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Histoire de Mademoiselle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Histoire de Mademoiselle Brion dite Comtesse de Launay (1754)
Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire
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Author: Anonymous
Title: Histoire de Mademoiselle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire
Release Date: 2018-11-09
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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LE COFFRET DU BIBLIOPHILE

HISTOIRE
DE
MLLE BRION

DITE
COMTESSE DE LAUNAY
(1754)

INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
PAR
Guillaume APOLLINAIRE

PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, rue de Furstenberg, 4
Édition réservée aux souscripteurs

Il a été tiré de cet ouvrage
strictement
réservé aux souscripteurs

10 exemplaires sur Japon Impérial
(1 à 10)
750 exemplaires sur papier d'Arches
(11 à 760)

No 174

INTRODUCTION

L'histoire de Mlle Brion, dite comtessede Launay, a été fort mal à propos confonduepar homonymie (Catalogue remaniédu comte d'I***) avec l'ouvrage de Gaillardde la Bataille sur Mlle Clairon: Histoire deMlle Cronel, dite Frétillon, etc.1.

[1] Cf. Les Chroniques libertines. Histoire deMlle Clairon, dite «Frétillon». Réimpressionintégrale du pamphlet attribué au comédienGaillard de la Bataille; introduction, appendiceet notes par Jean Hervez. Ouvrage orné de 8 illustrationshors texte, Paris, Bibliothèque des Curieux,MCMXI.

On ne voit pas bien ce qui a pu donnerlieu à une aussi singulière confusion.

Ce petit roman, dont l'édition originale aparu en 1774 sous le titre de Nouvelle Académiedes dames, et sans nom d'auteur, estresté anonyme.

Il contient d'intéressants détails sur desmœurs que nous connaissons bien; aussi nefaut-il point le lire au point de vue documentaire,mais plutôt comme une œuvre littéraire,témoignage un peu timide desgrands efforts que l'on faisait à cette époquepour amener de la liberté, de l'air, de lavérité, c'est-à-dire de la lumière dans leslettres.

A ce titre, l'Histoire de Mlle Brion méritenotre attention.

Le bon ton qui règne dans cet ouvrage luidonne encore une place à part dans la littératurede mœurs au XVIIIe siècle, littératuresi riche qu'elle nous servirait facilement àreconstituer l'histoire du temps, si mêmeles documents originaux et les archivesvenaient à disparaître.

G. A.

ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE

La Nouvelle Académie des Dames ou Histoirede Mlle B***, D. C. D. L. Cythère, 1774.

Pet. in-8 de 92 pp.avec 4 gravures libres,rare.

La Nouvelle Académie des Dames ou Histoirede Mlle B***, D. C. D. L. Cythère, 1776.

In-18 de 120 pp. avec 4 figures libres, rare.

Histoire de Mlle Brion dite comtesse deLaunay, imprimée aux dépens de la Sociétédes filles du bon ton.

In-12 entièrement gravé, avec de joliesfigures. S. l. (1780), rare.

Histoire de Mlle Brion, honnête putain.Arras, 1783.

In-12, rare.

Histoire de Mlle Brion, dite comtesse deLaunay. A Toulon, chez les filles du bon ton.

In-24, s. d.,94 pp., impression allemande dela fin du XIXe siècle, sur mauvais papier.

HISTOIRE
DE
MADEMOISELLE
BRION,
DITE
COMTESSE DE LAUNAY.

IMPRIMÉE
aux dépens de la Société des Filles du bon ton.

M. DCC. LIV.

HISTOIRE DE Mlle BRION
DITE
COMTESSE DE LAUNAY

Quelques traits de ma vie, madame,dont je vous ai fait part sans conséquence,et qui vous ont paru intéressants;plusieurs anecdotes singulièresdont vous avez été informée par la voixdu public, vous ont fait naître le désird'apprendre toutes les particularités dema vie. Trop sûre de mon obéissanceet des devoirs que me prescrit l'amitiédont vous m'honorez; quand vousm'avez ordonné d'écrire mon histoire,vous avez peu réfléchi sur ce que medevait coûter le tableau de dix annéesde libertinage et l'aveu des erreursd'une longue jeunesse.

A peine le public, ébloui par le motchimérique de fille du bon ton, relevédu titre de comtesse, feint-il d'ignorermes désordres passés, que vous m'obligezde déchirer le rideau que j'avaistiré sur mes premières années. Ce voile,qui n'était plus transparent qu'aux yeuxde quelques amis particuliers, va disparaître;pour vous obéir, madame,l'illusion va cesser.

Je crains bien que vous ne rougissiezde vos ordres, en parcourant ma vie.Vous m'avez connue bégayant le sentiment,paraissant aimer les plaisirsrecherchés: si je vous ai paru voluptueuse,c'était par décence; j'ai toujoursété libertine par tempérament.Ne vous formalisez point si je vouspeins le plaisir tel que je l'ai connu,tel que je l'ai goûté. Je n'ai point vuce dieu rougir de l'encens que j'aibrûlé sur son autel. A ses pieds, d'uncôté j'ai vu la volupté, de l'autre étaitle libertinage: ils encensaient le mêmedieu, qu'ils servaient différemment.

Je n'empêche point qu'une nonne quichante les victoires de son directeur etses faiblesses ne peigne Vénus sous lemasque de la vertu, marchant les yeuxbaissés, le plaisir la suivant en longmanteau sous le chapeau de la réforme.Pour moi, je n'aime point Vénus chargéed'atours: une simple gaze doitêtre sa seule parure; et je veux que lesamours qui folâtrent autour d'ellesoient nues.

Je passerai, madame, légèrement surmon origine: je sais trop combienl'énumération des titres est ennuyeuse,pour en fatiguer le lecteur. Ce n'estpoint l'histoire de ma généalogie que jeprétends donner, c'est la mienne.

Ma mère, qui était la première de safamille, comme elle prenait souventplaisir à me le répéter, épousa en premièresnoces, peu de temps après manaissance, Maclou Launay, hommeconnu sur la place, faisant du bruitdans Paris, et ayant un carrosse qu'ilmenait lui-même, c'est-à-dire, madame,qu'il était phaéton public, moyennantvingt sols par heure. Ma mère était deces femmes qui portent et vont offrirdans les maisons les tributs ordinairesdes saisons: bouquetière dans le printemps,on la voyait l'automne fairedes spéculations sur des salades; l'hiver,calculer les vigiles pour savoirquel profit on pouvait tirer sur les œufsfrais.

Ma mère introduisit dans la maisonun frère que je n'ai jamais regardé quecomme un frère de mère, vu la surpriseoù son arrivée jeta Maclou Launay,qui, sollicité par son épouse, voulutbien permettre que ce prétendufils portât son nom pour faciliter sonavancement; en effet, peu de tempsaprès il parvint au grade de son protecteur.

Vous connaissez, madame, toute mafamille. Mon frère était placé et je restaisseule à pourvoir quand ma mèrevint à mourir.

Agée de quatorze ans et n'apportantrien à la maison paternelle, on commençaà me faire sentir combien jedevenais à charge à ma famille. J'ignoraisalors, madame, qu'une jolie figurefût un patrimoine d'autant mieuxassuré qu'on n'en peut manger que lerevenu en altérant pourtant le fonds.Si mon âge, ou plutôt l'ignorance danslaquelle j'avais été élevée, m'avait permisde le soupçonner, mon père le premierme l'aurait appris.

Comme je n'avais point d'autre litque le sien, étant le seul qui fût dansla maison, je me suis rappelée depuis quele bonhomme avait eu toutes les peinesdu monde à se faire au veuvage. J'attribuaisalors, tant j'étais innocente, àl'amitié paternelle des caresses, quicertainement lui rappelaient les douxmoments passés avec Mme ma mère. Jem'aperçus que les jours qu'il rentraitun peu gris, ce qui lui arrivait souvent,sa tendresse augmentait. Aussi je puisdire que je n'ai jamais vu ma mère luireprocher l'argent qu'il dépensait aucabaret. Enfin, madame, un bon jouril but tant, devint si tendre et si caressantque je fus forcée de quitter lamaison paternelle.

Le premier usage que je fis de maliberté fut d'aller trouver une petitecompagne que je connaissais depuisma plus tendre enfance: elle s'appelaitla Dêpoix. Elle me reçut comme une ancienneamie et me mena chez son père,qui était commis à la barrière du Cours.

Le bonhomme, dont la cuisine n'étaitpas des mieux fondées, ayant peu decontrebandiers pour amis, s'aperçut dutort que faisait un nouvel hôte à sonordinaire; il pria sa fille de me placerquelque part, sa misère ne lui permettantpas de me garder chez lui.

La Dêpoix, qui, par son métier decoiffeuse, se trouvait intéressée dansune espèce de commerce de galanterie,aurait été charmée de me garder avecelle; ma figure, qui se décrassait tousles jours, lui promettait de la dédommageramplement des soins qu'elleaurait pris à me former.

Ne pouvant tirer aucun parti de majeunesse, vu les ordres de son père,elle me proposa de me placer chez unedame de ses amies qui m'aimeraitbeaucoup, me disait-elle, et qui auraitpour moi les meilleurs procédés dumonde, pourvu que je voulusse meconduire par ses conseils et faire cequ'elle me dirait. Je répondis à Mlle Dêpoixque, puisque mon malheur voulaitque j'en fusse séparée, j'auraispour la personne chez laquelle elle meplacerait les mêmes égards que pourelle-même; qu'elle pouvait compter entout sur mon entière obéissance.

Voici, madame, mon entrée dans lemonde et l'instant, pour ainsi dire, oùcommence ma vie. Peignez-vous unefille neuve au point d'ignorer qu'elleest jolie, pour qui le mot d'amour estétranger, qui connaissait presque la pratiquedu plaisir sans en avoir jamaissoupçonné la théorie; une fille tropignorante pour savoir rougir, simplepar innocence, et cependant d'unecomplexion libertine, conduite chezMme Verne, qui tenait la maison la plusrenommée de Paris.

Vous avez, sans doute, madame, entenduparler de la Verne, qui passaitpour entendre le mieux son métier,qui avait les plus jolies filles, abbessed'une maison où séjournait le dieu dulibertinage; pour tout dire enfin, laPâris de son temps.

Connaisseuse comme était la Verne,vous pouvez penser avec quel plaisirelle me reçut: une fille de mon âge etde ma figure était un trésor pour unefemme qui aurait vendu le pucelaged'une poupée.

La Dêpoix, qui avait le départementde la toilette des grâces qui composaientson sérail, fut amplement récompenséede ses peines et toucha, paravance, une somme sur la fortune queje devais faire.

Le premier soin de la Verne fut quemon entrée chez elle fût entièrementignorée par ce qu'elle appelait les nouvellistesdu sérail, mousquetaires, pages,gendarmes, qui, de son temps,payaient toujours fort peu; mais enrécompense venaient souvent, restaienttrès longtemps, et empêchaientbeaucoup de gens de venir s'amuser,comme robins, financiers, clercs, tousgens tranquilles, que la vue d'un mousquetaireaurait mis dans le cas de manquerà quelque beauté de la façon dumonde la plus offensante pour une joliefemme.

Je fus à peine entrée chez la Vernequ'elle me conduisit dans une chambrepratiquée sur le derrière de la maison,entièrement séparée du corps delogis qu'elle occupait, qui avait unesortie mystérieuse dans une allée voisine:ce passage n'était connu quede quelques prélats, intéressés par leurétat à n'être libertins qu'avec décenceet à prendre le mystère pour mentorde leurs plaisirs. Par là entraient quelquespaillards honteux, gens de nom,que l'âge n'avait pas plus servi à corrigerque réussi à faire prendre un directeurà leurs femmes, et qui venaientde temps en temps tenter de faire expirerchez eux le plaisir, et qui finissaientpar essouffler deux ou troisfilles à pure perte. On y voyait aussiquelques singes de la justice, pincéspar état, qui auraient cru manquer àla gravité de la présidence, si dansleurs ébats ils avaient dérangé l'économied'une longue perruque d'emprunt,à laquelle la plupart devaient tous leursmérites.

La Verne appelait cette chambre sonpalais des vertus: c'était là qu'enfemme rusée elle cachait les filles soi-disantpucelles, dont la virginité devaitjouer un long rôle, avant que d'êtreabandonnée aux hommages du publicet de devenir sœurs du sérail.

Sitôt que je fus entrée dans cettechambre, on songea sérieusement à matoilette. La Dêpoix voulut se surpasser:elle épuisa son art pour me rendre jolie,et y réussit. Une figure fine, desyeux vifs, une taille de nymphe jointeà des grâces naturelles, promettaientune fortune à la Verne. Elle voulut cejour-là que je dusse tout aux charmesd'une figure enfantine et novice sur laquellebrillaient les grâces de la plustendre jeunesse. J'avais des yeux qui,par instinct, commençaient à parler lelangage du plaisir, et dans lesquels onvoyait naître les désirs. Pour tout dire,madame, j'étais assez jolie pour nerien emprunter de l'art. Un petit déshabilléd'une toile de coton blanc trèsfine était ma seule parure. La livréede l'innocence convenait au rôle quej'allais jouer. Tendre victime, je n'attendaisque le moment d'être conduiteà l'autel: le sacrificateur ne tarda pas àparaître. J'entends un carrosse s'arrêterdans une petite rue sur laquelle donnaitune croisée de ma chambre. Jemets la tête à la fenêtre, et j'en voissortir Mme Verne déguisée en dévote,une sœur de charité passée au bras,suivie d'un homme enveloppé dans unlong manteau noir: je l'entendis nommerM. de R… J'ai appris depuis qu'ilétait évêque de B…, prélat libertin,qui avait été autrefois amant aimé dela Verne, et qui s'en tenait alors vis-à-visd'elle au rôle de bienfaiteur. M. deR… l'avait deux fois fait sortir deSainte-Pélagie, ce qui avait éterniséson attachement pour ce saint abbé,dont elle avait toujours gouverné lesplaisirs depuis qu'elle avait cessé deles partager.

Au portrait que je viens de faire,madame, de M. de R…, il ne devait pasêtre novice dans une aventure galante:je le vis bientôt paraître. Il se présentade la meilleure grâce du monde, louaavec finesse mes attraits, caressa enprotecteur Mme Verne, me fit mille agaceriesavec l'enjouement du bon tonqu'il possédait mieux que le premierpetit-maître de Paris, me proposa dem'emmener avec lui, m'engagea polimentà entrer dans sa voiture, et meforça à trouver du plaisir à la partager.

En montant il dit: «Faubourg Saint-Germain.»Son cocher savait ce que celavoulait dire. La Verne, avant que departir, m'avait, en peu de mots, instruitedu rôle que je devais jouer. Enchemin je me rappelais sa leçon, quej'avais un plaisir secret à répéter. Elleavait fait éclore chez moi des idées queje cherchais à développer. Je sentaisune chaleur douce courir dans mesveines; une langueur inconnue s'étaitemparée de moi: je

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