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Contes merveilleux, Tome II

Contes merveilleux, Tome II
Title: Contes merveilleux, Tome II
Release Date: 2006-04-24
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Hans Christian Andersen

CONTES MERVEILLEUX

Tome II

Table des matières

L'ombre
Le papillon
Papotages d'enfants
La pâquerette
La petite fille aux allumettes
La petite Poucette
La petite sirène
La plume et l'encrier
La princesse au petit pois
La princesse et le porcher
Quelque chose
La reine des neiges
   Première Histoire—Qui traite d'un miroir et de ses morceaux
   Deuxième histoire— Un petit garçon et une petite fille
   Troisième histoire—Le jardin de la magicienne
   Quatrième histoire—Prince et princesse
   Cinquième histoire—La petite fille des brigands
   Sixième histoire—La femme lapone et la finnoise
   Septième histoire—Ce qui s'était passe au château de la reine des neiges et ce qui eutlieu par la suite
Une rose de la tombe d'Homère
Le rossignol et l'Empereur
Le sapin
Le schilling d'argent:I,II
Le soleil raconte
La Soupe à la brochette
   I
  II—Ce que la première souricelle avait vu et appris dans ses voyages
  III—Ce que raconta la seconde souricelle
  IV—Ce que dit la quatrième souris lorsqu'elle prit la parole avant latroisième
  V—La merveilleuse recette
Le stoïque soldat de plomb
La tirelire
La vieille maison
Le vieux réverbère
Le vilain petit canard
Les voisins

L'ombre

Un jour, un savant homme des pays froids arriva dans une contrée du Sud;il s'était réjoui d'avance de pouvoir admirer à son aise les beautés dela nature que développe dans ces régions un climat fortuné; mais quelledéception l'attendait! Il lui fallut rester toute la journée commeprisonnier à la maison, fenêtres fermées; et encore était-on bienaccablé; personne ne bougeait; on aurait dit que tout le monde dormaitdans la maison, ou qu'elle était déserte. Tout le jour, le soleildardait ses flammes sur la terrasse qui formait le toit; l'air étaitlourd, on se serait cru dans une fournaise: c'était insupportable.

Le savant homme des pays froids était jeune et robuste; mais sous cesoleil torride, son corps se desséchait et maigrissait à vue d'œil; sonombre même se rétrécit et rapetissa, et elle ne reprenait de la vie etde la force que lorsque le soleil avait disparu. C'était un plaisiralors de voir, dès qu'on apportait la lumière dans la chambre, cettepauvre ombre se détirer, et s'étendre le long de la muraille.

Le savant homme à ce moment se sentait aussi revivre; il se promenaitdans sa chambre pour ranimer ses jambes engourdies et allait sur sonbalcon admirer le firmament étoilé. Sur tous ces balcons, il voyaitapparaître des gens qui venaient respirer l'air frais. La rue aussicommençait à s'animer; les bourgeois s'installaient devant leurs portes;des milliers de lumières scintillaient de toutes parts.

Il n'y avait qu'une maison où continuât à régner un complet silence;c'était celle en face de la demeure du savant étranger. Elle n'était pasinhabitée cependant; sur le balcon verdissaient et fleurissaient debelles plantes; il fallait que quelqu'un les arrosât, le soleil sanscela les aurait aussitôt desséchées.

La soirée s'avançait; voilà que la fenêtre du balcon s'entrouvrit unpeu; la chambre resta sombre; de l'intérieur arrivèrent de doux sonsd'une musique que le savant étranger trouva délicieuse, ravissante. Ilalla demander à son propriétaire quelles étaient les personnes quidemeuraient en face; le brave homme lui répondit qu'il n'en savait rien.

Une nuit, le savant étranger s'éveilla; il avait, le soir, laissé lafenêtre de son balcon ouverte; il regarda de ce côté et il crutapercevoir une lueur extraordinaire rayonner du balcon de la maison d'enface: les fleurs paraissaient briller comme de magnifiques flammes decouleur, et au milieu d'elles se tenait une jeune fille d'une beautémerveilleuse; elle semblait un être éthéré, tout de feu.

Un autre soir, le savant étranger reposait sur son balcon; derrière lui,dans la chambre, brûlait une lumière, et, chose naturelle, il enrésultait que son Ombre apparaissait sur la muraille de la maison d'enface; l'étranger remua, l'Ombre bougea également et la voilà qui setrouve entre les fleurs du balcon d'en face.

—Je crois, dit le savant étranger, que mon Ombre est en ce moment leseul être vivant de cette mystérieuse maison. Tiens, la fenêtre dubalcon est de nouveau entrouverte. Une idée! Si mon Ombre avait assezd'esprit pour entrer voir ce qui se passe à l'intérieur et venir me leredire.... Oui, continua-t-il, en s'adressant par plaisanterie à l'Ombre,fais-moi donc le plaisir d'entrer là. Cela te va-t-il? Et en même temps,il fit un mouvement de tête que l'Ombre répéta comme si elle disait:«oui.»

—Eh bien, c'est cela, reprit-il; mais ne t'oublie pas et reviens metrouver. À ces mots, il se leva, rentra dans la chambre et laissaretomber le rideau.

Alors, si quelqu'un s'était trouvé là, il aurait vu distinctementl'Ombre pénétrer lestement par la fenêtre d'en face et disparaître dansl'intérieur.

Le lendemain, comme il ne faisait plus si chaud, le savant étrangersortit. Le ciel était couvert de nuages; mais voilà qu'ils se dissipent,le soleil reparaît.

—Qu'est cela? s'écrie l'étranger qui venait de se retourner pourconsidérer un monument. Mais c'est affreux! Comment, je n'ai plus monOmbre! Elle m'a pris au mot; elle m'a quitté hier soir. Que vais-jedevenir?

Le soir, il se remit sur son balcon, la lumière derrière lui; il sedressa de tout son haut, se baissa jusque par terre, fit millecontorsions; puis il appela hum hum, et pstt, pstt; l'Ombre nereparut pas.

Décidément, ce n'était pas gai. Mais dans les pays chauds, la végétationest bien puissante; tout y pousse et prospère à merveille, et au bout dehuit jours, l'étranger aperçut, à la lueur de sa lampe, un petit filetd'ombre derrière lui.»Quelle chance! se dit-il. La racine était restée.»

La nouvelle ombre grandit assez vite; au bout de trois semaines,l'étranger s'enhardit à se montrer de jour en public, et lorsqu'ilrepartit pour le Nord, sa patrie, on ne remarquait plus chez lui riend'extraordinaire.

De retour dans son pays, le savant homme écrivit des livres sur lesvérités qu'il avait découvertes et sur ce qu'il avait vu dans ce mondeméridional.

Un soir qu'il était dans sa chambre à méditer, il entend frapperdoucement à sa porte.»Entrez!» dit-il. Personne ne vint. Alors, il allaouvrir lui-même la porte, et devant lui se trouva un homme d'une extrêmemaigreur; mais il était habillé à la dernière mode: ce devait être unpersonnage de distinction.

—À qui ai-je l'honneur de parler? dit le savant.

—Oui, je le pensais bien, que vous ne me reconnaîtriez pas, réponditl'autre. Je ne suis pas bien gros, j'ai cependant maintenant un corpsvéritable. Vous continuez à ne point me remettre? Mais, je suis votreancienne Ombre. Depuis que je vous ai quitté, acquis une belle fortune.C'est ce qui me permettra de me racheter du servage où je me trouvetoujours vis-à-vis de vous.

—Non, permettez que je revienne de ma surprise, s'écria le savant.Voyons, vous ne vous moquez pas de moi?

—Du tout, répondit l'Ombre. Mon histoire n'est pas de celles qui sepassent tous les jours. Lorsque vous m'avez autorisée à vous quitter,j'en ai profité comme vous le savez. Cependant, au milieu de monbonheur, j'ai éprouvé le désir de vous revoir encore une fois avantvotre mort, ainsi que ce pays. Je sais que vous avez une nouvelle ombre.Ai-je à lui payer quelque chose parce qu'elle remplit mon service, et àvous combien devrai-je si je veux me racheter?

—Comment, c'est vraiment toi? dit le savant. Jamais je n'aurais eul'idée qu'on pouvait retrouver son Ombre sous la forme d'un être humain.

—Pardon si j'insiste, reprit l'Ombre. Quelle somme ai-je à vous verserpour que vous renonciez à l'autorité que vous avez toujours sur moi?

—Laisse donc ces sornettes, dit le savant. Comment peut-il êtrequestion d'argent entre nous. Je t'affranchis et je te fais libre commel'air. Je suis enchanté d'apprendre que tu as si bien fait ton chemindans ce monde. Seulement je te prie d'une chose; raconte-moi tesaventures depuis le moment où tu t'es faufilée par la fenêtre du balcondans la maison en face de celle que nous habitions.

—Je veux bien vous en faire le récit, dit l'Ombre; mais promettez-moide n'en rien révéler, de ne pas apprendre aux gens que je n'ai été qu'unêtre impalpable. Il me peut venir l'idée de me marier, et je ne tienspas à ce qu'on me suppose sans consistance.

—C'est entendu, dit le savant.

Avant de commencer, l'Ombre s'installa à son aise. Elle était toutevêtue de noir, ses vêtements étaient du drap le plus fin, ses bottes envernis; elle portait un chapeau à claque, dont par un ressort on pouvaitfaire une simple galette: on venait d'inventer ce genre de coiffure, quin'était encore d'usage que dans la plus haute société.

Elle s'assit et posa ses bottes vernies sur la tête de la nouvelle ombrequi lui avait succédé et qui se tenait comme un fidèle caniche aux piedsdu savant; celle-ci ne parut pas ressentir l'humiliation et ne bougeapas, voulant écouter attentivement comment la première s'y était prisepour se dégager de son esclavage.

—Vous ignorez encore, commença l'Ombre parvenue, qui demeurait dans lafameuse maison d'en face, qui vous intriguait là-bas dans les payschauds. C'était ce qu'il y a de plus sublime au monde: la Poésie enpersonne. Je ne restai que trois semaines auprès d'elle, et j'apprisdans ces quelques jours sur les secrets de l'univers et le cours dumonde plus que si j'avais vécu autre part trois mille ans. Etaujourd'hui je puis dire sans craindre d'être mis à l'épreuve: je saistout, j'ai tout vu.

—La Poésie! s'écria le savant. Comment n'y ai-je pas pensé? Mais oui,dans les grandes villes, elle vit dans l'isolement, toute solitaire;bien peu s'intéressent à elle. Je ne l'ai aperçue qu'un instant, etencore n'étais-je qu'à moitié éveillé. Elle se tenait sur le balcon;autour d'elle une auréole brillait comme une de nos aurores boréales;elle était au milieu d'un parterre de fleurs qu'on aurait prises pourdes flammes. Mais continue, continue: donc tu entras par la fenêtre dubalcon, et alors....

—Je me trouvai dans une antichambre où régnait comme une sorte decrépuscule; la porte qui était ouverte donnait sur une longue enfiladede superbes appartements qui communiquaient tous ensemble; la lumière yétait éblouissante, et m'aurait infailliblement tuée si je m'y étaisaventurée. Mais provenant de vous, j'avais suffisamment de votre sagessepour rester à l'abri et tout observer de mon petit coin. Dans le fond jevis la Poésie, assise sur son trône.

—Et ensuite? interrompit le savant. Ne me fais pas languir.

—Je vous l'ai déjà dit, reprit l'Ombre, j'ai vu défiler devant moi toutce qui existe: le passé et une partie de l'avenir. Mais, par parenthèse,je vous demanderai s'il n'est pas convenable que vous cessiez de metutoyer. J'en fais l'observation, non par orgueil, mais en raison de mascience maintenant si supérieure à la vôtre, et surtout à cause de masituation de fortune, chose qui ici-bas règle partout les relations desociété.

—Vous avez parfaitement raison, dit le savant. Excusez-moi de ne pas yavoir songé de moi-même. Mais continuez, je vous prie.

—Je ne puis, reprit l'Ombre, que vous répéter: j'ai tout vu et je saistout.

—Mais enfin, dit le savant, ces magnifiques appartements, commentétaient-ils? Était-ce comme un temple sacré? ou bien s'y serait-on crusous le ciel étoilé? ou bien encore dans une forêt mystérieuse? Ce sontlà les lieux où nous aimons à supposer que demeure la Poésie.

—Maintenant que j'ai tout vu et que je connais tout, dit l'Ombre, ilm'est pénible d'entrer dans les menus détails.

—Apprenez-moi au moins, dit le savant, si dans ces splendides sallesvous avez aperçu les dieux des temps antiques, les héros des âgespassés? Les sylphides, les gentilles elfes n'y dansaient-elles pas desrondes?

—Vous ne voulez donc pas comprendre que je ne puis vous en dire plus.Si vous aviez été à ma place, dans ce séjour enchanté, vous seriez passéà l'état d'être supérieur à l'homme; moi qui n'étais qu'une ombre, j'aiavancé jusqu'à la condition d'homme. Or le propre de l'humanité c'est defaire l'important, c'est de se prévaloir à l'excès de ses avantages.Donc il est tout naturel qu'ayant tout vu, je ne vous communique rien dema science.

J'ai d'autant plus de raison de montrer quelque hauteur, qu'étant dansl'antichambre du palais, j'ai saisi la ressemblance de mon être intimeavec la Poésie: tous deux nous sommes des reflets.

«Lorsque, devenue homme, j'abandonnai la demeure de la Poésie, vousaviez quitté la ville. Je me trouvai un matin, dans les rues, richementhabillée comme un prince. D'abord, l'étrangeté de ma nouvelle situationme fit un singulier effet; et je me blottis tout le jour dans le coind'une ruelle écartée.

«Le soir

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