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Une rencontre roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Une rencontre
roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay
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Title: Une rencontre roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay
Release Date: 2018-12-24
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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{1}

LOUIS FRÉCHETTE
———

UNE RENCONTRE

ROMAN DE DEUX TOURISTES
SUR LE SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY
———
TRADUCTION DE
A   C H A N C E   A C Q U A I N T A N C E
-DE-
W.   D.   H O W E L L S
MONTREAL
Société des Publications Françaises, 25 rue St-Gabriel.
———
1893

{2} 

I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV.

{3} 

UNE RENCONTRE

ROMAN DE DEUX TOURISTES SUR LE

SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY.

I
En Remontant le Saguenay

Sur le gaillard d’avant du bateau à vapeur qui devait quitter Québec lemardi, à sept heures du matin, Mlle Kitty Ellison attendait le momentjoyeux du départ, tranquillement assise, et sans manifester tropd’impatience; car, en réalité, si l’image du Saguenay n’eût brillédevant elle avec toutes ses promesses attrayantes, elle aurait trouvé leplus grand des bonheurs à contempler simplement le Saint-Laurent etQuébec.

Le soleil versait une lumière chaude et dorée sur la haute-villeceinturée de murs grisâtres, et sur le pavillon de la citadelle endormile long de son mât, tout en lustrant d’un rayon plein de caresses lestoits en fer-blanc de la basse-ville.

Au sud, à l’est et à l’ouest s’échelonnaient des monts à teinte violetteet des plaines parsemées de maisons blanches, avec des effets d’ombreset de rayonnements humides à réjouir le cœur le plus morose.

En face, le fleuve berçait mille embarcations de toute sorte, et seperdait mystérieusement, dans le lointain, sous des couches de vapeursargentées.

De légers souffles brumeux, ainsi que des flammes aériennes etincolores, s’élevaient de la surface de l’eau, dont les profondeursmêmes semblaient tout imprégnées de lueurs chatoyantes.

Non loin, un gros navire noir levait son ancre en déployant ses voiles,et la voix des matelots arrivait douce et triste—et pourtant pleined’un charme étrange—aux oreilles de la jeune fille pensive, dont lerêve suivait par anticipation le vaisseau dans sa course autour duglobe, et revenait instantanément sur le pont du vapeur qui devait laconduire au Saguenay.

Elle était un peu penchée en avant, les mains tombantes sur ses genoux;et ses pensées vagabondes voltigeaient, suivant leur caprice, desouvenirs en espérances, autour d’une idée principale: la conscienced’être la plus heureuse des jeunes filles, favorisée au-delà de sesdésirs et de son mérite.

Être partie, comme elle, pour une simple promenade d’une journée à{4}Niagara, et avoir pu, grâce à la garde-robe d’une cousine, s’aventurerjusqu’à Montréal et Québec; être sur le point de voir le Saguenay, avecla perspective de revenir par Boston et New-York; c’était là, à sesyeux, plus qu’un simple mortel pût désirer; et, ainsi qu’elle l’avaitécrit à ses cousines, elle aurait voulu faire partager son bonheur àtoute la population d’Eriécreek.

Elle était bien reconnaissante au colonel Ellison et à Fanny pour toutesces belles choses. Mais comme ceux-ci étaient en ce moment hors de vue,à la recherche de cabines, elle n’associait point leur pensée au plaisirque lui faisait éprouver cette scène matinale.

Elle regrettait plutôt l’absence d’une certaine jeune dame, leurcompagne de voyage depuis Niagara, et à qui elle aurait voulu en cemoment communiquer ses impressions.

Cette personne était Mme Basil March. Et, bien que ce voyage fût sontour de noces, et qu’elle eût dû être plus absorbée par la présence deson mari, elle et Mlle Kitty s’étaient juré une amitié de sœurs, etpromis de se revoir bientôt à Boston, chez Mme March elle-même.

En son absence, maintenant, Kitty songeait à l’amabilité de son amie, etse demandait si tous les habitants de Boston étaient réellement commeelle, affables, affectueux et charmants.

Dans sa lettre, elle avait prié ses cousines de dire à l’oncle Jackqu’il n’avait aucunement surfait le mérite de la population de Boston, àen juger par M. et Mme March, et que ceux-ci l’aideraient certainement àremplir ses instructions, aussitôt qu’elle serait arrivée dans cetteville.

Ces instructions sembleraient sans doute hétéroclites à qui ne sauraitrien de plus concernant cet oncle Jack. Mais elles paraîtrontcertainement plus naturelles quand nous connaîtrons un peu mieux lepersonnage en question.

La famille Ellison, originaire de la Virginie occidentale, était venuese fixer dans le nord-ouest de l’Etat de New-York, le docteurEllison—que Kitty appelait sans façon l’oncle Jack—étant tropabolitioniste pour vivre avec sûreté pour lui-même et tranquillitépour ses voisins dans un Etat où florissait l’esclavage.

Dans sa nouvelle demeure, le docteur avait vu grandir trois garçons etdeux filles, auxquels, plus tard, était venue se joindre Kitty, l’uniqueenfant d’un frère, établi d’abord dans l’Illinois, et puis—grâce à ladéveine ordinaire aux journalistes de la campagne—au Kansas, où, commemembre du Free State Party (parti de l’affranchissement) il étaittombé mortellement frappé dans une bagarre de frontière.

La mère était morte quelque temps après, et le cœur du docteur Ellisons’était incliné avec tendresse sur le berceau de l’orpheline.

Elle lui était plus que chère, elle lui était sacrée comme l’enfant d’unmartyr de la plus sainte des causes; et toute la famille l’entoura deson amour.

L’un des garçons l’avait ramenée toute petite du Kansas; et elle avaitgrandi au milieu d’eux comme leur plus jeune sœur.

Pourtant le docteur, ne voulant pas, par un tendre scrupule, usurper,dans la pensée de l’enfant, une place qui ne lui appartenait pas, ne luiavait point permis de l’appeler son père. Et pour obéir à la règlequ’elle imposa bientôt à leur affection, tous les membres de la famillefinirent par l’appeler comme elle, l’oncle Jack.{5}

Cependant la famille Ellison, tout en chérissant la petite, ne la gâtaitpas inutilement,—pas plus le docteur que ses fils plus âgés, qu’elleappelait les garçons, et que ses cousines, qu’elle appelait lesfilles, bien qu’elles fussent déjà de grandes personnes à son arrivéedans la maison.

L’oncle en avait fait sa favorite, et c’était sa meilleure amie. Ellel’accompagnait si souvent dans ses visites professionnelles, qu’elledevint bientôt, aux yeux des gens, une partie aussi intégrante del’équipage du docteur que son cheval lui-même.

Il l’instruisait dans les idées extrêmes, tempérées de bonne humeur, quiformaient le fond de son caractère et celui de sa famille.

Tous aimaient Kitty, et jouaient avec elle, mais aussi la plaisantaientà l’occasion. Ils trouvaient moyen de s’amuser même des sujets surlesquels leur père n’entendaient pas badinage.

Il n’y avait pas jusqu’à la cause de l’affranchissement qui ne fûtparfois présentée sous un aspect comique. Ils avaient plus d’une foisaffronté le danger et souffert au service de cette cause, mais nul desadversaires de celle-ci ne s’était plus qu’eux amusé aux dépens dufétiche.

Leur maison était l’un des principaux refuges des fugitifs noirs; et àchaque instant ils en aidaient quelques-uns à franchir la frontière.Mais les garçons revenaient rarement du Canada sans avoir un recueild’aventures à tenir toute la famille en hilarité durant une semaine.

Le côté plaisant de leurs protégés était pour eux un sujet d’étudesparticulières, et plus d’un de ces derniers resta vivant dans lessouvenirs de la famille, par quelque trait grotesque de caractère ou dephysique.

Ils avaient entre eux des sobriquets assez irrévérencieux pour chacun deces orateurs abolitionistes trop sérieux, qui ne manquaient jamais deloger chez le docteur, dans leurs tournées. Et ces “frères et sœurs,”comme on les appelait, payaient par tout ce qu’il y avait de risible eneux, les faveurs substantielles qu’ils savaient se faire accorder.

Kitty, ayant les mêmes dispositions naturelles, commença dès l’enfance àprendre part à ces innocentes représailles, et à envisager la vie àtravers le même prisme de gaieté.

Cependant elle se rappelait un certain visiteur abolitioniste sur quipersonne n’avait jamais osé plaisanter, mais que tout le monde, aucontraire, traitait avec déférence et respect.

C’était un vieillard au front haut, étroit et orné d’une touffe decheveux gris, rude et épaisse, qui la regardait par-dessous ses sourcilsen broussailles avec une flamme bleue dans le regard, qui l’avait priseun soir sur ses genoux, et lui avait chanté: Sonnez, trompettes,sonnez!

L’oncle et lui avaient parlé d’un certain endroit mystérieux ettrès-éloigné, qu’ils appelaient Boston, en tels termes que l’imaginationde l’enfant se représenta ce lieu, comme étant à bien peu de chose près,aussi sacré que Jérusalem, et comme la patrie de tout ce qu’il y avaitd’hommes nobles et bons, en dehors de la Palestine.

Le fait est que Boston avait toujours été le faible du docteur Ellison.

Au début du grand mouvement anti-esclavagiste, il avait échangé deslettres—correspondu, suivant son expression—avec John Quincy Adams, ausujet du meurtre de Lovejoy. Puis il avait rencontré plusieursBostoniens à la convention du Sol Libre, tenue à Buffalo, en 1848.{6}

—Un peu formalistes, un peu réservés, disait il, mais d’excellentshommes polis, et certainement de principes irréprochables.

Cela faisait rire les garçons et les filles, à mesure qu’ilsvieillissaient, et souvent provoquait chez eux certaines parodies, fortchargées, de ces formalités bostoniennes à l’adresse de leur père.

Les années s’écoulèrent.

Les garçons partirent pour l’Ouest; et lorsque la guerre de Sécession sedéclara, ils prirent du service dans les régiments de l’Iowa et duWisconsin.

Un beau jour, la proclamation du Président, affranchissant les esclaves,arriva à Eriécreek.

Dick et Bob s’y trouvaient en congé d’absence.

Après avoir laissé le docteur Ellison donner libre cours à sa joie, Bobs’écria:

—Eh bien, voilà un terrible coup pour le docteur! Qu’allez-vous fairemaintenant, père? L’esclavage, les esclaves fugitifs et tous leurscharmes envolés pour jamais, tout vous est arraché d’un seul coup. Voilàqui est rude, n’est-ce pas? Plus d’hommes ni de frères! Plusd’oligarchie sans âme! Triste perspective, père!

—Oh! non, insinua l’une des jeunes filles, il reste encore Boston.

—Mais, en effet, s’écria Dick, le Président n’a pas aboli Boston. Vivezpour Boston!

Et depuis lors le docteur vécut en réalité pour un Boston idéal—dumoins en autant qu’il s’agit d’un projet jamais abandonné, jamaisaccompli, de faire quelque jour une visite à la métropole duMassachusetts.

Mais en attendant, il y avait autre chose. Et comme la proclamation luiavait donné une patrie enfin digne de lui, il voulait faire honneur àcelle-ci en en étudiant les antiquités.

Dans sa jeunesse, avant que son esprit se tournât si énergiquement versla question de l’esclavage, il avait déjà un goût assez prononcé pourles mystérieuses constructions préhistoriques de l’Ohio. Et chacun deses garçons retourna au camp avec instruction de prendre note de chaqueparticularité pouvant jeter quelque lumière sur cet intéressant sujet.

Ils auraient d’amples loisirs pour leurs recherches, puisque laproclamation, insistait le docteur Ellison, mettait virtuellement fin àla guerre.

Ces hautes antiquités n’étaient qu’un point de départ pour le docteur.Il arrivait de là, par degrés, jusqu’aux temps historiques; et le hasardvoulut que, lorsque le colonel Ellison et son épouse, en route pourl’Est, s’arrêtèrent, en 1870, à Eriécreek, ils le trouvassent plongédans l’histoire de la vieille guerre française.

Le colonel n’avait pas encore décidé de prendre la route canadienne;autrement il n’aurait pas échappé aux recommandations d’avoir à explorertous les endroits intéressants de Montréal et de Québec, ayant quelquerapport avec cette ancienne lutte.

Ils partirent, emmenant Kitty avec eux aux chutes de Niagara—qu’ellen’avait jamais visitées, sans doute parce qu’elles étaient tout près.

Mais aussitôt que le docteur Ellison reçut la dépêche lui annonçant queKitty devait descendre le Saint-Laurent jusqu’à Québec, et qu’ellereviendrait par la voie de Boston, il se mit à son pupitre et luiécrivit une lettre des plus explicites.{7}

Pour ce qui concernait le Canada, il ne visait qu’aux pointshistoriques; mais quand il en vint à Boston, son esprit fut étrangementréabolitionisé; et sa passion pour les antiquités de l’endroitn’empêcha pas son vieil amour pour la prééminence humanitaire de cetteville de s’enflammer de plus belle.

Il voulait qu’elle visitât Faneuil Hall, à cause des souvenirs de larévolution, mais aussi parce que c’était là que Wendell Phillips avaitprononcé son premier discours contre l’esclavage.

Elle devait voir les collections de la société Historique duMassachusetts, et, si la chose était possible, certains endroitsintéressants de la vieille Colonie, dont il donnait les noms.

Mais à tous hasards elle devait absolument un coup d’œil de près ou deloin à l’auteur de Biglow Papers, au sénateur Sumner, à M. Whittier,au docteur Howe, au colonel Higgenson, et enfin à M. Garrison.

Tous ces personnages étaient aux yeux du docteur Ellison, des Bostoniensdans l’acception la plus idéale du mot, et il ne pouvait pas se lesfigurer l’un sans les autres.

Peut-être était-il pour lui plus probable que Kitty les verrait tousensemble, que séparément.

Peut-être même étaient-ils moins à ses yeux des contemporains en chairet en os, que les différentes figures d’un grand tableau historique.

“Enfin, je veux que tu te rappelles, ma chère enfant, écrivait-il,

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