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La Samaritaine Évangile en trois tableaux, en vers

La Samaritaine
Évangile en trois tableaux, en vers
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Title: La Samaritaine Évangile en trois tableaux, en vers
Release Date: 2018-11-10
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Edmond ROSTAND

LA
SAMARITAINE

VANGILE
EN TROIS TABLEAUX, EN VERS

Reprsent pour la premire fois, Paris, sur leThtre de la Renaissance
le Mercredi saint (14 avril 1897).

PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

EUGNE FASQUELLE, DITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1897

Tous droits rservs.

DU MME AUTEUR
  • Les Musardises, posies. (puis.)
  • Les Romanesques, comdie en 3 actes, en vers(Thtre-Franais), couronn par l'Acadmie franaise.
  • La Princesse Lointaine, pice en 4 actes, en vers(Renaissance).
  • Pour la Grce, pome.
5879.—L.-Imprimeries runies, 2, rue Mignon.—Paris.

Je remercie Mme Sarah-Bernhardt, qui fut une flamme et une prire;la Directrice de son Thtre, laquelle, somptueusement, elle prta songot; M. Brmont, dont la tendresse fut infinie cause de sa mesure;toute cette jeune et fivreuse Compagnie dsormais unique au monde pourexprimer l'me d'une foule; M. Gabriel Piern, qui crivit une musiquemystrieuse; le public de Paris, dont l'empressement, l'motion, l'intelligentfrmissement aux intentions les plus furtives, viennent une fois encore derassurer les potes; la Critique, qui m'aida noblement.

JSUSM.BRMONT.
PHOTINEMmeSARAH BERNHARDT.
LES TROIS OMBRESMM.LAROCHE, BELLE, TESTE.
 
PIERREMM.LEFRANAIS.
JEAN BRL.
JACQUESANGELO.
ANDRDARA.
NATHANALJOURDA.
BARTHLEMYNYSM.
JUDASSTEBLER.
 
AZRIELMM.DENEUBOURG.
LE CENTURION LAROCHE.
LE PRTRERIPERT.
UN PTREBELLE.
UN MARCHANDCHAMEROY.
UN AUTRELACROIX.
LE SCHORDARJOU.
JEUNES HOMMESTESTE, COLAS, GUIRAUD, ADAM.
LES ANCIENSBERTHAUD, MAGNIN, ETC.
 
JEUNES FILLESMmesBERTHILDE, DEVERGER, THVENARD, BUSSAC, ETC.
FEMMES CANTI, LABADY, BOULANGER, DRION, ETC.
COURTISANESRICHARD, DEGOURNAY, YVES ROLAND.
ENFANTSFERNAND, GEORGES.

DISCIPLES, SOLDATS ROMAINS, MARCHANDS, ARTISANS.
TOUT LE PEUPLE SAMARITAIN.

LA SAMARITAINE

PREMIER TABLEAU
Le Puits de Jacob

A l'intersection des deux grandes routes qui vont, l'une vers laMsopotamie, l'autre vers la GrandeMer, le Puits de Jacob, non loin de la ville de Sichem, en Samarie.

Vaste citerne oblongue. Margelle basse sur laquelle on peut s'asseoir.Une vote de pierre moiti ruinearrondit encore une arche au-dessus de ce puits.Rustique manivelle de bois non corcqui fait monter et descendre la corde o l'on suspend les urnes.

Un vaste figuier sauvage tire horizontalement ses branches.Il y a l aussi un de ces oliviers dont lapleur est en Samarie plus argente qu'ailleurs.Et quelques trbinthes, plus loin, et de sveltessilhouettes de cyprs.

Le fond de la scne est un talus de verdure poudreusesur lequel sont poses les routes comme unefourche blanche; un sentier sinueux en descend vers le puits,et, derrire ce talus, la valle deSichem est bleue.

Le Mont bal et le Mont Garizim ferment l'horizon;le Garizim lve vers le ciel les ruines d'untemple; dans le creux qui spare les deux monts,Sichem parpille les cubes clairs de ses maisons.

Tel apparatra le dcor, tout l'heure, quand se lvera le jour.Mais, quand le rideau s'ouvre, il fait nuit encore.Belle obscurit transparente. Toutes les toiles.Debout sur les pierres du puits, dans lenoir plus noir de la vote, un trs grand fantme dont la barbe estcelle d'un centenaire, s'appuie,tout blanc, sur un bton. Un second fantme, aussi grand, aussi blanc,est immobile sur unemarche. Un troisime, pareil aux deux premiers, avec la mme barbe,le mme bton de pasteur, avance mystrieusement.

SCNE PREMIRE

LES OMBRES
PREMIRE OMBRE, glissant vers le puits.
Pouss par la brise des nuits,
Et vagabond jusqu' l'aurore,
Je viens pour des uns que j'ignore,
Comme un fantme que je suis.
D'une sandale non sonore
Je viens, je glisse et je m'enfuis…
Mais, Jhovah que j'adore!
Quelle est cette grande ombre encore
Qui se tient debout prs du puits?
DEUXIME OMBRE, la premire.
Barbe blanche dans la nuit brune,
Es-tu d'un vivant de jadis?
Sors-tu du Schol, oasis
O l'on dort sur des prs sans lys,
O l'on va sous un ciel sans lune?
N'es-tu qu'une ombre?
PREMIRE OMBRE.
J'en suis une!
DEUXIME OMBRE.
Je reconnais ta voix, mon fils.
PREMIRE OMBRE.
Mais un spectre encor, sur la pierre,
Se dresse, de blancheurs vtu!…
(A la troisime ombre.)
Ombre immobile, m'entends-tu?
TROISIME OMBRE.
Je reconnais ta voix, mon pre.
DEUXIME OMBRE.
C'est l'enfant plus pieux que Job,
Qui se tient debout sur la marche!
TROISIME OMBRE.
C'est le Pre!
PREMIRE OMBRE.
Le Patriarche!
TROISIME OMBRE.
Abraham!
DEUXIME OMBRE.
Isaac!
PREMIRE OMBRE.
Jacob!…
JACOB.
Pour quelles sublimes alertes
Retrouvent-ils, nos pieds inertes,
La douce fermet du sol?
ISAAC.
C'est pour de grandes choses, certes,
Qu'un ange noir aux ailes vertes
A laiss, ce soir, entr'ouvertes
Les portes ples du Schol!
JACOB, Abraham.
Quelles esprances sont nes?
Dis-nous, toi, ce qui souleva,
Ce soir, nos ombres tonnes!
Tu dois savoir les destines:
Tes cent soixante-dix annes
T'ont mis plus prs de Jhovah!
ABRAHAM, Isaac.
Pourquoi baises-tu la poussire
De la route, pieusement?
ISAAC.
Je me sens contraint de le faire
Par un obscur pressentiment!
ABRAHAM, Jacob.
Pourquoi baises-tu la margelle
Du puits que tu creusas ici?
JACOB.
Une force surnaturelle
M'oblige l'adorer ainsi!…
—Toi-mme, pourquoi, ce silence,
Si tendrement le respirer?
ABRAHAM.
Je baise dans cet air, d'avance,
La Voix qui le fera vibrer!
ISAAC.
Une voix, dis-tu, Patriarche?
ABRAHAM.
Il vient, il vient, il est en marche,
Et tenez-le pour assur;
Car ce soir, au Schol farouche,
Quand j'ai pass prs de sa couche,
En mettant un doigt sur sa bouche,
Mose me l'a murmur!
JACOB, se prosternant avec Isaac.
Nos cœurs, tout bas, chantent des psaumes!
ABRAHAM.
Bien avant que sur l'or des chaumes
Ne retombe le bleu des nuits,
Ce seront, l mme o je suis,
Des soupirs plus doux que des baumes,
Des mots plus grands que des royaumes!…
Voil pourquoi nos trois fantmes
Viennent errer prs de ce puits.
JACOB, Isaac.
Est-il possible, sur la terre,
Qu'entre tous les puits des humains
Le Seigneur ait choisi, mon Pre,
Pour je ne sais quel grand mystre,
Celui que creusrent mes mains?
ISAAC.
Mon fils, que ton ombre soit fire!
C'est toi l'ouvrier qu'il voulut
Pour creuser le puits de salut
O le blme avenir va boire;
Et c'est si beau, que l'honneur seul
D'tre ton pre ou ton aeul
Fait qu'on sent soudain son linceul
Se draper en manteau de gloire!
(A ce moment le thtre se remplit d'ombres.)
JACOB.
Mais voici tous ceux qui, depuis
Que ma main plus jamais ne puise,
Sont venus puiser ce puits!…
Une ombre, et puis une ombre, et puis
Une longue file indcise
D'ombres, qui, lente, a sinu,
Pour venir, saintement prise,
Baiser cette margelle grise!
Toute la Tombe a remu:
Je vois Joseph et Josu.
ABRAHAM.
Ombres dont tressaillent ces routes,
Tombez genoux, toutes, toutes,
Devant la Citerne d'amour!…
(Une lueur l'Orient.)
Mais voici que dj le jour
A dor la ville et sa tour…
Nos formes vont tre dissoutes!
JACOB.
Et bientt il ne restera
Des trois ombres qui furent l
Que trois blancheurs diminues,
Trois grandes barbes voltigeant,
Puis trois petits flocons d'argent
Qui fondront comme trois bues!…
ISAAC.
Une foule vient du lointain:
C'est le peuple samaritain
Qui, dans le secret du matin,
Vient s'entretenir de ses craintes.
ABRAHAM.
Ce sont les hommes de Sichem
Qui viennent clater en plaintes
Et parler, sous les trbinthes,
De leurs haines jamais teintes
Contre Rome et Jrusalem!
JACOB.
Disparaissons leur approche!…
Et vous, choses, tmoins rvants,
Terre aux souvenirs mouvants,
Ciel dont les astres sont savants,
Monts sur lesquels chaque roche
La robe du Pass s'accroche,
Et toi, puits que creusa ma pioche,
Vous qui venez d'our, fervents,
Comment, lorsque dj les vents
Propagent les pas arrivants
D'un second Mose plus tendre,
Comment les morts savent l'attendre,
Maintenant, vous allez entendre
Comment l'attendent les vivants!
(Ils s'vanouissent et, dans les premires clarts, entrent les Samaritains.)

SCNE II

LE PRTRE, AZRIEL, Jeunes Gens, Vieillards, Marchands, etc.
Ils viennent, avec une lenteur de deuil, s'arrter devant le puits,et ils se lamentent.
UN HOMME.
Voici le puits, avec sa margelle et sa marche,
Que creusa dans ce champ le trs saint patriarche
Jacob, fils d'Isaac, fils d'Abraham, lequel
Fut un sage, vers dans les choses du Ciel.
UN AUTRE.
Tristesse de Lia, dans ces fleurs, tu nous restes!
UN AUTRE.
Cette poussire aima les ombres de tes gestes,
Rachel!
UN AUTRE.
Ce mont sentit s'arrter sur son flanc
L'Arche que les porteurs posrent, en soufflant!
UN AUTRE.
Le jour ou la pit d'Abraham fut sans bornes,
Ce buisson accrocha le blier par ses cornes!
UN AUTRE.
Ce long parfum, parfois, qu'apporte un souffle bref,
Vient des brle-parfums du tombeau de Joseph!
UN VIEILLARD.
Dans ce sol, Josu planta les douze stles!
AUTRE VIEILLARD.
Cet air est compos d'haleines immortelles!
UN JEUNE HOMME.
La lumire est dore avec la gloire, ici!…
LE PRTRE.
Et c'est pourquoi l'endroit me semble bien choisi,
Principaux de Sichem, hommes de Samarie,
Pour y venir parler des maux de la patrie.
UN HOMME, se tournant vers les ruines qui surmontent leGarizim. Tous l'imitent en se prosternant.
Temple du Garizim dont la destruction
Fit trembler de bonheur le temple de Sion,
Pour tes ruines encor les Juifs ont de la haine!
UN AUTRE.
Ils voient toujours en nous la secte couthenne!
UN AUTRE.
Au culte du vrai Dieu sont par nous mlangs
Des cultes, disent-ils, d'lohim trangers,
D'idoles plus ou moins grotesques ou farouches,
Soukkoth-Bnoth, Tharthaq!…
UN AUTRE.
Et Zboub, dieu des mouches!
PREMIER VIEILLARD.
Mensonges! car nous seuls gardons le culte juif!
DEUXIME VIEILLARD.
Oui, nous seuls conservons le texte primitif,
Le Pentateuque vrai, dans un tui de cuivre!
LE PRTRE.
Au seuil du tabernacle il fut transcrit, ce Livre,
Sur la peau d'un mouton, scrupuleusement, par
Abischouah…
PREMIER VIEILLARD.
Lequel descend d'Elazar,
Fils d'Aaron…
LE DEUXIME.
Lequel est frre de Mose.
UN JEUNE HOMME.
Pourquoi donc est-ce nous, les purs, que l'on mprise?
UN AUTRE.
Nous sommes accueillis par le dgot public
Comme des scorpions sortant d'un basilic.
LE PRTRE.
Nous n'avons qu'un taudis pour clbrer le culte.
PREMIER VIEILLARD.
Le Romain nous pressure et le Juif nous insulte.
UN HOMME.
Le bon Pharisien doit se laver les mains,
S'il a dans nos sentiers cueilli de nos jasmins!
UN AUTRE.
Et trois fois il remplit d'eau lustrale les marbres,
Pour effacer sur lui l'ombre d'un de nos arbres!
UN JEUNE HOMME.
C'est trop souffrir!
UN AUTRE.
D'ailleurs, pendant que nous souffrons,
L'aile de l'aigle des Csars bat sur nos fronts!
UN AUTRE.
C'est trop! Rvoltons-nous!
UN HOMME.
Non! cultivons nos vignes!
PREMIER VIEILLARD, celui qui vient de parler.
Vivre dans cette honte, alors, tu t'y rsignes?
L'HOMME.
Mais…
PREMIER VIEILLARD.
Tu n'as pas des sursauts d'me, quelquefois?
L'HOMME.
Je tche d'oublier nos malheurs!
PREMIER VIEILLARD.
Et tu bois!
L'HOMME.
Pourquoi le mont bal a-t-il donc sur ses pentes
Tous ces jolis murs clairs pleins de vignes grimpantes?
Je tche d'oublier. Je fais comme No.
Les paens m'ont appris un beau mot: Evoh!
AZRIEL, qui est rest jusque-l silencieux et languissant.
Il a raison. La lutte est impossible.
PREMIER VIEILLARD.
Certe,
Lutter est dur. Il est plus doux de vivre,
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