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Scènes de mer, Tome I

Scènes de mer, Tome I
Category: Sea stories
Title: Scènes de mer, Tome I
Release Date: 2006-04-03
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Scènes de mer.

Par Edouard Corbière.


OUVRAGES

DE

EDOUARD CORBIÈRE.

Le négrier
La mer et les marins
Les pilotes de l'iroise
Les contes de bord
Le prisonnier de guerre
Les aspirans de marine
Deux lions pour une femme

PARIS.

HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,

RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.

1835.


TABLE DU TOME PREMIER.

Deux lions pour une femme
Chap. Ier.—Les deux Jocondes marins
Chap. II.—La charte-partie en règle
Chap. III.—Ils cherchent une femme
Chap. IV.—Appel à la femme aventureuse
Chap. V.—Marché conclu
Chap. VI.—Visite rue Saint-Jacques
Chap. VII.—La traversée
Chap. VIII.—Arrivée à Sierra-Leone
Chap. IX.—Un gouverneur de colonie
Chap. X.—Catastrophe.
Chap. XI.—Retour en France
Un caractère de marin
Toutes-Nations ou le Petit Forban

I.
DEUX LIONS POUR UNE FEMME.


CHAPITRE PREMIER.

Les Deux Jocondes Marins.

Le désir de réaliser quelques bons projets de spéculation avait réuni àbord du même brick deux individus d'humeur et d'espèces différentes.

L'un était le capitaine Sautard;

L'autre, le subrécargue Laurenfuite.

Le capitaine Sautard était un de ces hommes qui, ayant usé de tout unpeu et n'ayant abusé de rien, allait au positif par tous les cheminspossibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion serencontrait sur sa route, il cherchait à la saisir, en vrai corsaire,comme il aurait fait d'une prise richement chargée. Mais quand lafortune qu'il aurait été bien aise de tâter semblait vouloir le fairecourir long-temps après elle, il laissait là la fortune, sans se déciderà faire cent pas pour la ramener à lui.

Figurez-vous un gros petit être un peu plus que blond, un peu moins querouge, d'une physionomie commune et riante, âgé à peu près d'unequarantaine d'années, et vous aurez approximativement une idée del'exté-rieur d'homme dans lequel se reflétait le caractère du capitaineSautard.

Quant à M. Laurenfuite, le subrécargue, c'était une tout autre affaire.

M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prétention ridicule que l'onne pouvait comparer qu'à l'inexorable sottise avec laquelle il faisaitgrincer sous ses doigts une guitare ordinairement montée en la majeur.Tous les instans qu'il ne donnait pas à sa toilette, il les consacrait àla musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'illui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendreromance pour mettre tout un équipage de la plus mauvaise humeurpossible. Les matelots même allaient jusqu'à attribuer aux accens de cemalheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas lesaccords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa mainrecouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait àchanger et à contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commençaità se couvrir de sombres nuages annonçant la tempête, les oracles dugaillard d'avant du brick l'Aimable-Zéphyr se disaient entre eux:

—C'est encore le subrécargue qui aura voulu dérouiller sa guimbarde quele diable confonde! Voilà déjà du vent à deux ris! Que Lucifer l'enlève!

—Oui, ajoutait le maître de quart; ça vous a une voix à crier à lagarde! et ça veut encore faire le troubadour en nous chantant: A peineau sortir de l'enfance, sur l'air de: Tu n'auras pas ma rose!

—Ah ça! répliquait un troisième interlocuteur, je voudrais bien savoirsi le cap'taine, qui est maître après Dieu à son bord, n'aurait pas ledroit d'empêcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avecaccompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination à borddes navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrécargueque pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit êtrepuni; ainsi on peut par conséquent empêcher le chant et lesaccompagnemens à bord de nous, par ordre du cap'taine.

—Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnancesaient jamais parlé du cas des cordes de guitare et du manquement auservice du tremblement de voix? Et puis, quand bien même, parsupposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notrecapitaine voudrait faire de la peine à cet homme qui peut-être a étécomédien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de sonancien métier? On dit bien si j'étais capitaine, je ferais ci, jeferais ça; mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la règle.Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre sedébarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avecdes chansons tant qu'il peut: c'est des égards qu'ils ont l'un pourl'autre, quoi! et voilà tout.

—C'est vrai ce que tu dis là; mais il n'en est pas moins fichant que,quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin,comme pauvreté sur misère.

M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, était à cent lieues desupposer qu'il pût inspirer, avec son talent d'artiste, une aussifâcheuse opinion sur son mérite musical. Sa guitare lui avait valu déjàtrop de conquêtes et de coups de bâton, pour qu'il ne la regardât pas aucontraire comme un talisman vainqueur et un moyen assuré de plaire àtout le monde, excepté aux amans et aux maris.

Il racontait gaîment qu'à Cadix il avait mis tous les époux de la villeen campagne, pour trois ou quatre sérénades qu'il s'était exposé àdonner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien luiavait jeté par la fenêtre, pour prix d'un de ses couplets, une grossebague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophée d'une deses plus notables victoires. Partout enfin où son état decommis-voyageur sur mer l'avait appelé, il s'était vu obligé de séduire,dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmesles plus aimables et les plus passionnées des places maritimes du globe.A la côte d'Afrique même il avait poussé si loin l'art fatal qu'il avaitde désunir les ménages, qu'un roi nègre avait fini par le chasser de sesétats, en le contraignant à embarquer avec lui l'épouse infidèle qu'ilétait parvenu à subjuguer au bout de deux ou trois romances de sacomposition.

Le moyen, je vous le demande, après des succès aussi signalés, decontester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleursne paraissait sur le pont du navire, même à la mer, qu'avec une cravatetoute rouge, en sautoir, et épinglée de deux grosses épingles attachéesentre elles par une chaînette en or? Or, je vous le demande encore,comment est-il possible de chercher à persuader à un homme qui porte unecravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous lesmortels qui veulent bien se donner la peine de déshonorer toutes lesfemmes?

Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, à tous les donspersonnels que j'ai déjà cités, joignait l'avantage d'avoir une paire degros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux.C'était un de ses moyens de conquête les plus assurés, et il n'y auraitpas renoncé, j'en suis moralement sûr, pour toute une cargaison desucre Havane.

Les deux compagnons de pacotille du brick l'Aimable-Zéphyr vivaient aumieux ensemble, et il ne pouvait guère en être autrement avec descaractères aussi opposés que les leurs. Il n'y a que les gens qui ontles mêmes goûts, les mêmes appétits et les mêmes idées, qui ne seconviennent pas. Si tout le monde aimait la même femme et voulait boiredu même vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?

Lorsque couchés tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautardet son subrécargue causaient de choses et d'autres, à la clarté de lalampe qui, en se balançant au roulis, éclairait la grand'chambre dupetit brick, M. Laurenfuite se lançait presque toujours dans les régionsles plus élevées du sentiment et de la métaphysique. C'était un hommequi parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoirjamais rien appris, qu'à faire un compte-courant. Pour le capitaineSautard, qui savait les quelques petites choses nécessaires à sonmétier, il causait peu, mais il écoutait beaucoup en dormant; et lorsqueson interlocuteur inépuisable terminait l'entretien du soir en étendantles bras de toute la largeur de sa couche et en s'écriant: Oh! unefemme! une femme! un ange! un ange! le capitaine lui répondait, en luitournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une;mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!

Le romantique c'était M. Laurenfuite.

Le classique c'était le capitaine Sautard.

Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'huila France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaientassez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ilsallaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus.

Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associéstouchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, etaux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ilstenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, età faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probitépossible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, quel'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et uncaducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.

De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par fairequinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pasplus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussises miracles.

Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ilsl'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là unemarchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéficesmonnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et depacotille!

En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps asseznégligé, le capitaine et le subrécargue de l'Aimable-Zéphyr netrouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneurqui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea pardésœuvrement d'être le consignataire du navire.

Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcherde front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à lapremière autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage dene payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore unechance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bienensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!

Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sapuissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue delui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, lefardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour sesvingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé unharem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de luioffrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre enaversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noiresodalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quandelle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a queles femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant àajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille.

Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britanniquede Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deuxbrocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces troispersonnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'êtrerapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-faitphilosophique.

Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant ungrand verre de Madère de l'Aimable-Zéphyr, se prit à s'écriermélancoliquement:

—Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a riend'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et lesfemmes sensibles qui... savent causer.

A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant fauxsans sa guitare:

Femme jolie et du bon vin,
C'est le vrai bonheur de la vie!

Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme lecommun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôteillustre:

—Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile!Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine oula quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y ena là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étaisgouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!

Le Gouverneur.—Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais quefaire de tant de négresses quand on

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