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Servitude et grandeur militaires

Servitude et grandeur militaires
Category: Soldiers
Title: Servitude et grandeur militaires
Release Date: 2006-04-19
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Project Gutenberg's Servitude et grandeur militaires, by Alfred de Vigny

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Title: Servitude et grandeur militaires

Author: Alfred de Vigny

Release Date: April 19, 2006 [EBook #18211]

Language: French

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES ***

Produced by Mireille Harmelin, Laurent Vogel and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

OEUVRES COMPLÈTES

DE

Alfred de Vigny

SERVITUDE

ET GRANDEUR MILITAIRES

PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M D CCC LXXXIV

LIVRE PREMIER

SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE

Ave, Cæsar, morituri te salutant.

Livre Premier

CHAPITRE PREMIER

POURQUOI J'AI RASSEMBLÉ CES SOUVENIRS

S'il est vrai, selon le poète catholique, qu'il n'y ait pas de plusgrande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misère, il estaussi vrai que l'âme trouve quelque bonheur à se rappeler, dans unmoment de calme et de liberté, les temps de peine ou d'esclavage. Cettemélancolique émotion me fait jeter en arrière un triste regard surquelques années de ma vie, quoique ces années soient bien proches decelle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore.

Je ne puis m'empêcher de dire combien j'ai vu de souffrances peu connueset courageusement portées par une race d'hommes toujours dédaignée ouhonorée outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ounécessaire.

Cependant ce sentiment ne me porte pas seul à cet écrit, et j'espèrequ'il pourra servir à montrer quelquefois, par des détails de moeursobservés de mes yeux, ce qu'il nous reste encore d'arriéré et de barbaredans l'organisation toute moderne de nos Armées permanentes, où l'hommede guerre est isolé du citoyen, où il est malheureux et féroce, parcequ'il sent sa condition mauvaise et absurde. Il est triste que tout semodifie au milieu de nous, et que la destinée des Armées soit la seuleimmobile. La loi chrétienne a changé une fois les usages farouches de laguerre; mais les conséquences des nouvelles moeurs qu'elle introduisitn'ont pas été poussées assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincuétait massacré ou esclave pour la vie, les villes prises, saccagées, leshabitants chassés et dispersés; aussi chaque État épouvanté se tenait-ilconstamment prêt à des mesures désespérées, et la défense était aussiatroce que l'attaque. À présent, les villes conquises n'ont rien àcraindre que de payer des contributions. Ainsi la guerre s'estcivilisée, mais non les Armées; car non seulement la routine de noscoutumes leur a conservé tout ce qu'il y avait de mauvais en elles; maisl'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en lesséparant chaque jour du pays et en leur faisant une Servitude plusoisive et plus grossière que jamais. Je crois peu aux bienfaits dessubites organisations; mais je conçois ceux des améliorationssuccessives. Quand l'attention générale est attirée sur une blessure, laguérison tarde peu. Cette guérison, sans doute, est un problèmedifficile à résoudre pour le législateur, mais il n'en était que plusnécessaire de le poser. Je le fais ici, et si notre époque n'est pasdestinée à en avoir la solution, du moins ce voeu aura reçu de moi saforme et les difficultés en seront peut-être diminuées. On ne peut trophâter l'époque où les Armées seront identifiées à la Nation, si elledoit acheminer au temps où les Armées et la guerre ne seront plus, et oùle globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formessociales; événement qui, depuis longtemps, devrait être accompli.

Je n'ai nul dessein d'intéresser à moi-même, et ces souvenirs serontplutôt les Mémoires des autres que les miens; mais j'ai été assezvivement et assez longtemps blessé des étrangetés de la vie des Arméespour en pouvoir parler. Ce n'est que pour constater ce triste droit queje dis quelques mots sur moi.

J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie debulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue,et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans lefourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partieobscure de ma vie, je ne veux paraître que ce que je fus, spectateurplus qu'acteur, à mon grand regret. Les événements que je cherchais nevinrent pas aussi grands qu'il me les eût fallu. Qu'y faire?—on n'estpas toujours maître de jouer le rôle qu'on eût aimé, et l'habit ne nousvient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux. Au moment oùj'écris[1], un homme de vingt ans de service n'a pas vu une bataillerangée. J'ai peu d'aventures à vous raconter, mais j'en ai entendubeaucoup. Je ferai donc parler les autres plus que moi-même, hors quandje serai forcé de m'appeler comme témoin. Je m'y suis toujours sentiquelque répugnance, en étant empêché par une certaine pudeur au momentde me mettre en scène. Quand cela m'arrivera, du moins puis-je attesterqu'en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleuremuse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonne grâce de la plumedes paons; toute belle qu'elle est, je crois que chacun doit luipréférer la sienne. Je ne me sens pas assez de modestie, je l'avoue,pour croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l'allure d'unautre, et en posant dans une attitude grandiose, artistement choisie, etpéniblement conservée aux dépens des bonnes inclinations naturelles etd'un penchant inné que nous avons tous vers la vérité. Je ne sais si denos jours il ne s'est pas fait quelque abus de cette littérairesingerie; et il me semble que la moue de Bonaparte et celle de Byron ontfait grimacer bien des figures innocentes.

[Note 1: En 1835.]

La vie est trop courte pour que nous en perdions une part précieuse ànous contrefaire. Encore si l'on avait affaire à un peuple grossier etfacile à duper! mais le nôtre a l'oeil si prompt et si fin, qu'ilreconnaît sur-le-champ à quel modèle vous empruntez ce mot ou ce geste,cette parole ou cette démarche favorite, ou seulement telle coiffure outel habit. Il souffle tout d'abord sur la barbe de votre masque et prenden mépris votre vrai visage, dont, sans cela, il eût peut-être pris enamitié les traits naturels.

Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droitde parler des mâles coutumes de l'Armée, où les fatigues et les ennuisne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patienceà toute épreuve, en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillementsolitaire et l'étude. Je pourrai faire voir aussi ce qu'il y ad'attachant dans la vie sauvage des armes, toute pénible qu'elle est, yétant demeuré si longtemps entre l'écho et le rêve des batailles. C'eûtété là assurément quatorze ans de perdus, si je n'y eusse exercé uneobservation attentive et persévérante, qui faisait son profit de toutpour l'avenir. Je dois même à la vie de l'armée des vues de la naturehumaine que jamais je n'eusse pu rechercher autrement que sous l'habitmilitaire. Il y a des scènes que l'on ne trouve qu'au milieu de dégoûtsqui seraient vraiment intolérables, si l'on n'était pas forcé parl'honneur de les tolérer.

J'aimai toujours à écouter, et quand j'étais tout enfant, je pris debonne heure ce goût sur les genoux blessés de mon vieux père. Il menourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, jetrouvai la guerre assise à côté de moi; il me montra la guerre dans sesblessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pères, laguerre dans leurs grands portraits cuirassés, suspendus, en Beauce, dansun vieux château. Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldatshéréditaires, et je ne pensai plus qu'à m'élever à la taille d'unsoldat.

Mon père racontait ses longues guerres avec l'observation profonde d'unphilosophe et la grâce d'un homme de cour. Par lui, je connaisintimement Louis XV et le grand Frédéric; je n'affirmerais pas que jen'aie pas vécu de leur temps, familier comme je le fus avec eux par tantde récits de la guerre de Sept ans.

Mon père avait pour Frédéric II cette admiration éclairée qui voit leshautes facultés sans s'en étonner outre mesure. Il me frappa toutd'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment tropd'enthousiasme pour cet illustre ennemi avait été un tort des officiersde son temps; qu'ils étaient à demi vaincus par là, quand Frédérics'avançait grandi par l'exaltation française; que les divisionssuccessives des trois puissances entre elles et des généraux françaisentre eux l'avaient servi dans la fortune éclatante de ses armes; maisque sa grandeur avait été surtout de se connaître parfaitement,d'apprécier à leur juste valeur les éléments de son élévation, et defaire, avec la modestie d'un sage, les honneurs de sa victoire. Ilparaissait quelquefois penser que l'Europe l'avait ménagé. Mon pèreavait vu de près ce roi philosophe, sur le champ de bataille, où sonfrère, l'aîné de mes sept oncles, avait été emporté d'un boulet decanon; il avait été reçu souvent par le Roi sous la tente prussienne,avec une grâce et une politesse toutes françaises, et l'avait entenduparler de Voltaire et jouer de la flûte après une bataille gagnée. Jem'étends ici presque malgré moi, parce que ce fut le premier grand hommedont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d'après nature, etparce que mon admiration pour lui fut le

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