques minutes, et puis elle se leva pour l’examiner de plus près:c’est le vent qui la faisait mouvoir. Elle rougit de la craintepassagère qu’elle en avait conçue. Mais elle observa que la tapisserieétait plus fortement agitée dans certain endroit qu’ailleurs, et qu’ilsortait de là un bruit qui semblait quelque chose de plus que le souffledu vent. Le vieux bois de lit que La Motte avait trouvé dans cetappartement avait été enlevé pour meubler Adeline; et c’est de derrièrel’endroit d’où il avait été enlevé que le vent semblait sortir avec uneforce singulière. La curiosité lui fit poursuivre son examen. Elletâtonna sur la tapisserie, et sentant le mur céder sous sa main, elleleva la tenture, et découvrit une petite porte dont les ferruresébranlées laissaient pénétrer le vent, et occasionnaient le bruitqu’elle avait entendu.

La porte n’était retenue que par un{9} verrou: elle le tire, et, prenantla lumière, elle descend par quelques marches dans une autre chambre.Aussitôt elle se rappelle ses songes. Cette chambre ne ressemblait pasbeaucoup à celle où elle avait vu le chevalier mourant, et ensuite labière; mais elle lui donnait un souvenir confus d’une autre piècequ’elle avait traversée. En élevant la lumière pour la mieux examiner,elle fut convaincue, par sa structure, qu’elle faisait partie del’ancienne fondation. Une fenêtre délabrée, placée bien au-dessus duplancher, semblait la seule ouverture qui dût admettre la clarté. Elleremarqua une porte au côté opposé de l’appartement; et, après avoirhésité quelques momens, elle reprit courage et résolut de poursuivre sarecherche. «Il semble, dit-elle, qu’il y ait dans ces chambres unmystère que je suis peut-être destinée à pénétrer: je verrai du moins oùconduit cette porte.» Elle s’avança, et, l’ayant ouverte, traversa d’unpas chancelant une longue suite d’appartemens qui ressemblaient aupremier par leur état et leur structure, et qui se termi{10}naient par unepièce exactement conforme à celle où elle avait vu en songe la personnemourante. Ce souvenir frappa si fortement son imagination, qu’elle futen danger de s’évanouir, et qu’en regardant autour de la chambre, elles’attendit presque à voir le fantôme de son rêve.

N’ayant pas la force de se retirer, elle s’assit sur quelque vieuxmeuble, pour reprendre ses sens; car son âme était sur le point d’êtreaccablée par une terreur superstitieuse, telle qu’elle n’en avait jamaiséprouvé de semblable. Elle voyait avec étonnement à quelle partie del’abbaye appartenaient ces chambres; elle était surprise qu’on eût étési long-temps sans les découvrir. Toutes les fenêtres étaient tropélevées pour lui procurer du dehors quelque éclaircissement. Quand ellefut suffisamment calmée pour considérer la direction des chambres et lasituation de l’abbaye, elle ne douta plus qu’elles n’eussent formé unepartie intérieure du premier bâtiment.

Pendant que ces réflexions se succédaient dans son esprit, une lueursubite{11} du clair de lune frappa sur quelque objet en dehors de lafenêtre. Etant alors assez tranquille pour continuer sa recherche, etcroyant que cet objet pourrait lui donner quelque moyen de connaître lasituation des chambres, elle combattit les craintes qui lui restaient;et, pour le distinguer plus clairement, elle porta sa lumière dans unepièce plus éloignée: mais, avant de pouvoir revenir, un nuage épaiscacha le disque de la lune, et tout fut dans l’obscurité au-dehors. Elleattendit quelques momens si la lueur reparaîtrait, mais l’obscuritécontinua. En retournant doucement pour reprendre sa lumière, son piedheurta contre quelque chose sur le plancher; et pendant qu’elles’arrêtait pour l’examiner, la lune brilla de nouveau, de sorte qu’elleput distinguer à travers la fenêtre les tours orientales de l’abbaye.Cette découverte confirma ses premières conjectures concernant lasituation intérieure de ces appartemens. L’obscurité du lieu l’empêchade reconnaître ce qui avait embarrassé ses pas; mais, ayant approché lalumière, elle aperçut sur le plancher un vieux poignard: elle le{12} levad’une main tremblante, et en l’examinant de plus près, elle vit qu’ilétait couvert de rouille.

Frappée d’étonnement, elle regarde autour de la chambre si elle verraquelque objet qui puisse confirmer ou détruire les affreux soupçons quis’élevaient alors dans son âme; mais elle ne voit rien, si ce n’est,dans le coin de la pièce, un grand fauteuil dont les bras étaientrompus, et une table tout aussi délabrée. Enfin elle aperçut d’un autrecôté un amas confus de choses qui semblaient être de vieux meubles. Elles’en approcha, et distingua un bois de lit brisé, avec quelques lambeauxd’ameublemens couverts de poussière et de toiles d’araignée, et quiparaissaient en effet n’avoir pas été remués depuis un grand nombred’années. Désirant pousser son examen plus loin, elle essaya de souleverce qui paraissait avoir fait partie du bois de lit; mais l’objet échappade sa main, et, roulant sur le plancher, entraîna avec soi quelquesdébris de meubles. Adeline s’écarta en tressaillant, et se mit à fuir.Mais quand le bruit de cette chute fut passé, elle entendit unfrottement léger; et, sur le{13} point de sortir de la chambre, elle vitquelque chose tomber doucement parmi les meubles.

C’était un petit rouleau de papier lié avec une ficelle, et couvert depoussière. Adeline le prit, et

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