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La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3)
traduit de l'anglais sur la seconde édition
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Title: La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Release Date: 2018-08-22
Type book: Text
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Date added: 27 March 2019
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ŒUVRES
D’ANNE RADCLIFFE.
TOME III.
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Poitiers.—Imp. de F.-A. Saurin.
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LA FORÊT,
OU
L’ABBAYE DE SAINT-CLAIR,

Par Anne Radcliffe.
TRADUIT DE L’ANGLAIS SUR LA SECONDE EDITION.

TOME TROISIÈME.

PARIS,
LECOINTE ET POUGIN, LIBRAIRES,
QUAI DES AUGUSTINS, Nº 49.
——
1831.
{1}

LA
FORÊT.

CHAPITRE PREMIER., II., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX., X., XI.

CHAPITRE PREMIER.

Cependant Adeline et Pierre continuèrent leur voyage sans éprouverd’accident, et débarquèrent en Savoie, où Pierre la mit sur le cheval,et marcha à côté d’elle. Quand il aperçut les montagnes de son pays, sajoie immodérée lui fit faire de fréquentes exclamations, et il demandaitsouvent à Adeline si elle avait vu de pareilles montagnes en France.«Non, non, ajoutait-il, les montagnes de ce pays-là sont assez bonnespour des montagnes françaises; mais elles n’ont rien à faire avec les{2}nôtres.» Adeline, pleine d’admiration pour la scène majestueuse dontelle était environnée, convint de la vérité de l’assertion de Pierre, cequi l’encouragea à s’étendre encore plus sur les avantages de son pays,dont il oubliait entièrement les désavantages; et, quoiqu’il donnât lesderniers sous qu’il possédait aux petits paysans qui couraient nu-piedsà côté du cheval, il ne parlait que du bonheur et du contentement de sescompatriotes.

Le village où il était né faisait à la vérité exception au reste du payset aux effets ordinaires d’un gouvernement arbitraire. Il paraissaitflorissant, sain et heureux; il était principalement redevable de cesavantages à l’activité et à l’attention du bon prêtre qui en était lecuré.

Adeline, qui commençait à sentir les effets d’une longue inquiétude etde la fatigue, désirait ardemment arriver à la fin de son voyage; et sonimpatience lui faisait faire de fréquentes questions à Pierre. Ainsiharassée, la sombre grandeur des scènes qui avaient depuis peu excité enelle des émotions sublimes, lui inspira de l’épouvante; elle tremblait{3}au bruit des torrens qui se précipitaient à travers les rochers, etdont la chute faisait retentir la vallée; elle tressaillait d’effroi àla vue des précipices, quelquefois suspendus sur la route, etquelquefois à côté du chemin. Toute fatiguée qu’elle était, elledescendait souvent pour monter à pied les endroits escarpés qu’ellecraignait de passer à cheval.

Le jour tirait vers sa fin, lorsqu’ils s’approchèrent d’un petit villageau pied des Alpes; et le soleil, en descendant dans toute sa splendeurdu soir derrière leur sommet, dardait à travers la perspective un rayonsi tendre et si attrayant, qu’Adeline, quelque languissante qu’elle fût,exprima son admiration par une exclamation.

La situation romantique du village attira ensuite ses regards. Il étaitau pied de plusieurs hautes montagnes qui environnaient un lac à quelquedistance de là, et les arbres qui couvraient leur sommet étaient pourainsi dire suspendus sur le village. Le lac, uni comme une glace,réfléchissait les couleurs vermeilles de l’horizon; et la scène sublimequi était sur ses bords s’obscurcissait graduellement avec le{4}crépuscule.

Quand Pierre aperçut le village, il fit un cri de joie. «Dieu soit béni!s’écria-t-il, nous sommes près de chez nous; voilà mon cher pays natal.Il a toujours la même apparence qu’il y a vingt ans; et voici les mêmesvieux arbres qui verdissent autour de notre chaumière là-bas, et ce grosrocher qui s’élève tout au-dessus. C’est là qu’est mort mon pauvre père,mademoiselle. Plaise à Dieu que ma sœur soit encore en vie! il y along-temps que je ne l’ai vue.» Adeline écoutait avec une satisfactionmélancolique les expressions sans art de Pierre, qui, en retraçant lesscènes de son enfance, paraissait de nouveau en savourer le plaisir. Amesure qu’ils s’approchaient du village, il continuait à désigner diversobjets qu’il se rappelait. «Et c’est aussi là le château du bon pasteur;regardez, mademoiselle, cette maison blanche, avec la fumée qui sort entournant sur le bord du lac là-bas. J’ignore s’il vit encore. Il n’étaitpas vieux quand je quittai le pays, et il était autant aimé qu’un hommepeut l’être; mais la mort n’épargne personne.»

Ils arrivèrent pendant ce temps-là{5} au village, qui était extrêmementjoli, quoiqu’il ne promît pas beaucoup de commodités. Pierre eut à peinefait dix pas, qu’il fut accosté par quelques-uns de ses anciens amis,qui lui prirent la main, et qui ne pouvaient le quitter. Il demanda desnouvelles de sa sœur, et on lui répondit qu’elle était en bonne santé.En allant chez elle il fut environné d’un si grand nombre deconnaissances, qu’Adeline était fatiguée du délai occasionné par lafoule. Plusieurs personnes qu’il avait laissées dans la vigueur de l’âgeétaient maintenant accablées des infirmités de la vieillesse, tandis queleurs fils et filles, qu’il avait vus dans l’enfance, étaient parvenus àl’état d’adolescence, et n’étaient plus reconnaissables. A la fin, ilsarrivèrent à la chaumière, et furent reçus par sa sœur, qui, ayantappris son arrivée, était venue à sa rencontre avec un plaisir sincère.

En voyant Adeline, elle parut surprise, mais l’aida à descendre; et, laconduisant dans la petite chaumière, qui était cependant bien propre,elle l’accueillit avec une politesse et une chaleur qui auraient faithonneur à{6} un rang plus élevé. Adeline désira lui parler en particulier;car la maison était alors pleine des amis de Pierre; et l’ayant informéedes particularités de sa situation qu’il était nécessaire de luicommuniquer, elle lui demanda si elle pouvait lui donner un appartementdans la maison. «Oui, mademoiselle, dit la bonne femme; tel qu’il est,il est fort à votre service; je suis seulement fâchée de ne pas en avoirde meilleur. Mais vous avez l’air malade, mademoiselle; que puis-je vousoffrir?»

Adeline, qui avait combattu depuis long-temps contre la fatigue etl’indisposition, succombait alors sous leur poids. Elle lui ditqu’effectivement elle était malade; mais qu’elle espérait que le reposla soulagerait, et elle la pria de lui préparer un lit. La bonne femmesortit pour lui obéir, revint bientôt après, et lui montra une petitechambre dont la propreté faisait toute la recommandation.

Mais, malgré sa fatigue, elle ne put dormir. Son esprit se reportaittoujours aux scènes passées, ou lui offrait un tableau triste etimparfait de l’avenir.

La différence entre sa situation et{7} celle des autres femmes qui avaientreçu une éducation semblable à la sienne, la frappa sensiblement, etelle fondit en larmes. «Elles ont, dit-elle, des amies et des parens quifont tous leurs efforts pour prévenir non-seulement tout ce qui peutleur être nuisible, mais même ce qui pourrait leur déplaire; quiveillent pour leur sûreté actuelle et pour leurs avantages futurs, etqui les empêchent aussi de se nuire à elles-mêmes; mais dans toute mavie je n’ai jamais connu une amie, et j’ai rarement été exempte dequelque circonstance de danger ou de malheur. Cependant il n’est paspossible que je sois née pour être continuellement malheureuse; ilviendra un temps où....» Elle commençait à penser qu’elle pourrait unjour être heureuse; mais se rappelant l’état désespéré de Théodore:«Non, ajouta-t-elle, je ne puis même jamais espérer de tranquillité.»

Le lendemain, de grand matin, la bonne femme de la maison vints’informer de sa santé, et trouva qu’elle avait très-peu dormi, qu’elleétait beaucoup plus mal que la veille. L’état inquiet de son espritcontribuait à augmenter les{8} symptômes de fièvre qu’elle avait; et, dansle cours de la journée, sa maladie parut prendre une tournure sérieuse.Elle en observa les progrès avec sang-froid, se résignant à la volontéde Dieu, et sentant peu de regret pour la vie. Sa tendre hôtesse fittout ce qui était en son pouvoir pour la soulager; et comme il n’y avaitni médecin, ni apothicaire dans le village, la nature ne fut privéed’aucun de ses avantages. Malgré cela, sa maladie fit des progrèsrapides, et le troisième jour elle eut le transport; après quoi elletomba dans une espèce d’assoupissement.

Elle ne sut pas combien de temps elle resta dans ce triste état; mais enrecouvrant l’usage de ses sens, elle se trouva dans un appartement biendifférent de ceux qu’elle avait encore vus. Il était vaste, et avait unair de beauté; le lit et tout ce qui l’environnait était d’un genresimple et élégant. Elle demeura pendant quelques minutes dans une extasede surprise, s’efforçant de rassembler toutes ses idées du passé, etcraignant pour ainsi dire de bouger, de peur que cette vision agréablene s’évanouît.{9}

A la fin, elle hasarda de se lever; elle entendit aussitôt une tendrevoix auprès d’elle, et une fille charmante tira doucement le rideau d’uncôté: elle se pencha sur le lit; et, avec un sourire mêlé de tendresseet de joie, s’informa de la santé de la malade. Cependant Adelinecontemplait avec la dernière surprise le visage le plus intéressantqu’elle eût encore rencontré, sur lequel on voyait l’expression de ladouceur, du sentiment et de la délicatesse réunie à l’aimable naïveté.

Elle se remit néanmoins assez pour remercier cette charmante personne,et pour lui demander à qui elle était redevable de ces soins, et où elleétait. Cette aimable fille lui pressa la main: «C’est nous qui voussommes redevables, dit-elle. Oh! que je suis enchantée que vous ayezrecouvré l’usage de votre mémoire.» Elle n’en dit pas davantage, maisvola vers la porte de l’appartement et disparut.

Quelques minutes après, elle revint avec une dame d’un certain âge, qui,s’approchant du lit avec un air d’intérêt et de tendresse, s’informa dela santé d’Adeline. Cette dernière répondit aussi bien que l’agitationde ses esprits le lui{10} permit, et témoigna de nouveau son désir desavoir à qui elle avait de si grandes obligations. «Vous saurez cela parla suite, dit la dame; maintenant qu’il vous suffise de savoir que vousêtes avec des personnes qui se croiront trop payées par votre retour àla santé: c’est pourquoi soumettez-vous à tout ce qui peut y conduire,et consentez à ce que l’on vous tienne aussi tranquille qu’il estpossible.

Adeline exprima sa reconnaissance par un sourire, et baissa la tête ensilence, pour marquer son consentement. La dame quitta alors la chambrepour aller chercher une médecine; et, lorsqu’elle l’eut donnée àAdeline, on la laissa reposer; mais sa tête travaillait trop pourqu’elle pût profiter de l’occasion. Elle contemplait le passé et leprésent; et, lorsqu’elle en faisait la comparaison, le contraste lamettait dans le dernier étonnement. Toute la scène lui paraissait commeune de ces soudaines transitions si communes dans les songes, où l’onpasse, sans savoir comment, d’un état de douleur et de désespoir, à unesituation agréable et délicieuse.

Elle regardait néanmoins l’avenir{11} avec la plus grande anxiété, ce quimenaçait de retarder sa guérison; et, lorsqu’elle se rappelait lesparoles de sa généreuse bienfaitrice, elle s’efforçait de se distraire.Si elle avait mieux connu le caractère des personnes dans la maisondesquelles elle se trouvait, son inquiétude, par rapport à elle-même,n’aurait pas été de longue durée; car Laluc, à qui elle appartenait,était un de ces hommes rares auxquels l’infortune ne s’adresse jamais envain, et dont la bonté naturelle, confirmée par les principes, esttoujours uniforme et sans affectation.

LA FAMILLE DE LALUC.

Dans le village de Leloncourt, célèbre par sa situation pittoresque aupied des Alpes de Savoie, vivait Arnaud Laluc, ecclésiastique, descendud’une ancienne famille de France, qui, à cause de la décadence de safortune, avait été obligé de chercher une retraite en Suisse, dans unsiècle où la violence des guerres civiles pardonnait rarement au vaincu.Il était curé du village, et autant aimé pour la piété et labienveillance du chrétien, que respecté{12} pour la dignité et l’élévationdu philosophe. Sa philosophie était celle de la nature, dirigée par lebon sens. Il méprisait le jargon des écoles modernes et les absurditéspompeuses des systèmes qui ont ébloui leurs disciples sans les éclairer,et les ont dirigés sans les convaincre.

Il avait un esprit pénétrant, des vues étendues; et ses systèmes,semblables à sa religion, étaient simples, raisonnables et sublimes. Leshabitans de sa paroisse le regardaient comme un père, parce que, tandisque ses préceptes éclairaient leur esprit, son exemple leur pénétrait lecœur.

Dans sa jeunesse, Laluc avait perdu une femme qu’il aimait tendrement.Cet événement avait répandu une teinte douce et intéressante demélancolie sur son caractère, qui était restée lorsque le temps eutadouci le souvenir qui en avait été la cause. La philosophie lui avaitfortifié l’âme sans lui endurcir le cœur; elle l’avait rendu capable derésister aux rigueurs de l’affliction, plutôt que de les surmonter.

Le malheur lui avait appris, par une espèce de sympathie, à êtresensible{13} aux malheurs des

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