L'effrayante aventure

L'effrayante aventure
Title: L'effrayante aventure
Release Date: 2006-03-28
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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L'EFFRAYANTE AVENTURE

M. GREVIN Imprimerie—IMPRIMERIE DE LAGNY

LES ROMANS MYSTÉRIEUX

JULES LERMINA

PARIS

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

J. TALLANDIER, Éditeur

75, Rue Dareau, 14e

Sixième édition.


TABLE DES MATIÈRES


PREMIÈRE PARTIE
Coxward est-il Coxward?

I.—Le crime de l'Obélisque
II.—Où nous faisons connaissance de M. Bobby
III.—Querelles de boutiques

DEUXIEME PARTIE
Chimiste, détective et reporter.

I.—Le carnet de M. Bobby
II.—Où la lueur grandit
III.—Deux visites au lieu d'une
IV.—Le triomphe de M. Bobby
V.—Le mystère du XIXe arrondissement
VI.—La revanche du «Nouvelliste»
VII.—Les merveilles du Vrilium

TROISIEME PARTIE
Paris avant la création de l'homme.

I.—Catastrophe qui n'est qu'un début
II.—Angoisses du lendemain
III.—Sous Paris
IV.—Le tout pour le tout
V.—Une ménagerie comme on en voit peu
VI.—Écroulement
VII.—L'invasion de Paris

PREMIÈRE PARTIE

COXWARD EST-IL COXWARD?


I

LE CRIME DE L'OBÉLISQUE

Vers onze heures du matin, par un doux soleil de printemps,—on était aucommencement d'avril, le 2, pour bien préciser—tout à coup deshurlements éclatèrent dans la rue Montmartre, à proximité du boulevard,tandis qu'une foule de coureurs rapides, mais peu élégants, se ruaientdu coin de la rue du Croissant, les uns vers le carrefour, les autresdévalant vers les Halles, mais tous glapissant des sons aigus,incohérents, à travers lesquels l'oreille déchirée cependant percevaitdes fragments de mots sinistres:

—Le crime de l'Obélisque.... D'mandez le Nouvelliste, éditionspéciale.—Horribles détails.

Après quelques hésitations—car combien de fois n'avait-on pas étémystifié par la rouerie des camelots!—quelques-uns achetaient lafeuille, l'examinaient, puis subitement entourés, s'arrêtaient sur placecomme médusés, et lisaient au milieu d'un groupe d'où émergeaient desfaces anxieuses....

—Oui, oui!... un crime!... un assassinat!... De qui?... On ne saitpas.... L'assassin est-il arrêté?... Je t'en fiche!...

Voici l'article court mais sensationnel qui motivait cette émotion:

«Ce matin, à quatre heures et demie, à l'heure où Paris désertappartient aux balayeurs et n'est sillonné que par des haquetsd'arrosage, un journalier, M. H... se rendait à son travail et, pouratteindre les chantiers de la Madeleine, traversait, venant de Grenelle,la place de la Concorde, quand tout à coup, du trottoir des Tuileriespar lequel il la contournait, ses outils sur l'épaule, il lui semblaapercevoir, au pied de l'Obélisque, un peu au-dessus du sol, quelquechose d'anormal.

«Il passait d'ailleurs, sans plus se préoccuper de ce détail, quand,s'étant retourné une dernière fois «pour se rendre compte», il luisembla que ce—quelque chose—avait forme humaine.

«Il se décida alors à traverser et marcha tout droit vers le monolithe,et quelle ne fut pas sa surprise quand, n'étant plus qu'à quelques pas,il reconnut que l'objet qui avait attiré son attention était un corpshumain, appuyé debout devant la grille et dont les pieds ne touchaientpas le sol.

«Pris de peur et redoutant d'être mêlé à une mauvaise affaire, l'ouvrieravait fait volte-face et s'éloignait, quand le hasard voulut qu'ilcroisât deux agents de la ville. Ceux-ci, frappés du trouble de saphysionomie, l'interpellèrent et, ahuri, trouvant difficilement sesmots, il leur fit part de son étrange découverte, et tous troisrevinrent vers l'Obélisque.

«Il ne s'était pas trompé: c'était bien le corps d'un homme qui setrouvait accroché aux piques de la grille, la tête penchée en dedans dela clôture.

«Tout d'abord on crut qu'il s'agissait d'un cas de pendaison, de suicideprobablement; mais quand les sergents de ville essayèrent de souleverl'homme afin de chercher le lien et le couper, ils s'aperçurent que leursupposition était mal fondée.

«Le corps était suspendu sur deux des piques de bronze qui avaientpénétré dans la poitrine, si profondément que, malgré tous leursefforts, les trois hommes ne parvinrent pas à soulever suffisamment lecadavre pour le dégager.

«En vain l'un des deux sergents de ville sauta par-dessus la grille surle soubassement de granit: il vit bien la tête de l'homme, couverte desang coagulé qui formait sur la face un masque rouge, mais il lui futimpossible de dégager le thorax des pointes qui le transperçaient.

«Comme par miracle, des passants avaient surgi de toutes parts etformaient groupe autour du mort. Les sergents de ville lancèrent descoups de sifflet d'appel et bientôt deux autres agents arrivèrent etfendirent la foule. Quand ils eurent constaté le fait, un d'eux sedétacha pour aller prévenir le commissariat.

«Ainsi un quart d'heure se passa. Enfin, M. Richaud, le sympathiquecommissaire du quartier, arriva, accompagné de l'officier de paix et deshommes du poste.

«S'aidant les uns les autres, ils parvinrent enfin à enlever le corpsqu'ils étendirent sur le trottoir.

Au premier coup d'œil, il apparut que ce n'était pas celui d'unFrançais. La coupe et l'étoffe des vêtements étaient anglais, à n'en pasdouter. La face, rapidement lavée et dégagée des caillots de sang qui lacachaient, était large, glabre, avec les mâchoires proéminentes, decaractère saxon certainement.

«Le crâne portait, à la partie frontale, une effroyable blessure, causéeévidemment par un instrument contondant. Des parcelles de cervellegiclaient hors de la plaie.

«Le corps a été transporté au commissariat et les autorités ont étéprévenues. M. Davaine, le chef de la Sûreté, vient d'arriver et procèdeà une première enquête. On attend M. Lépine d'un moment à l'autre....

«Il ne nous appartient pas d'insister sur les bruits qui se répandent:notre discrétion bien connue nous faisant un devoir de ne pas risquerd'entraver les recherches de la justice.

«Cependant, d'après l'examen du cadavre et quelques indices déjàrecueillis, voici ce qui semble d'ores et déjà à peu près établi: lemort appartiendrait au monde du sport. Probablement à la suite dequelque querelle, il aurait été assommé, à l'aide d'un marteau, oupeut-être d'une clef anglaise. Son meurtrier, aidé de quelquescomplices, aurait transporté le moribond sur la place et on aurait tentéde jeter le corps par-dessus la clôture. Mais son poids l'aurait retenusur les piques de la grille où on l'aurait abandonné.

«Des renseignements importants ont été recueillis, qui paraissent devoirpromptement mettre la police sur la trace du ou des coupables. Dansnotre édition de cinq heures, nous donnerons les détails de cettehorrible affaire qui paraît appelée à produire dans le public uneprofonde sensation et qui provoquera très vraisemblablement desrévélations inattendues.»

On comprend facilement l'émotion qui courut dans Paris à l'annonce dece mystérieux forfait.

Et encore qui aurait pu se douter des étonnantes, des incroyablesconséquences que devait déchaîner cet événement.


II

OÙ NOUS FAISONS LA CONNAISSANCE DE M. BOBBY

Nous nous payons facilement de mots: quand nous avons appris qu'uneenquête de police est ouverte, nous poussons un soupir de soulagement etdéjà nous éprouvons comme un sentiment de sécurité.

La police bénéficie surtout des inventions des romanciers: depuis leZadig de Voltaire jusqu'au Dupin d'Edgar Poë et à l'incomparableSherlock Holmes, nous supposons volontiers que tous ces personnages ontété plus ou moins attachés au service de la Sûreté et ont émargé au quaides Orfèvres: et ce nous est toujours une nouvelle surprise quand, lesuns après les autres, nous devons classer les crimes les plussensationnels au nombre des énigmes indéchiffrables.

Il est même gênant de songer au nombre d'assassins inconnus qui courentle monde et que nous sommes exposés à coudoyer tous les jours.

Le crime de l'Obélisque—comme avait été baptisée l'affaireactuelle—allait-il grossir le nombre des dossiers à jamais clos: oncommençait à se demander s'il était vraiment possible que pareil forfaitfût commis en plein Paris, au point central des quartiers les plusluxueux, sans que la police pût découvrir le moindre indice.

On avait fouillé tous les bars des environs, interrogé tous lessportsmen de haute et de basse catégorie, questionné l'ambassaded'Angleterre—car ce seul fait était acquis que la victime étaitanglaise—on n'avait signalé aucune disparition ni dans lesétablissements spéciaux, ni dans les hôtels.

Un instant on avait cru tenir une piste: des professionnels de la boxeavaient déclaré que l'inconnu devait être un habitué des assauts decette spécialité, ceci à certaines traces caractéristiques que lespoings laissent sur des parties du corps, toujours les mêmes, notammentà une déformation des maxillaires.

Le chef de la Sûreté, M. Davaine, que quelques récents insuccès avaientmis en assez fâcheuse posture, gourmandait ses agents de la belle façon.

En vain, à la Morgue, où le corps avait été transporté, les indicateursse mêlaient à la foule, interrogeant les physionomies des visiteurs,provoquant leurs confidences. Au résumé le résultat était toujours lemême: Connais pas!

Un bruit courait, assez singulier.

L'autopsie avait été pratiquée et l'illustre médecin légiste qui avaitréalisé l'opération aurait, disait-on, déclaré que l'individu enquestion n'était mort ni des blessures qu'il portait au crâne, ni deshorribles plaies, déterminées par cette sorte d'embrochement sur lespiques de la grille.

Mais qu'il était mort auparavant.

Ce qui eût semblé indiquer qu'il avait été assassiné et que c'était àl'état de cadavre qu'il avait été porté à la Concorde.

Mais telle n'était pas la conclusion du praticien: selon lui, l'inconnuétait mort de suffocation. L'état de ses poumons ne laissait aucun douteà cet égard... et le cou ne portait aucune trace de violence, aucunemarque de strangulation.

Ce qui était acquis, du moins ainsi l'affirmait un reporter duNouvelliste, c'est que la mort ne pouvait en aucune façon êtreattribuée aux blessures du crâne ou du thorax—lesquelles ne s'étaientproduites qu'après la mort.

D'autre part, le point où le cadavre avait été trouvé et qui forme lecentre d'un énorme espace vide rendait difficile à accepter cetteversion que des malfaiteurs eussent justement choisi pour déposer lecorps de leur victime un endroit aussi découvert, alors que même enpleine nuit il était contraire à toute vraisemblance qu'ils pussentfaire sans être vus un aussi long trajet—sous la lune qui justementétait dans son plein et dans un ciel très clair.

—Et pourtant, s'écriait le sous-chef de la Sûreté, en conférence intimeavec son chef, ce bonhomme-là ne peut pas être tombé du ciel....

—Quoi qu'il en soit, M. Lépine est furieux et j'ai subi tout à l'heureun assaut des moins agréables.... Il faut s'ingénier, chercher,trouver!...

—Entre nous, fit M. Lavaur, le sous-chef, nous savons bien que si lehasard ne s'en mêle pas, nous pataugerons dans le noir sans riendécouvrir....

A ce moment précis, et comme dans les féeries à certaines parolesprononcées surgissent le personnage ou l'incident attendu, la porte ducabinet s'ouvrit et un inspecteur passa la tête:

—Patron, est-ce que vous êtes visible?...

—C'est selon... s'il ne s'agit pas de quelque raseur....

—C'est un Anglais... qui se dit détective attaché à la préfecture delà-bas... et qui demande à vous parler....

Le chef et son subordonné échangèrent un rapide regard. Un détectiveanglais: est-ce qu'en effet le hasard se mettrait de leur parti.

—Son nom?...

—Il m'a remis cette carte.

—Voyons....

M. Davaine prit le carré de bristol et lut:

—Bobby!... ce n'est pas un nom, cela! mais un sobriquet. Enfin, faitesentrer....

Et il ajouta en s'adressant à M. Laveur:

—Cela ne nous engage à rien....

—Dois-je me retirer?

—Non, non, restez....

La porte se rouvrit et l'inspecteur reparut, précédant le personnagequ'il avait annoncé.

Celui-ci s'avança, le chapeau melon à la main.

C'était un homme de trente ans environ, petit, mince et fluet, trèscorrectement vêtu, tout de noir, avec un col blanc qui faisait liséréau-dessus de sa cravate. Visage rasé, cheveux en brosse très courts,roux de cuivre. La face maigre, assez pâle, les yeux petits, mais trèsclairs.

Bien ganté, bien chaussé, en somme l'allure d'un pasteur protestant.

—M. Davaine? fit-il en s'inclinant en point d'interrogation.

—C'est moi. Monsieur est mon sous-chef, M. Lavaur. Vous pouvez parleren toute confiance. Un mot d'abord; votre carte porte ce seul mot:Bobby. Je sais assez d'anglais pour ne pas ignorer que Bob est le surnompopulaire des policemen... mais, je vous prie de me faire connaîtrevotre véritable nom....

—Monsieur, dit l'homme avec un fort accent britannique, voici macommission officielle, délivrée par M. le Directeur de Scotland Yard.Elle est notée au nom de Bobby qui est le mien... on s'appelle comme onpeut....

—C'est vrai, fit M. Davaine lisant la pièce qui lui était remise. Donc,monsieur Bobby....

—J'ajouterai, s'il vous plaît, que ce nom est... comment dites-vouscela, en français? un peu... célèbre à Londres... en raison de quelquesservices importants que j'ai rendus.... C'est moi qui ai arrêté lesfaux-monnayeurs de Greenwich....

—Ah! fit le chef français qui n'avait jamais entendu parler de cetteaffaire.

—C'est moi qui ai dépisté et arrêté M. Lewis Bird, le parricide... quia été pendu....

—Ah!

—C'est moi qui....

—Pardon, interrompit M. Davaine d'un ton assez sec, je ne suppose pasque ce soit uniquement pour me faire l'énumération de vos exploits quevous ayez demandé à me voir....

L'Anglais se redressa, avec une dignité quelque peu irritée:

—Je tiens avant tout à être connu... chacun tient à sa proprevaleur....

—Très juste... donc, monsieur Bobby, je vous tiens en l'estime que vousméritiez... que voulez-vous de moi?

—Permettez-moi de procéder par

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