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Georges

Georges
Title: Georges
Release Date: 2006-04-27
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Alexandre Dumas

GEORGES

(1843)


Table des matières

Chapitre I—L'île de France
Chapitre II—Lions et léopards
Chapitre III—Trois enfants
Chapitre IV—Quatorze ans après
Chapitre V—L'enfant prodigue
Chapitre VI—Transfiguration
Chapitre VII—La berloque
Chapitre VIII—La toilette du nègre marron
Chapitre IX—La rose de la rivière noire
Chapitre X—Le bain
Chapitre XI—Le prix des nègres
Chapitre XII—Le bal
Chapitre XIII—Le négrier
Chapitre XIV—Philosophie négrière
Chapitre XV—La boîte de Pandore
Chapitre XVI—La demande en mariage
Chapitre XVII—Les courses
Chapitre XVIII—Laïza
Chapitre XIX—Le Yamsé
Chapitre XX—Le rendez-vous
Chapitre XXI—Le refus
Chapitre XXII—La révolte
Chapitre XXIII—Un cœur de père
Chapitre XXIV—Les grands bois
Chapitre XXV—Juge et bourreau
Chapitre XXVI—La chasse aux nègres
Chapitre XXVII—La répétition
Chapitre XXVIII—L'église du Saint-Sauveur
Chapitre XXIX—Le «Leycester»
Chapitre XXX—Le combat
Bibliographie—Œuvres complètes

Chapitre I—L'île de France

Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, pendant une de ces longues,tristes et froides soirées d'hiver, où, seul avec votre pensée, vousentendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouettercontre vos fenêtres; ne vous est-il pas arrivé, le front appuyé contrevotre cheminée, et regardant, sans les voir, les tisons pétillants dansl'âtre; ne vous est-il pas arrivé, dis-je, de prendre en dégoût notreclimat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rêver quelque oasisenchantée, tapissée de verdure et pleine de fraîcheur, où vous puissiez,en quelque saison de l'année que ce fût, au bord d'une source d'eauvive, au pied d'un palmier, à l'ombre des jambosiers, vous endormir peuà peu dans une sensation de bien-être et de langueur?

Eh bien, ce paradis que vous rêviez existe; cet Eden que vous convoitiezvous attend; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente sieste tombeen cascade et rejaillit en poussière; le palmier qui doit abriter votresommeil abandonne à la brise de la mer ses longues feuilles, pareillesau panache d'un géant. Les jambosiers, couverts de leurs fruits irisés,vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi; venez.

Venez à Brest, cette sœur guerrière de la commerçante Marseille,sentinelle armée qui veille sur l'Océan; et là, parmi les cent vaisseauxqui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à la carèneétroite, à la voilure légère; aux mâts allongés comme en donne à ceshardis pirates le rival de Walter Scott, le poétique romancier de lamer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois propice aux longsvoyages. Montez à bord du navire auquel nous avons confié notre communedestinée, laissons l'été derrière nous, et voguons à la rencontre duprintemps. Adieu, Brest! Salut, Nantes! Salut, Bayonne! Adieu, France!

Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s'élève à dix mille pieds dehauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages, au-dessusdesquels elle semble suspendue, et dont, à travers l'eau transparente,on distingue les racines de pierre qui vont s'enfonçant dans l'abîme?C'est le pic de Ténériffe, l'ancienne Nivaria, c'est le rendez-vous desaigles de l'Océan que vous voyez tourner autour de leurs aires et quivous paraissent à peine gros comme des colombes. Passons, ce n'est pointlà le but de notre course; ceci n'est que le parterre de l'Espagne, etje vous ai promis le jardin du monde.

Voyez-vous, à notre gauche, ce rocher nu et sans verdure que brûleincessamment le soleil des tropiques? C'est le roc où fut enchaîné sixans le Prométhée moderne; c'est le piédestal où l'Angleterre a élevéelle-même la statue de sa propre honte; c'est le pendant du bûcher deJeanne d'Arc et de l'échafaud de Marie Stuart; c'est le Golgothapolitique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous lesnavires; mais ce n'est point encore là que je vous mène. Passons, nousn'avons plus rien à y faire: la régicide Sainte Hélène est veuve desreliques de son martyr.

Nous voilà au cap des Tempêtes. Voyez-vous cette montagne qui s'élanceau milieu des brumes? C'est ce même géant Adamastor qui apparut àl'auteur de La Lusiade. Nous passons devant l'extrémité de la terre;cette pointe qui s'avance vers nous, c'est la proue du monde. Aussi,regardez comme l'Océan s'y brise furieux mais impuissant, car cevaisseau-là ne craint pas ses tempêtes, car il fait voile pour le portde l'éternité, car il a Dieu même pour pilote. Passons; car, au delà deces montagnes verdoyantes, nous trouverons des terres arides et desdéserts brûlés par le soleil. Passons: je vous ai promis de fraîcheseaux, de doux ombrages, des fruits sans cesse mûrissants et des fleurséternelles.

Salut à l'océan Indien, où nous pousse le vent d'ouest: salut au théâtredes Mille et une Nuits; nous approchons du but de notre voyage. VoiciBourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel. Donnons un coupd'œil à ses flammes et un sourire à ses parfums; puis filons quelquesnœuds encore, et passons entre l'île Plate et le Coin-de-Mire; doublonsla pointe aux Canonniers; arrêtons-nous au pavillon. Jetons l'ancre, larade est bonne; notre brick, fatigué de sa longue traversée, demande durepos. D'ailleurs, nous sommes arrivés car cette terre, c'est la terrefortunée que la nature semble avoir cachée aux confins du monde, commeune mère jalouse cache aux regards profanes la beauté virginale de safille; car cette terre, c'est la terre promise, c'est la perle del'océan Indien, c'est l'île de France.

Maintenant, chaste fille des mers, sœur jumelle de Bourbon, rivalefortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour temontrer à l'étranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne;laisse-moi dénouer ta ceinture; oh! la belle captive! car nous sommesdeux pèlerins de France et peut-être un jour la France pourra-t-elle teracheter, riche fille de l'Inde, au prix de quelque pauvre royaumed'Europe.

Et vous qui nous avez suivis des yeux et de la pensée, laissez-moimaintenant vous dire la merveilleuse contrée, avec ses champs toujoursfertiles, avec sa double moisson, avec son année faite de printemps etd'étés qui se suivent et se remplacent sans cesse l'un l'autre,enchaînant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moidire l'île poétique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache satête dans les nuages; autre Vénus née, comme sa sœur, de l'écume desflots, et qui monte de son humide berceau à son céleste empire, toutecouronnée de jours étincelants et de nuits étoilées, éternelles paruresqu'elle tenait de la main du Seigneur lui-même, et que l'Anglais n'a pasencore pu lui dérober.

Venez donc, et, si les voyages aériens ne vous effrayent pas plus queles courses maritimes, prenez, nouveau Cléophas, un pan de mon manteau,et je vais vous transporter avec moi sur le cône renversé du Pieterboot,la plus haute montagne de l'île après le piton de la rivière Noire.Puis, arrivés là, nous regarderons de tous côtés, et successivement àdroite, à gauche, devant et derrière, au-dessous de nous et au-dessus denous.

Au-dessus de nous vous le voyez c'est un ciel toujours pur, toutconstellé d'étoiles: c'est une nappe d'azur où Dieu soulève sous chacunde ses pas une poussière d'or, dont chaque atome est un monde.

Au-dessous de nous, c'est l'île tout entière étendue à nos pieds, commeune carte géographique de cent quarante-cinq lieues de tour, avec sessoixante rivières qui semblent d'ici des fils d'argent destinés à fixerla mer autour du rivage, et ses trente montagnes tout empanachées debois de nattes, de takamakas et de palmiers. Parmi toutes ces rivières,voyez les cascades du Réduit et de la Fontaine, qui, du sein des bois oùelles prennent leur source, lancent au galop leurs cataractes pouraller, avec une rumeur retentissante comme le bruit d'un orage, àl'encontre de la mer qui les attend, et qui, calme ou mugissante, répondà leurs défis éternels, tantôt par le mépris, tantôt par la colère;lutte de conquérants à qui fera dans le monde plus de ravages et plus debruit: puis, près de cette ambition trompée, voyez la grande rivièreNoire, qui roule tranquillement son eau fécondante, et qui impose sonnom respecté à tout ce qui l'environne, montrant ainsi le triomphe de lasagesse sur la force, et du calme sur l'emportement. Parmi toutes cesmontagnes, voyez encore le morne Brabant, sentinelle géante placée surla pointe septentrionale de l'île pour la défendre contre les surprisesde l'ennemi et briser les fureurs de l'Océan. Voyez le piton desTrois-Mamelles à la base duquel coulent la rivière du Tamarin et larivière du Rempart, comme si l'Isis indienne avait voulu justifier entout son nom. Voyez enfin le Pouce, après le Pieterboot, où nous sommes,le pic le plus majestueux de l'île, et qui semble lever un doigt au cielpour montrer au maître et à ses esclaves qu'il y a au-dessus de nous untribunal qui fera justice à tous deux.

Devant nous, c'est le port Louis, autrefois le port Napoléon, lacapitale de l'île, avec ses nombreuses maisons en bois, ses deuxruisseaux qui, à chaque orage, deviennent des torrents, son île desTonneliers qui en défend les approches, et sa population bariolée quisemble un échantillon de tous les peuples de la terre, depuis le créoleindolent qui se fait porter en palanquin s'il a besoin de traverser larue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu'il a habitué sesesclaves à obéir à son geste, jusqu'au nègre que le fouet conduit lematin au travail et que le fouet ramène du travail le soir. Entre cesdeux extrémités de l'échelle sociale, voyez les lascars verts et rouges,que vous distinguez à leurs turbans, qui ne sortent pas de ces deuxcouleurs, et à leurs traits bronzés, mélange du type malais et du typemalabar. Voyez le nègre Yoloff, de la grande et belle race de laSénégambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme desescarboucles, aux dents blanches comme des perles; le Chinois court, àla poitrine plate et aux épaules larges; avec son crâne nu, sesmoustaches pendantes, son patois que personne n'entend et avec lequelcependant tout le monde traite: car le Chinois vend toutes lesmarchandises, fait tous les métiers, exerce toutes les professions; carle Chinois, c'est le juif de la colonie; les Malais, cuivrés, petits,vindicatifs, rusés, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure;vendant, comme les bohémiens, de ces choses que l'on demande tout bas;les Mozambiques, doux, bons et stupides, et estimés seulement à cause deleur force; les Malgaches, fins, rusés, au teint olivâtre, au nez épatéet aux grosses lèvres, et qu'on distingue des nègres du Sénégal aureflet rougeâtre de leur peau; les Namaquais, élancés, adroits et fiers,dressés dès leur enfance à la chasse du tigre et de l'éléphant, et quis'étonnent d'être transportés sur une terre où il n'y a plus de monstresà combattre; enfin, au milieu de tout cela, l'officier anglais engarnison dans l'île ou en station dans le port; l'officier anglais, avecson gilet rond écarlate, son schako en forme de casquette, son pantalonblanc; l'officier anglais qui regarde du haut de sa grandeur créoles etmulâtres, maîtres et esclaves, colons et indigènes, ne parle que deLondres, ne vante que l'Angleterre, et n'estime que lui-même. Derrièrenous, Grand-Port, autrefois Port Impérial, premier établissement desHollandais, mais abandonné depuis par eux, parce qu'il est au vent del'île et que la même brise qui y a conduit les vaisseaux les empêched'en sortir. Aussi, après être tombé en ruine, n'est-ce aujourd'huiqu'un bourg dont les maisons se relèvent à peine, une anse où lagoélette vient chercher un abri contre le grappin du corsaire, desmontagnes couvertes de forêts auxquelles l'esclave demande un refugecontre la tyrannie du maître; puis, en ramenant les yeux vers nous, etpresque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le revers des montagnesdu port, Moka, tout parfumé d'aloès, de grenades et de cassis; Moka,toujours si frais, qu'il semble replier le soir les trésors de sa parurepour les étaler le matin; Moka, qui se fait beau chaque jour comme lesautres cantons se font beaux pour les jours de fête; Moka, qui est lejardin de cette île, que nous avons appelée le jardin du monde.

Reprenons notre première position; faisons face à Madagascar, et jetonsles yeux sur notre gauche: à nos pieds, au delà du Réduit, ce sont lesplaines Williams, après Moka le plus délicieux quartier de l'île, et quetermine, vers les plaines Saint-Pierre, la montagne du Corps-de-Garde,taillée en croupe de cheval; puis par delà les Trois-Mamelles et lesgrands bois, le quartier de la Savane, avec ses rivières au doux nom,qu'on appelle les rivières des Citronniers, du Bain-des-Négresses et del'Arcade, avec son port si bien défendu par l'escarpement même de sescôtes, qu'il est impossible d'y aborder autrement qu'en ami; avec sespâturages rivaux

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