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Le forçat honoraire roman immoral

Le forçat honoraire
roman immoral
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Title: Le forçat honoraire roman immoral
Release Date: 2018-09-08
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Le Forçat honoraire

DU MÊME AUTEUR

Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plusnotoires Contemporains.
L'Imitation de notre Maître Napoléon.
L'Holocauste, roman.
L'Inimitable, roman.
Demi-Volupté, roman.
Sérénissime, roman.
L'Huis-clos malgré lui, un acte.
Cinq ans chez les Sauvages.
Le Boulevard, roman.

Pour paraître prochainement:

Le Fossé de Bethléem.
Les Ruines, quatre actes.
L'Épée au fourreau, roman militaire.
La Dynastie, quatre actes.
Le Misanthrope à la terrasse, trois actes en vers.
Oraisons funèbres et autres, sonnets.
Servedieu, roman.
Rocaroc, homme politique, roman.
Mémoires du comte X...
Napoléon intégral.

Published 24 Aug. 1907.

Privilege of copyright in the United States reserved underthe Act approved Aug. 1907, by Ernest La Jeunesse.


ERNEST LA JEUNESSE

Le Forçathonoraire

ROMAN IMMORAL

PARIS

J. BOSC ET Cie, ÉDITEURS

38, CHAUSSÉE D'ANTIN, 38

1907

Tous droits réservés


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DOUZE EXEMPLAIRESSUR HOLLANDE, TOUS NUMÉROTÉS


[Pg 1]

DÉDICACE

En vous offrant, mon cher Henri Prost, ceroman immoral, je crois faire mieux queremplir un devoir de cœur et consacrer unefraternité de pensée, d'aspiration et d'espoir: jecrois accomplir un devoir—sans plus. Je neprétends point vous prémunir contre les aigrefins,meurtriers ou escrocs: vous les connaissezmieux que moi, quelle que soit ma science expérimentée.Et vous êtes si loin...!

Mais vous représentez la Société, en mieux,avec de la culture, de la bonté et de la délicatesse.

Cette Société, depuis quelques années, sedonne du bon temps. Après s'être passionnéepour le monde,—son monde!—traduit par PaulBourget, en jargon, et par Georges Ohnet à la[Pg 2]barre de la petite bourgeoisie, elle s'était laissémener un instant, en barque, au soleil de minuitpar MM. Ibsen et Björnson, avait suiviM. d'Annunzio dans des carrières d'étoiles etdes ciels de marbre, et mordu un tantinet aubois de la vraie croix, trempé par M. Sienkiewiczdans les glaces et le sang de la défuntePologne. Puis elle revint—ladite Société—àson vomissement, à son ambition: j'ai nomméle crime, dol, viol, vol, à ces histoires de brigandsqui berçaient de cauchemars pittoresquesson lit infini d'enfance. ... Toutefois, dame! elleavait grandi et vieilli, la Société!

Quand on est petit, on tire au sort: ceux quisortent les premiers, dans la botte, comme ondit à l'École polytechnique, ne veulent pas de labotte (défunte, hélas!) du gendarme. On joue auvoleur: il s'agit d'être voleur—au choix. Lesperdants sont agents de la Force et du Droit:d'ailleurs n'est-ce pas logique? M. de La Palisse,qui fut précoce, l'aurait déclaré dès sesplus jeunes ans: «Les voleurs ont le pas surles sergents de ville puisque ceux-là sont surles talons de ceux-ci—quand ils y sont.»

[Pg 3]

Quand ils y sont! Parole grande et sage!Quand ils y sont!

Mais tu as engraissé, vieille Société: tu neveux plus courir et, tout de même, tu as unvague reflet, un trouble relent de ta canaillerienative et de la soif d'aventures de tes dix ans:tu veux, pour bien te réjouir et te frapper, debeaux récits bien sanglants, bien mystérieux, terepaître de la chair et de l'esprit des scélératsles plus terribles, pénétrer dans les cavernes etles laboratoires d'enfer—à la condition de savoirun policier—pardon! un détective!—plus fortque les plus forts assassins, toujours invisible,toujours armé, nourri de Taine et de Gaboriauet venant à son heure (l'heure du crime a changédepuis M. de Florian) mettre la main au colletdu coquin triomphant ou plutôt le faire crever,tué par ses machinations mêmes!

Ouf! tu respires, Société! Et dire que tu asété sur le point de tourner mal, toi aussi, à lalecture, et de verser dans le forfait—histoire defaire fortune et d'avoir du génie. Heureusement,les canailles sont démasquées et punies! Heureusement,tu as dans ton camp—«le Camp[Pg 4]des bourgeois»—des auxiliaires de premierplan, des âmes tapies dans des ombres agissantes,des détectives demi-dieux.

Où sont-ils?

Oui, oui, estimable Société, les méchants finissenttoujours mal. Stendhal, pleurnichant etsouriant à la fois, a fait, par blague, guillotinerJulien Sorel; Eugène Sue a empoisonné Rodin;le vicomte Ponson du Terrail a tué, ressuscitéet retué Rocambole, en sanglotant; Raffles meurten héros pour sa patrie anglaise, au Transvaal;Arsène Lupin... Mais je dois avouer, à ma honteet à mon ami Maurice Leblanc que je ne connaispas Arsène Lupin: je n'ai pas reçu le volume.

Mais tout cela, Société, c'est de la littérature.Je reviens à ma question, à la question: où sonttes mouchards—grâce! tes détectives!—surhommeset si humains, devins et farce,commis voyageurs en filatures, tes soutiens,enfin, les colonnes de ton temple? Où sont-ils?Nomme-les!

Permets-moi de te répondre. Ce sont destroupes, des élites, des crackes «sur le papier»,ce sont des bonshommes en papier, ce sont des[Pg 5]«chiures d'encre». Interroge ta mémoire: cherchele nom d'un limier de vitrail! Tu trouverasde braves et héroïques sous-brigadiers assassinés,des victimes du devoir authentiques, des inspecteursprincipaux qui, deci delà, ont su arracherprestement les boutons de culotte d'un prisonnierdifficile à garder, des commissaires-adjointsqui eurent une chance sur cent, des chefs de laSûreté qui ont signé des Mémoires. Il y a ce forçattraître, vantard, escroc, sous-maître chanteurde Vidocq. Il y a ce Joseph Prudhomme deCanler qui, accompagnant au pied de l'échafaudun brave jeune homme jaloux qui aurait été acquittéaujourd'hui avec des larmes, (il n'avait tuéque sa maîtresse) dit à ce brave jeune homme quilui demande de l'embrasser (c'est Canler qui l'afait avouer):

Pas ici, malheureux!

et qui lui fait serment de l'embrasser, sanstête, dans un monde meilleur!

C'est l'inépuisable M. Claude qui dépèce Troppmannen dix tomes, c'est M. Macé qui... qui...Mais je ne veux pas prolonger une énumérationsans gloire.

[Pg 6]

Société, je ne veux pas te rassurer, je veuxt'éclairer. Tu n'es pas défendue et tu ne te défendspas. Tu t'endors sur des contes bourgeoisantset subtils,—et c'est si doux de dormir!

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,

mais la fraude emplit tous les journaux,—etce n'est qu'une fraude bien déterminée. Je neprétends pas, Société, à l'honneur de t'avoir misen garde; je ne te dois rien. Je tiens seulementà faire pour toi ce que fit pour son siècle cetivrogne de Nicolas Machiavel lorsqu'il lui donnason Prince. Les époques n'ont que les Prince etles Machiavel qu'elles méritent. Ce n'est pas mafaute si j'ai publié, il y a dix ans passés, l'Imitationde Notre Maître Napoléon et si, aujourd'hui,je passe la plume à un forçat, un authentiqueforçat assassin et pis, qui, au reste, n'estpas des plus intelligents: tu n'avais qu'à m'écouteret à me suivre, Société, quand je te prêchaisl'héroïsme et la beauté. Je déclare, d'ailleurs,que je décline toute complicité dans les forfaitsqui suivent et leur narration enjouée et cynique.«Je rends au public ce qu'il m'a prêté» sol àsol, déchet par déchet.

[Pg 7]

J'ai conscience d'avoir écrit un livre vrai, quin'est pas de moi;

mais de toi—et à toi, Société.

Si, d'aventure, tu es trop effrayée, va chercher—chezles libraires—tes flics et tes gendarmesde cabinet. Ou dis-toi que moi, aussi,je fais de la littérature.

Et maintenant, mon cher Henri Prost, revenonsaux doux émules des héros de Plutarque,ces hommes du tribunal révolutionnaire quiavaient le courage de couper le cou de Lavoisierparce que cet homme de génie s'était bassementpermis d'être fermier-général—et cettebonne bête de Fouquier-Tinville qui, dans sonrêve d'assurer le bien-être à tous, avait fauchédes têtes comme des épis, et qui, sur l'échafaud,voulait encore donner du pain au pauvremonde...

4 Août 1907.


[Pg 9]

Le Forçat honoraire


CHAPITRE PREMIER

UN LIVRE QUI COMMENCE BIEN.

Cayenne, le 24 octobre 190...

Ce pauvre Chéry n'a vraiment pas de chance.On l'a guillotiné ce matin.

Mes malheurs ne me permettent point de meposer en adversaire irréductible de la peine demort: je l'ai encourue, sinon méritée, et jeconnais, par expérience, le vent frais du couperetdans la torride horreur d'un cauchemarcloîtré.

D'autre part, au bagne, nous manquons dedistractions: une exécution capitale, même[Pg 10]et surtout dans la posture où nous y assistons,genou en terre et sous la menace du feu de lachiourme, c'est un spectacle et une émotion.

On sent profondément ce que vaut la vie—etc'est quelque chose.

Pourtant je n'ai pu me défendre d'un frissonet d'un gros regret qui ressemblait à du chagrin.

C'est que le nº 67486 (Paul-Irénée-AmableChéry) était, en toute conscience, un numéro.Je ne l'ai pas connu en liberté et j'imagine malson personnage en barbe, cheveux, splendeuret habits bourgeois. Lorsqu'il fut reçu ànotre cercle, la faux pénitentiaire—vulgôtondeuse et rasoir—la faux pénitentiaire, donc,avait fait son œuvre et, sous une livrée d'empruntqu'on ne songeait pas à lui réclamer,trop à son aise dans des sabots criards, ilavait cet air un peu hébété de se voir là (eton ne se voit qu'au miroir de son âme) qu'onprend au vestiaire des pénitenciers. Sa seule[Pg 11]élégance tenait à une chaîne un peu bruyanteet à un bracelet large,—à son pied. Cet ex-citoyenavait eu des affaires d'honneur avecses gardiens et, d'emblée, montait aux cellules.C'est ainsi que nous pûmes causer. Je neveux pas me rappeler la peccadille qui melivrait aux rigueurs disciplinaires: je suis uncondamné sérieux, important, si j'ose dire, etje rougis d'avoir pu occasionner quelquescandale sur ce qu'on est convenu d'appelerun chantier. Mettons tout sur le compte del'ivresse. Quoi qu'il en soit, j'étais là, j'étaisen train d'être paré pour le bal ou, si vous lepréférez, d'être ferré lorsque, plutôt pousséque guidé, imperturbable cependant et dédaigneusementhilare, Chéry s'offrit, de troisquarts, à nos yeux. Du coup, nous nousreconnûmes. Nous ne nous étions jamais vus,mais nous étions du même monde, de lamême espèce et nous eussions fait deuxcopains, pour employer l'horrible argot de la[Pg 12]Capitale, si la fatalité n'avait pas voulu nousréduire à l'état de frères. Le règlement obligeaitle nº 67486 à rendre les chaînes dont ilétait dépositaire au département de la Marine,moyennant quoi l'administration pénitentiaireconsentait à lui offrir d'autres chaînes, identiques(à la vérité) mais dûment matriculées àses armes, chiffre et marques particulières.La méticulosité de nos bourreaux nous permitde nous observer et même d'échanger desclignements de paupières qui répondaient,non sans éloquence et avec quelque distinction,à des interrogations tacites. Nous nouslisions sur la face l'un de l'autre et, dans nosrides et ravines précoces, nous retrouvionsdes souvenirs communs et rares: diplômes,voluptés, dégoûts et tentations; nous déchiffrions,aux plis de nos lèvres et aux bridesde nos yeux les étapes de nos chutes, denos cynismes, la valeur de notre résignationet de notre repentir, cependant que la rapide[Pg 13]et courte flamme de notre regard nous rassuraitl'un l'autre sur notre intelligence et notreénergie...

Pourquoi faut-il que tout cela soit dupassé et la matière d'un éloge funèbre? Allons!on ne sait pas ce qu'on peut devenir etse rappeler, c'est rêver, en mieux! Rêvons...Rappelons-nous...

Je me retrouve dans mon cachot, déjàattendri, amolli par la température suffocante.Je songe aux in-pace de jadis, sousterre, très loin... Il devait y faire frais... Unecellule, au cinquième étage, sans air, sanslumière, ça ressemble à une chambre debonne. Heureusement pour le pittoresque, ily a la chaîne, mais on ne la voit pas: onla sent qui pèse, qui gratte, qui grelotte dansla chaleur. Cette obscurité absolue... admettonsqu'elle nous apporte la bonne nuit.Imaginons que nous dormons simplement,franchement, mais quoi? on ne peut être seul[Pg 14]nulle part, même ici! Des coups, méthodiquementespacés, se font percevoir à la cloison.C'est,—on ne l'ignore pas,—la manièrede converser en prison, la seule ou à peu près.Encore une brute, une crapule qui a besoinde faire la causette! Ne comptez pas sur moimon cher! Écoutons, après tout, puisqu'il n'ya pas moyen de faire autrement. Un, deux,trois... onze, douze... vingt-trois... Tiens!tiens! c'est plus intéressant: je ne méritaispas cette aubaine. Mon voisin d'appartementse fait connaître, reconnaître, se nomme.Nous avons été ensemble, il y a un instant, àla peine, à l'honneur. Il me gourmande de nel'avoir pas entendu monter et boucler derrièremoi. Serais-je égoïste ou seulement de cesgens légers et impulsifs qui appartiennenttout entiers à leurs propres petits déboires?

Il continue son discours, son monologue.Décidément, il sait fort bien parler, du boutdes doigts—et il a les doigts très robustes. On[Pg 15]croirait qu'ils entrent dans la pierre et jedéfie les gardiens d'entendre: c'est du beautravail.

Résumons ses confidences, en en supprimant,faute de place, nombre de détailsd'humour, d'ironie et de charme mélancolique(j'ai peu de papier à moi, dans ce bureaude la chiourme).

Fils d'un conseiller référendaire à la Cour desComptes, Paul Chéry avait puisé dès le berceau,dans l'exemple, les propos et la contemplationde M. Sosthène-Napoléon-Ludovic Chéry(du Petit-Quevilly), son père, le goût ardent dela fainéantise et le pire dédain de l'humanité.Sous-admissible à Saint-Cyr, il négligea de seprésenter aux examens oraux du premier degréparce que, avant d'arriver au manège de l'Écolemilitaire

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