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Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle
ou recherche des principes qui devraient régler
l'orthographe et la prononciation
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Title: Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation
Release Date: 2018-09-30
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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DES VARIATIONS
DU
LANGAGE FRANAIS
DEPUIS LE XIIe SICLE,

OU RECHERCHE DES PRINCIPES QUI DEVRAIENT RGLER L'ORTHOGRAPHE ET LAPRONONCIATION.

PAR F. GNIN,
PROFESSEUR A LA FACULT DES LETTRES DE STRASBOURG.

Vox populi.

PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRRES,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
Rue Jacob, 56.

1845.

La Table des chapitres figure aprs l'introduction.
L'original comporte galement un Index absent de la table des matires.
Des notes plus dtailles figurent la fin du texte.

PARIS.—TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRRES, RUE JACOB, 56.

INTRODUCTION.

La facult de penser est illimite, et rienn'est au contraire plus born, plus rebelleque la parole; en sorte que l'on pourrait presquedouter si la parole est destine favoriserou contrarier l'essor de la pense.

Depuis tantt six mille ans, l'homme est la recherche d'un instrument l'aide duquelil puisse traduire sa pense, la produire audehors sans plus de travail qu'elle n'en demandepour natre au dedans: il n'en trouvepoint de tel. Il en choisit un, le forme, le dveloppe,le polit, en tend les ressources; et,aprs un long et pnible travail, il finit par lejeter l pour essayer d'un autre, qu'il abandonnerade mme un jour.

On serait pouvant si l'on pouvait savoirle nombre de langues qui ont successivementt parles sur la terre. De temps en temps onen retrouve d'antiques dbris cachs sous desruines, dans l'Asie ou dans l'Inde. Mais ils sontcomme ces instruments de musique du moyenge, conservs dans la bibliothque de Strasbourg:on les regarde d'un œil stupfait, onn'en souponne pas le mcanisme, on a peine concevoir que ces machines bizarres, normes,aient jamais t mises en jeu par deshommes.

Que si du langage on veut descendre l'criture,les difficults se multiplient et se compliquentd'une faon prodigieuse; et commela parole est insuffisante la pense, l'critureest encore plus insuffisante la parole.

Pour rduire les sons en caractres, il estimpossible de prendre son point d'appui dansla nature. La nature n'a aucune loi qui serve dterminer le rapport du caractre au son.Tout y sera donc arbitraire et de pure convention.

Le clavier de la voix humaine articule,renferme des sons et des nuances de son l'infini; et il faut se borner une vingtaine decaractres, car d'en assigner un chaque son, chaque nuance, on tomberait dans l'inconvnientdes Chinois, chez qui un mandarinpasse sa vie tudier l'art de peindre la parole,et meurt avant de le possder.

Reprsenter l'infini avec un nombre defigures excessivement limit, voil le problme.On reconnat tout de suite qu'il est insoluble.

Cependant combien a-t-on vu, voit-on etverra-t-on de gens qui se prsentent avec assurancepour le rsoudre? Ils veulent crirecomme on parle. coutez-les: rien n'est plusfacile. Prenez seulement leur systme. Et detous ces systmes destins produire un seul etmme rsultat, il n'en est pas deux pareils!

Ces rformateurs de l'orthographe ressemblentaux chercheurs de la quadrature du cercle,qui, pour la plupart, ne pntrent mmepas le vrai sens de la question.

Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcherdu but par des combinaisons de plusen plus ingnieuses.

Les mthodes scientifiques vont du simpleau compos: d'abord l'analyse, ensuite la synthse.Tel n'est pas le procd naturel de l'esprithumain: il va constamment du composau simple; il commence par la synthse pourfinir par l'analyse. En tout, la simplicit est ledernier terme de l'art. C'est ce que n'ont pascompris ceux qui ont rejet bien loin destudes le secours de ce qu'ils appellent ddaigneusementla routine. Pour avoir entrevu leparti qu'on en pourrait tirer de cette routine,quelques hommes, dans ces derniers temps, sesont fait une espce de nom.

Priez votre cuisinire d'crire six lignes sousvotre dicte, vous lui verrez employer trois ouquatre fois plus de caractres qu'il n'en faut.Elle avait pourtant une ide exacte de la valeurde chacun; mais c'est qu'elle ignore leslois convenues de la combinaison. Rptez l'expriencesur autant de personnes qu'il vousplaira, vous la verrez tourner toujours demme; c'est--dire que pas une ne pcherapar excs de sobrit, mais toutes pcherontpar intemprance.

Voulez-vous une autre preuve non moinsdcisive? Vous en ferez vous-mme les frais,vous, dont l'oreille est exerce saisir les sons,et la main habitue les fixer l'aide d'uneorthographe aussi bien concerte que possible.Essayez d'crire du patois, un patois qui voussoit bien familier, afin d'pargner votreoreille toute incertitude. Vous n'en viendrezpas bout sans un grand embarras, et sansrecourir une multitude de lettres qui donneront votre criture l'aspect grotesque decelle de votre cuisinire.

Ce n'est pas tout. Vous tes satisfait de ceque vous avez not, et vous y retrouvez lessons que vous vouliez figurer? Fort bien. Maisdonnez-le lire quelqu'un qui ne sache pasle patois; vous n'en reconnatrez pas un mot.

Et vingt personnes, qui vous vous adresserez,criront le mme passage de vingt maniresdiffrentes.

Venez donc maintenant nous proposer d'crirecomme on parle!

Ce rsultat tient videmment ce qu'iln'existe pas de conventions pour peindre lessons du patois.

Quelles sont les conditions essentielles d'unebonne orthographe? Dpenser tout juste assezde caractres pour dterminer le son d'un motet rappeler l'tymologie. Rien au del.

Le franais me parat, de toutes les langues,la plus voisine du but.

Les langues du Nord sont surcharges decaractres, surtout de consonnes. C'est le dfautessentiel de l'allemand; l'anglais en tientbeaucoup, et, de plus, rien de si capricieuxque la valeur de ses groupes: la mme notationse traduit par trois ou quatre prononciationsdiverses; on dirait l'œuvre de la fe Fantasque.


J'avoue que le franais n'est pas tout fait l'abri de ce reproche. Un tranger sera toujourssurpris de voir diffrencier, par l'criture,des sons qui se confondent son oreille,ou prononcer diversement des syllabes identiquessur le papier, par exemple, femme etdame; Rouen et Dinan; un habit de lin et ledpartement de l'Ain; un fils et des fils desoie; heureux et gageure, etc.

Ce sont les tmoignages des systmes denotation qui se sont succd, et qui, en se retirant,ont laiss derrire eux quelques vestiges.

Comme l'aide des coquilles et des fossileson tudie et l'on retrouve l'histoire de la formationdu globe, on en peut faire autant pourcelle de notre langue, au moyen de ces restespars.


On a trait avec un souverain mpris notrevieille langue, sans la connatre. On ne voulaitmme pas la connatre: il fallait la condamnersans l'entendre. Voltaire, ordinairement plusquitable et plus judicieux, dit, l'articleFrance, Franais: Il n'est pas question desavoir ce que notre langue fut, mais cequ'elle est; il importe peu de connatrequelques mots d'un jargon qui ressemblait,dit l'empereur Julien, au hurlement desbtes.

J'ai un respect infini pour l'empereur Julien,mais j'attache peu d'importance l'opiniond'un Grec sur le franais, d'autantque ce jugement, port au IVe sicle, ne peutgure concerner le franais qui ne commenad'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, jetiens qu'il importe beaucoup de connatre lalangue parle par nos aeux, d'o s'est formela ntre. Est-ce que le prsent n'invoque pastous les jours l'autorit du pass? Commentdonc en vue de l'avenir peut-on raisonnerjuste lorsqu'on dit: Il n'importe de connatrele pass, le prsent nous suffit? Supprimezdonc aussi l'tude de l'histoire, de la lgislationromaine, de toute l'antiquit. Ces gens-lne sont pas nous: occupez-moi de nous. Il estvrai que demain nous mourrons, et que nosfils imbus de cette doctrine nous auront oublisaprs-demain, sans que nous ayons ledroit de nous plaindre. Voltaire ajoute: Songeons conserver dans sa puret la bellelangue qu'on parlait dans le grand sicle deLouis XIV. Cela vous plat dire. Pour laconserver, il faut la comprendre: pour la comprendre,il faut connatre ses origines. C'estune gnalogie dans laquelle tout se tient. Etsi tout coup l'on s'avisait de nier aussi leXVIIe sicle, pour faire prvaloir une littraturenouvelle? Il ne faudrait d'autre argumentque celui de Voltaire: Il est pass, etnous sommes prsents. Mais encore, sans vouloiraffaiblir la gloire du XVIIe sicle, faut-ilreconnatre que le gnie de la langue franaiseexistait avant Louis XIV. Il a fleuri dans toutson clat la fin du rgne de Louis XIV, j'yconsens; mais, pour bien apprcier les effets,il faut les rapprocher des causes, surtout lorsqu'onveut obtenir de nouveaux effets analoguesaux premiers. Le moyen de tirer uneligne droite, c'est de ne pas perdre de vue lesdeux points extrmes. De tout cela, je conclus,contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nousfaut tudier notre vieille langue.


C'est ce que j'essaye dans ce livre.

Je ne viens pas le premier cette besognedifficile, mais je crois que le premier je me suisplac ce point de vue de considrer avanttout la langue parle, le langage, et non lalangue crite; de rechercher la musique del'idiome de nos pres: la langue crite n'estque secondaire; on parle avant d'crire.

Cependant personne jusqu'ici ne s'est proccupque de l'criture, d'o l'on a laiss conclurela prononciation arbitrairement et auhasard. C'est, il me semble, prendre la question rebours. Dterminer le rapport del'orthographe la prononciation, doit tre lapremire tude de quiconque veut travaillerutilement sur notre vieille langue. C'est d'oil faut partir, si l'on ne veut s'exposer presqueinfailliblement faire fausse route et manquerle but.

Faute d'avoir trouv ce fil conducteur, Fallot,dont les recherches sont d'ailleurs si estimables,s'est fourvoy dans un labyrinthe sansissue. gar dans un ddale de terminaisons,il a recueilli avec un labeur extrme toutesles formes d'un mme mot, et s'est donn latche de leur retrouver chacune une significationprcise, un rle particulier. Il n'a pasvu que c'tait supposer l'unit d'orthographedans un temps o l'orthographe tait livre l'arbitraire le plus complet, o l'on ne savaitce que c'tait qu'orthographe, car c'estune science d'hier. L'crivain de ce temps-lse guidait sur l'tymologie latine et sur untrs-petit nombre de rgles gnrales; le resteallait comme il pouvait. Cette cause, compliquede certains provincialismes, si l'on mepermet ce mot, jetait dans l'criture un effroyabledsordre, et il en rsulte pour nosyeux l'apparence trs-exagre d'une multitudede formes.

Sans doute quelques formes variaient essentiellement:la France du nord ne parlait pascomme celle du midi; et la France du milieu,soumise deux influences, ne pouvait faire autrementque de se ressentir de l'une et de l'autre.Mais c'est un spectacle curieux et pnible la fois, de voir Fallot amonceler de toutesparts des mots diffremment orthographis, et,sur ces bases chancelantes, reconstruire desdclinaisons, des genres, des dialectes, toutessortes d'inventions subtiles et de visions grammaticales.Par exemple, rencontrant ce substantifsuer, ma suer, il s'est imagin que le motsœur s'est prononc quelque part autrefoiscomme le verbe suer. Et il note religieusementcette forme de dialecte: c'est du picard ou duwallon, ou du bourguignon, ou quelque autredocte chimre.

Le lendemain, il voit, dans les sermons desaint Bernard: Les does festes de la Croix;le voil tout de suite qui imagine que does estle fminin de deux dans le dialecte bourguignon.Comme il est avant tout de bonne foi,il ne dissimule pas qu'il a rencontr souventdoes employ au masculin. Savez-vouscomment il s'en tire? C'est, dit-il, que la rglede la distinction des genres, telle que je l'indiqueici, tomba de bonne heure en confusionet en dsutude. (Recherches, p. 205.) Avec depareilles excuses, il n'est point de systme nid'aberration qu'on ne justifie.

Si Fallot et tudi les rapports de l'ancienneorthographe la prononciation, il et aismentconstat que ue et oe avaient servi noterle son eu, et que suer et does n'ont jamais faitautre chose que sœur et deux. Et j'ose direque, par cette tude, il se ft pargn bien desefforts, des peines et des erreurs, sans compterqu'il les et pargnes aux autres.

Fallot s'est dit: Les formes crites taientmultiples, donc la langue parle tait multipleaussi. Mauvaise consquence. Il faut au contraireposer en principe l'unit du langage,et ramener cette unit la multiplicit desformes crites, en les expliquant par les incertitudesde l'orthographe.

J'ose affirmer le second principe aussi lumineuxque l'autre est obscur. L'un se trouverafcond en consquences nettes et positives;l'autre ne conduira jamais qu' des rsultatsde plus en plus embrouills et confus, desdifficults inextricables. Je m'en rapported'ailleurs l'exprience, et j'attends avec confianceson arrt.


Fallot s'est gar sur les pas d'Orell. Aussipourquoi, voulant approfondir les origineset les anciennes habitudes du franais, s'allermettre la suite d'un Allemand? Qui ne saitque les Allemands ont des systmes sur tout?Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparantles vieux monuments de notre langue,et se remettant du reste l'instinct national.On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais aumoins l'on ne risque pas de se perdre dans lestnbres, sur la foi d'un guide mal sr.

Mais, dira-t-on, comment aller du langage l'criture? Cela est impossible. Nous sommesforcs, bon gr mal gr, de remonter de l'critureau langage, de rechercher la prononciation travers l'orthographe, puisque ce sonou

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