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Contes humoristiques - Tome I

Contes humoristiques - Tome I
Title: Contes humoristiques - Tome I
Release Date: 2006-04-26
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Alphonse Allais

CONTES HUMORISTIQUES

Tome I


Table des matières

Amours d'escale
Royal Cambouis
L'autographe homicide
Colydor
Phares
Faits-divers et d'été
Loufoquerie
Postes et télégraphes
Pète-sec
Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obéissante
Le langage des fleurs
Le Pauvre Bougre et le bon génie
Blagues
Un point d'histoire
Inanité de la logique
Bizarroïde
Le bahut Henri II
Le truc de la famille
Un cliché d'arrière-saison
Un fait-divers
Arfled
Black Christmas
    I— Prologue
    II—Le rêve d'un nègre
   III— La belle quarteronne
   IV— Ce qu'était Mathias
    V— Le réveillon
   VI— Les larmes d'un nègre
   VII— Mathias continue de pleurer
   VIII— Apothéose
Suggestion
Étourderie
Fausse manœuvre
La bonne fille
La vie drôle
Le mariage manqué
Le nommé Fabrice
L'inespéré bonne fortune
La valse
Nature morte
Une mort bizarre
La nuit blanche d'un hussard rouge (monologue pour cadet)
Le veau Conte de Noël pour Sara Salis
Pour en avoir le cœur net
Crime russe
Le drame d'hier
Loup de mer

Amours d'escale

Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaisesous le nom de capitaine Steelcock, était ce qu'on appelle un gaillard.Un charmant gaillard, mais un rude gaillard.

Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de mêmenationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deuxmètres et quelques centimètres.

Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmesjusqu'à l'oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était undes rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autantde parti pris. Les hommes du Topsy-Turvy, un joli trois-mâts dont ilétait maître après Dieu, prétendaient même qu'il couchait avec.

Personne, d'ailleurs, dans l'équipage du Topsy-Turvy, ne se souvenaitavoir vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à uncommandement ou à une manœuvre.

Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussentles perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de sonnavire, avec l'air flâneur et détaché que prennent les gentlemend'Édimbourg dans Princes-Street.

Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee pour qui lamer est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le «point»,Steelcock s'efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais onsentait que son esprit était loin et qu'il se fichait bien deslongitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.

Ah! oui, il était loin, l'esprit de Steelcock! Oh! combien loin!

Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu'il venait de quitter, auxfemmes qu'il allait revoir, aux femmes, quoi!

Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, àcontempler la mer.

S'attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-ildans l'onde que la cruelle image de la femme? Les flots nesymbolisent-ils pas bien—des poètes l'ont observé—les changeantesbêtes et les déconcertantes trahisons des femmes? (Attrape, les dames!).

Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d'êtreun homme pour devenir un cyclone d'amour, un cyclone d'aspecttranquille, mais auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bienpetites brises.

Aussitôt le navire à quai, Steelcock filait, laissant son vieux forban desecond se débrouiller avec la douane et les ship-brokers, et le voilàqui partait par la ville.

N'allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel unfauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s'en trouve trop,hélas! dans les ports de mer.

Oh! que non pas! Steelcock aimait la femme pour la femme mais ill'aimait aussi pour l'amour, rien ne lui semblant plus délicieux qued'être aimé exclusivement, et pour soi-même.

Avec lui, du reste, ça ne traînait pas; il aimait tant les femmes qu'ilfallait bien que les femmes l'aimassent.

Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, lemonocle bien porté jouit encore d'un vif prestige dans les colonies etautres parages analogues.

Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme sic'était possible!) qu'une femme aimât lui tout seul.

C'était à Saint-Pierre (Martinique).

Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu'on pûtrêver.

Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremperdans l'azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes decette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m'abstienne de cetteopération cruelle et peu à ma portée, pour le moment).

Bref, Steelcock fut à même de connaître l'extase, comme si l'extase etlui avaient gardé les cochons ensemble.

C'est bête, mais c'est ainsi: les moments heureux coulant plus vite queles autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée!), le moment dudépart arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l'idole.

Le Topsy-Turvy était en rade, paré à prendre le large, n'attendantplus que son capitaine.

Steelcock enfin prit son parti.

Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certainnombre de livres sterling, en s'excusant de cette brutalité, le tempslui ayant manqué pour acquérir un cadeau plus discret.

La jeune femme compta les pièces d'or et les mit dans sa poche d'un airpas autrement satisfait.

—Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette sommen'est pas suffisante (sufficient)?

Et l'idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langageaux filles de là-bas:

—Oh si! toi, tu es bien gentil... mais c'est ton second qui me pose unsale lapin!

Cette révélation porta un grand coup dans le cœur du capitaine. Unvoile se déchira en lui, et il vit ce que c'est que les femmes, endéfinitive.

Dès lors, il ne chercha plus l'exclusivité dans l'amour, se contentantsagement de l'hygiène et du confortable.

Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureusesprofessionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porcsalé.

Et il ne s'en trouva pas plus mal.

Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila(possessions luxembourgeoises).

Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour labeauté de leur climat que pour le relâchement de leurs mœurs.

Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s'est fait depuisune certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant desrécits exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l'Hymne nationalde cette contrée bénie.

Je n'en ai retenu que le refrain:

îles Lahila! îles Lahila!
La bonne atmosphère
îles Lahila! îles Lahila!
Qu'ont toutes ces îles-là!

Steelcock, à peine à terre, s'informa d'un bon endroit.

On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordéed'élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil etl'hospitalité bien entendue: Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa,Pavillon Bonne Franquette.

Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussipénétra-t-il résolument dans le Pavillon Bonne Franquette.

Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, quile présenta à ses pensionnaires.

Charmantes, les pensionnaires, et pleines d'enjouement.

Steelcock tomba dans les lacs d'une petite Toulonnaise, noire comme unetaupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais biengentille tout de même.

Les amoureux se retirèrent et ce qu'ils firent pendant la nuit neregarde personne.

Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l'époque) untremblement de terre dévasta les îles Lahila.

Le Pavillon Bonne Franquette n'échappa pas au désastre.

Les dames eurent à peine le temps de s'enfuir en des costumes légersmais professionnels.

Seuls, Steelcock et sa compagne manquaient à l'appel.

On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés,quand on vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, lecapitaine couvert de plâtras, mais impassible et le monocle à l'œil.

Dites médème, cria Steelcock à la dame de Bordeaux, envoyez-moi uneautre fille! La mienne, elle est môrt!


Royal Cambouis

Il est de bon goût dans l'armée française de blaguer le train deséquipages. Très au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissentdire, sachant bien, qu'en somme, c'est seulement au Royal Cambouis oùtout le monde a chevaux et voitures.

Chevaux et voitures! Cet horizon décida le jeune Gaston de Puyrâleux àcontracter dans cette arme, qu'il jugeait d'élite, un engagement de cinqans.

Avant d'arriver à cette solution, Gaston avait cru bon de dévorer deuxou trois patrimoines dans le laps de temps qu'emploie le Sahara pourabsorber, sur le coup de midi et demi, le contenu d'un arrosoir petitmodèle.

Le jeu, les tuyaux, les demoiselles, les petites fêtes et la grande fêteavaient ratissé jusqu'aux moelles le jeune Puyrâleux. Mais c'est gaîmenttout de même et sans regrets qu'il «rejoignit» le 112e régiment du traindes équipages à Vernon.

Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cette devise: «La vie est commeon la fait».

Et il se chargeait de la faire drôle sa vie, drôle sans relâche, drôlequand même.

Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrâleux n'eut aucunmérite à devenir la crème des tringlots.

Son habileté proverbiale tint vite de la légende: il eût fait passer leplus copieux convoi par le trou d'une aiguille sans en effleurer lesparois.

Vernon s'entoure de charmants paysages, mais personnellement c'est unassez fâcheux port de mer. Pour ne citer qu'un détail, ça manque defemmes, ô combien! De femmes dignes de ce nom, vous me comprenez?

Entre la basse débauche et l'adultère, Gaston de Puyrâleux n'hésita pasune seconde: il choisit les deux.

Il aima successivement des marchandes d'amour tarifé, des charcutièressentimentales, le tout sans préjudice pour deux ou trois épouses defonctionnaires et une femme colosse de la foire.

Ajoutons que cette dernière passion demeura platonique et futdésastreuse pour la carrière du jeune et brillant tringlot.

La Belle Ardennaise était-elle vraiment la plus jolie femme du siècle,comme le déclarait l'enseigne de sa baraque? Je ne saurais l'affirmer,mais elle en était sûrement l'une des plus volumineuses....

Son petit mollet aurait pu servir de cuisse à plus d'une jolie femme;quant à sa cuisse, seule une chaîne d'arpenteur aurait pu en évaluer lessuggestifs contours.

Sa toilette se composait d'une robe en peluche chaudron quis'harmonisait divinement avec une toque de velours écarlate. Exquis,vous dis-je!

Et voilà-t-il pas que cet idiot de Gaston se mit à devenir amoureux,amoureux comme une brute de la Belle Ardennaise!

Mais la Belle Ardennaise ne pesait pas tant de kilos pour être unefemme légère et Puyrâleux en fut pour ses frais de tendresse et seseffets de dolman numéro 1.

Ce serait mal connaître Puyrâleux que de le croire capable d'accepterune aussi humiliante défaite.

Il s'assura que la Belle Ardennaise couchait seule dans sa roulotte,le barnum et sa femme dormant dans une autre voiture.

Le dessein de Gaston était d'une simplicité biblique.

Par une nuit sombre, aidé de Plumard, son dévoué brosseur, il arriva surle champ de foire, lequel n'était troublé que par les vaguesrugissements de fauves mélancolieux.

En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, il attela à la roulottede la grosse dame deux chevaux appartenant au gouvernement français,déchaîna les roues, fit sauter les cales....

Et les voilà partis à grande allure vers la campagne endormie.

Rien d'abord ne révéla, dans la voiture, la présence d'âme qui vive.

Mais bientôt, les dernières maisons franchies, une fenêtre s'ouvrit pourdonner passage à une grosse voix rauque, coutumière des ordres brefs,qui poussa un formidable: Halte!

Les bons chevaux s'arrêtèrent docilement, et Puyrâleux se déguisaimmédiatement en tringlot qui n'en mène pas large.

La grosse voix rauque sortait d'un gosier bien connu à Vernon, le gosierdu commandant baron Leboult de Montmachin.

Prenant vite son parti, Puyrâleux s'approcha de la fenêtre, son képi àla main.

À la pâle clarté des étoiles, le commandant reconnut le brigadier:

—Ah! c'est vous, Puyrâleux?

—Mon Dieu, oui, mon commandant!

—Qu'est-ce que vous foutez ici?

—Mon Dieu, mon commandant, je vais vous dire: me sentant un peu mal àla tête, j'ai pensé qu'un petit tour à la campagne!...

Pendant cette conversation un peu pénible des deux côtés, le commandantréparait sa toilette actuellement sans prestige.

La Belle Ardennaise proférait contre Gaston des propos pleins detrivialité discourtoise.

—Vous allez me faire l'amitié, Puyrâleux, conclut le commandant Leboultde Montmachin, de reconduire cette voiture où vous l'avez prise.... Nousrecauserons de cette affaire-là demain matin.

Inutile d'ajouter que ces messieurs ne reparlèrent jamais de cetteaffaire-là, mais Puyrâleux n'éprouva aucune surprise, au départ de laclasse, de ne pas se voir promu maréchal des logis.

Et il le regretta bien vivement, car s'étant toujours piqué d'être dansle train, il espérait y fournir une carrière honorable.


L'autographe homicide

J'étais resté absent de Paris pendant quelques mois, fort pris par unvoyage d'exploration dans la région nord-ouest de Courbevoie.

Quand je rentrai à Paris, des lettres s'amoncelaient sur le

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