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Mesure pour mesure

Mesure pour mesure
Title: Mesure pour mesure
Release Date: 2006-04-14
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Note du transcripteur.===========================================================    Ce document est tiré de:    OEUVRES COMPLÈTES DE    SHAKSPEARE    TRADUCTION DE    M. GUIZOT    NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE    AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE    DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES    Volume 4    Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.    Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.    PARIS    A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS    35, QUAI DES AUGUSTINS    1863==========================================================


MESURE POUR MESURE

COMÉDIE


NOTICE
SUR MESURE POUR MESURE

Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvaitféconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique,d'un certain Georges Whestone, intitulée Promas et Cassandra,composition pitoyable, est devenue une de ses meilleurescomédies. Peut-être n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestonede profiter de son travail; car une nouvelle de Geraldi Cinthiocontient à peu près tous les événements de Mesure pour mesureet Shakspeare n'avait besoin que d'une idée première pour construiresa fable et la mettre en action. Dans la nouvelle de Cinthio,et dans la pièce de Whestone, le juge prévaricateur vient à bout deses desseins sur la soeur qui demande la grâce de son frère. Condamnépar le prince à être puni de mort, après avoir épousé la jeunefille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par les prières de celle quioublie sa vengeance dès que le coupable est devenu son époux.

L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspearepour mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique modernene voit qu'une froide vertu dans la conduite de cette jeunenovice: il l'eût préférée plus touchée du sort de son frère, et prêteà faire le sacrifice d'elle-même. La scène touchante où Isabelle imploreAngelo, son hésitation quand il s'agit de sauver son frère auxdépens de son honneur suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence.Il ne faut pas oublier qu'élevée dans un cloître elle doitavoir horreur de tout ce qui pouvait souiller son corps qu'elle estaccoutumée à considérer comme un vase d'élection; d'ailleurs unevertu absolue a aussi sa noblesse, et si elle est moins dramatiqueque la passion, elle amène ici cette scène si vraie où Claudio, aprèsavoir écouté avec résignation le sermon du moine et se croyant détachéde la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir, cet instinctinséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec ardeur toutce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux contrasteShakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abrutipar l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateurde l'existence!

Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets,est un de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Ilsoutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquableque Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant denoblesse et de dignité au costume monastique. C'est une remarquequi n'a pas échappé à Schlegel au sujet du vénérable religieux quenous avons déjà vu dans la comédie de Beaucoup de bruit pour rien.Mais le philosophe se trahit sous le capuchon qui le cache dansl'exhortation sur la vie et le néant adressée par le duc à Claudio.Cette tirade contient quelques boutades de misanthropie qui ontsans doute été mises à profit par l'auteur des Nuits.

En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathiebien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieuxn'ont pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tantd'autres créations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupeconstamment la curiosité, on doit y admirer une foule de penséespoétiquement exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unitéd'action et de lieu y est assez bien conservée.

Mesure pour mesure, selon Malone, fut composée en 1603.



MESURE POUR MESURE

COMÉDIE

PERSONNAGES

VINCENTIO, duc de Vienne.

ANGELO, ministre d'État en l'absence du duc.

ESCALUS, vieux seigneur, collègue d'Angelo dans l'administration.

CLAUDIO, jeune seigneur.

LUCIO, jeune homme étourdi et libertin.

DEUX GENTILSHOMMES.

VARRIUS1, courtisan de la suite du duc.

LE PRÉVÔT DE LA PRISON.

THOMAS,}

PIERRE,  } religieux franciscains.

UN JUGE.

LE COUDE2, officier de police.

L'ÉCUME3, jeune fou.

UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.

ABHORSON, bourreau.

BERNARDINO, prisonnier débauché.

ISABELLE, soeur de Claudio.

MARIANNE, fiancée à Angelo.

JULIETTE, maîtresse de Claudio.

FRANCESCA, religieuse.

MADAME OVERDONE, entremetteuse.

Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc.

Note 1: (retour)

Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, maisc'est un personnage muet.

Note 2: (retour)

Elbow.

Note 3: (retour)

Froth.


La scène est à Vienne.



ACTE PREMIER


SCÈNE I

Appartement du palais du duc.

LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS et suite.


LE DUC.—Escalus!

ESCALUS.—Seigneur!

LE DUC.—Vouloir vous expliquer les principes de l'administrationparaîtrait en moi une affectation vaine etdiscours inutiles, puisque je sais que vos propres connaissancesdans l'art de gouverner surpassent tous lesconseils et les instructions que pourrait vous donnermon expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vousdire: votre capacité égalant votre vertu, laissez-les agirensemble et de concert4. Le caractère de notre population,les lois de notre cité, les formes de la justice sontdes matières que vous possédez à fond, autant qu'aucunhomme instruit par l'art et la pratique que nous nousrappelions. Voilà notre commission, dont nous ne voudrionspas vous voir vous écarter.—(A un domestique.)Allez dire à Angelo de se rendre ici.—Quelle opinionavez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car voussavez que nous l'avons choisi avec un soin particulierpour nous représenter dans notre absence, que nousl'avons armé de toute la puissance de notre autorité, revêtude tout l'empire de notre amour, et que nous luiavons transmis enfin par sa commission tous les organesde notre pouvoir. Qu'en pensez-vous?

Note 4: (retour)

Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ontpu remplir.

ESCALUS.—S'il est dans Vienne un homme digne d'êtrerevêtu d'un si grand honneur, et de si hautes fonctions,c'est le seigneur Angelo.

(Entre Angelo.)

LE DUC.—Le voilà qui vient.

ANGELO.—Toujours soumis aux volontés de VotreAltesse, je viens savoir vos ordres.

LE DUC.—Angelo, votre vie présente un certain caractèreoù l'oeil observateur peut lire à fond toute votrehistoire. Votre personne et vos talents ne sont pas tellementvotre propriété que vous puissiez vous consacrerentièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantagepersonnel. Le ciel se sert de nous comme nous nousservons des torches: ce n'est pas pour elles-mêmes quenous les allumons; et si nos vertus restaient enseveliesdans notre sein, ce serait comme si nous ne les avionspas. La nature ne forme les âmes grandes que pour degrands desseins; jamais elle ne communique une parcellede ses dons que comme une déesse intéressée quiretient pour elle l'honneur d'un créancier, en exigeantl'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexionsà un homme qui peut trouver en lui-même toutes lesinstructions que ma place m'obligerait de lui donner.Tenez donc, Angelo. Pendant notre absence, soyez entout comme nous-même. La vie et la mort dans Viennereposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectableEscalus, quoique le premier nommé, est votresubordonné. Prenez votre commission.

ANGELO.—Mon noble duc, attendez que le métal dont jesuis fait ait subi une plus longue épreuve avant d'yimprimer une si noble et si auguste image.

LE DUC.—Ne cherchez point de prétextes: ce n'estqu'après un choix bien mûr et bien réfléchi que nousvous avons nommé: ainsi, acceptez les honneurs que jevous confère. Les motifs qui pressent notre départ sontsi impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autreconsidération, et ne me laissent pas le temps de parlersur des objets importants. Nous vous écrirons, suivantl'occasion et nos affaires, comment nous nous trouverons;et nous comptons bien être au courant de ce quivous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avecconfiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.

ANGELO.—Mais du moins, accordez-nous, seigneur, lapermission de vous accompagner jusqu'à une certainedistance.

LE DUC.—Je suis trop pressé pour vous le permettre;et, sur mon honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir descrupule: ma puissance est la mesure de la vôtre; vouspouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selonque votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi lamain. Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple;mais je n'aime pas à me donner en spectacle à ses yeux.Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n'aipoint de goût pour le bruit et les saluts retentissants de lamultitude; et je ne crois pas que le prince qui les rechercheagisse avec prudence et... Encore une fois,adieu.

ANGELO.—Que le ciel assure l'exécution de vos desseins!

ESCALUS.—Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux!

LE DUC.—Je vous remercie, adieu.

(Le duc sort.)

ESCALUS, à Angelo.—Je vous prie, monsieur, de m'accorderune heure de libre entretien avec vous; il m'importebeaucoup d'approfondir tous les devoirs de maplace: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encorebien au fait de leur étendue et de leur nature.

ANGELO.—Je suis dans le même cas.—Retirons-nousensemble, et nous ne tarderons pas à nous satisfaire surce point.

ESCALUS.—J'accompagne Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Une rue de Vienne.

LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.


LUCIO.—Si notre duc et les autres ducs n'entrent pasen accommodement avec le roi de Hongrie, eh bienalors! tous les ducs vont tomber sur le roi.

PREMIER GENTILHOMME.—Le ciel veuille nous accorderla paix, mais non pas celle du roi de Hongrie!

SECOND GENTILHOMME.—Amen!

LUCIO.—Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit enmer avec les dix commandements, mais qui en effaça unde la table.

SECOND GENTILHOMME.—Tu ne voleras point?

LUCIO.—Oui: il effaça celui-là.

PREMIER GENTILHOMME.—Aussi était-ce là un commandementqui commandait au capitaine et à ses compagnonsde renoncer à leurs fonctions: car ils ne s'embarquaientque pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous unsoldat qui, dans l'action de grâces avant le repas, goûtebeaucoup la prière qui demande la paix.

SECOND GENTILHOMME.—Jamais je n'ai entendu aucunsoldat la désapprouver.

LUCIO.—Je vous crois; car vous ne vous êtes jamaistrouvé, je pense, là où on disait les grâces.

SECOND GENTILHOMME.—Non, dites-vous? au moins unedouzaine de fois.

PREMIER GENTILHOMME.—Quoi donc? en vers?

LUCIO.—Dans tous les rhythmes et dans toutes leslangues?

PREMIER GENTILHOMME.—Je le pense, et dans toutes lesreligions?

LUCIO.—Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâcesen dépit de toute controverse; par exemple, vous êtes unmauvais sujet en dépit de toute grâce.

PREMIER GENTILHOMME.—Dans ce cas il n'y a eu qu'uncoup de ciseaux entre nous.

LUCIO.—Je l'accorde, comme entre le velours et lalisière; vous êtes la lisière.

PREMIER GENTILHOMME.—Et vous le velours; un excellentvelours, une pièce de première qualité. J'aimeraisautant servir de lisière à une serge anglaise, que d'êtrerâpé comme vous l'êtes pour un velours français5. Est-ceque je parle sensiblement maintenant?

Note 5: (retour)

Équivoque entre le mot pil'd, terme qui désigne la qualité duvelours, et pill'd, qui signifie épilé, chauve.

LUCIO.—Je crois que oui; et vous sentez péniblementvos discours. J'apprendrai d'après vos aveux à boire àvotre santé; mais ma vie durant j'oublierai de boireaprès vous.

PREMIER GENTILHOMME.—Je crois que je me suis faittort, n'est-ce pas?

SECOND GENTILHOMME.—Certainement, que tu sois pincéou non.

LUCIO.—Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient.J'ai acheté chez elle des maladies jusqu'à la somme de....

SECOND GENTILHOMME.—Combien, je vous prie?

PREMIER GENTILHOMME.—Devinez.

SECOND GENTILHOMME.—Jusqu'à trois mille dollarspar an.6

Note 6: (retour)

Dollars et dolours, équivoque qui revient souvent dans Shakspeare.

PREMIER GENTILHOMME.—Et plus.

LUCIO.—Une couronne française de plus.7

Note 7: (retour)

Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-à-direun écu, pour la couronne de Vénus.

PREMIER GENTILHOMME.—Vous me croyez toujours desmaladies; mais vous vous trompez: je suis sain.

LUCIO.—Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pourvous; mais vous êtes sain comme un tronc d'arbre creux,vos os sont creux. L'impiété a fait de vous sa proie.

(Entre madame Overdone.)

PREMIER GENTILHOMME.—Holà! quelle est celle de voshanches qui a la plus forte sciatique?

MADAME OVERDONE.—Bien, bien, on vient d'arrêter etde mettre en prison quelqu'un qui vaut cinq millehommes comme vous.

PREMIER GENTILHOMME.—Qui est-ce, je vous prie?

MADAME OVERDONE.—Hé! c'est Claudio, le seigneurClaudio.

LUCIO.—Claudio en prison? Cela n'est pas.

MADAME OVERDONE.—Et moi je sais que cela est; je l'aivu arrêter; je l'ai vu emmener; et il y a bien plusencore: c'est que d'ici à trois jours il doit avoir la têtetranchée.

LUCIO.—Mais, après tout ce badinage, je ne voudraispas que cela fût vrai: en êtes-vous bien sûre?

MADAME OVERDONE.—Je n'en suis que trop sûre; et cela,c'est pour avoir donné un enfant à mademoiselle Juliette.

LUCIO.—Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avaitpromis de venir me joindre il y a deux heures, et il atoujours été exact à sa parole.

SECOND GENTILHOMME.—D'ailleurs, vous savez que celase rapproche assez de

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