» » » Scènes de mer, Tome II

Scènes de mer, Tome II

Scènes de mer, Tome II
Category: Sea stories
Title: Scènes de mer, Tome II
Release Date: 2006-05-01
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
Count views: 13
Read book
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 23

SCÈNES DE MER.

CAPITAINE-NOIR.

—RENCONTRE—

Par Edouard Corbière.

2.

PARIS.
HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,
RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.
1835.


TABLE DU TOME DEUXIÈME.

Le Capitaine-Noir
Le Négrier le Revenant
Ronde de nuit des corsaires
Maître révolté
Aventure sur mer
L'Athlète de bord
Un voyage en pirogue
Légende maritime
Introduction à l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre
Origine de ce navire
Batterie de 300,548
Mâture de ce trois-mâts
Voilure
État-major.—Personnel
Figure du vaisseau et autres ornemens
Détails de bord.—Accidens de mer



IV.

Le Capitaine-Noir.

Un grand navire anglais, couvert de passagers abrités sous de largestentes à demi usées par le soleil dévorant de la ligne, flottaitimmobile sur les mers inanimées de l'équateur. Depuis un mois et demi,ces calmes, qui sont le néant de la mer, ces calmes, cent fois plusredoutés des marins que les tempêtes, qui ne sont qu'un combat pour eux,enchaînaient au même lieu, au même point, le Mascarenhas.

Les vents légers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie del'Océan s'étaient dissipés aussitôt dans l'air torréfiant, une foisqu'ils semblèrent avoir attiré le rapide bâtiment dans ces parages commedans un piége fatal. Les premiers jours de cette cruelle station aumilieu des ondes, les jeunes passagers s'étaient amusés à jeter dansl'eau, que n'effleurait déjà plus la brise, quelques morceaux de papierou de bois légers que devait bientôt emporter le sillage du bâtiment;mais depuis un mois ces tristes indices étaient restés le long dunavire, à la place même où ils étaient tombés, et les passagers voyaientchaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signeeffrayant de l'immobilité du navire qui les portait!

Pour comble de maux et d'épouvante, une maladie épidémique, engendréepar la privation d'eau et favorisée par le désespoir des marins et desvoyageurs accumulés à bord, avait étendu ses ravages sur l'équipage. Lechirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placés sur lepont, avait déjà succombé à l'excès de ses fatigues; et son cadavre,lancé dans les flots, était devenu la pâture des requins, dont lesgueules béantes paraissaient attendre et demander à la mort une proienouvelle et d'autres victimes.

Le capitaine, livré à la plus profonde tristesse, avait en vain promis àses passagers et à ses matelots abattus une brise favorable ou unchangement de temps qui pût tempérer la chaleur insupportable qu'un cield'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin aulever du soleil il leur répétait: Voilà à l'horizon des nuages qui nousannoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pours'arrêter avec avidité sur les nuages dans le sein desquels le capitainesemblait avoir placé la dernière espérance de tant de malheureux. Maischaque jour le soleil en se dégageant des vapeurs de l'horizonrecommençait sa course brûlante au milieu de l'immuable azur qu'aucunnuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.

Les gémissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scèned'horreur, que l'astre du jour paraissait éclairer comme pour augmenterl'épouvante et les souffrances des infortunés que la nature semblaitavoir condamnés à périr au sein des flots et au milieu d'une solitudecent fois plus épouvantable que le cachot le plus affreux.

Le quarante-sixième jour de leur supplice, les matelots du Mascarenhascrurent enfin que la Providence avait pris pitié de leurs longstourmens. Un navire parut à l'horizon.

—Victoire! victoire! s'écria le capitaine en apercevant le bâtiment; cenavire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientôt sansdoute le vent qu'il a éprouvé enflera enfin nos voiles devenues depuissi long-temps inutiles.

En un instant toutes les peines furent oubliées. Les parens et les amisdes victimes que la mort avait frappées et que l'onde venait d'engloutirne versèrent plus que des larmes de joie. A la mer, espérer c'est neplus souffrir, c'est même ne plus avoir souffert.

Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientôtcomme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renaîtredans le cœur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le bâtimenten vue, séparé encore du Mascarenhas par une grande distance,s'arrêta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point oùil avait apparu aux hommes du trois-mâts anglais.

Il fallut se résigner à aller le chercher et à communiquer avec lui aumoyen d'une embarcation.

—A bord de ce bâtiment, disait l'équipage, nous trouverons au moinsquelques barriques d'eau pour suppléer à celle qui va nous manquerpresque totalement. Peut-être même pourrons-nous obtenir quelques vivresplus frais que ceux que nous sommes réduits à dévorer. Si surtout c'estun navire de guerre, le commandant aura pitié de notre sort, et il nousdonnera sans doute un médecin pour soigner un peu ceux de nos maladesqui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons!

Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pourarmer le canot qui devait transporter la petite expédition à bord dubâtiment aperçu. Mais il fallait mettre ce canot à la mer, et ce ne futpas sans de grands efforts de la part des marins exténués, que l'onréussit à faire cette première opération.

Une fois l'embarcation à l'eau, six matelots et un officier de bonnevolonté s'embarquent. Le capitaine donne à l'officier qui s'est présentéle premier les instructions qu'il croit nécessaires, et il le prévientque s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hissé au haut dugrand mât lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du restede relever de temps à autre à la boussole, pour connaître la directionque devra suivre son canot pour revenir à bord. Tout le monde fait pourl'embarcation qui va déborder, et qui n'a que quatre à cinq lieues àparcourir, les mêmes vœux que s'il s'agissait d'une expédition autourdu globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camaradesqui restent.

—Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leurdisent-ils: prenez patience, notre misère est finie. C'est pour nouscomme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pastant bonne réussite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoirseulement. Ils s'éloignent alors à grands coups d'avirons d'abord. Lachaleur qu'ils éprouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui lesanime leur fera aisément supporter une fatigue qui peut être au-dessusde leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avecvigueur pendant quelque temps; mais bientôt on croit remarquer à bord dunavire que les canotiers ralentissent peu à peu le mouvement régulier deleurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennentleurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ilsont quitté le bord, et après avoir ramé de nouveau, ils se reposent pluslong-temps encore que la première fois.

Les malheureux, après avoir trop compté sur leur vigueur, épuisés qu'ilssont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peude nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis, à sedonner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ilsse dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitté et qui setrouve encore le plus rapproché d'eux. Vain projet! ils ne pourront plusrenouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pours'éloigner avec vitesse. Allongés sur les bancs de leur canot, dansl'attitude du désespoir, ou la tête penchée le long du bord dans le plusmorne abattement, ils périront victimes de leur zèle et de leurimprévoyance. Le délire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissancede leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leurraison ne les avait pas encore abandonnés, ils la puisent dans leurdémence, dès que l'exaltation du délire s'allume dans leurs cerveauxtroublés. L'un d'eux saisit avec une énergie qu'il n'avait pas uneminute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prendaussi un aviron à l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tousles deux dans le même sens, ils rament dans un sens opposé, etl'embarcation recevant à la fois des directions différentes dansl'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans lesflots qu'elle a troublés.

Un des hommes restés à bord du Mascarenhas n'a pas cessé d'observerdepuis son départ les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme,c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis uneheure braquée sur le canot lui permet d'assister au commencement de lascène épouvantable dont cette faible embarcation est appelée à devenirle théâtre.

Les rameurs, livrés à toute l'exaltation du délire, après avoir nagéselon des directions opposées à la seule qu'ils devraient suivre, sesont dressés sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait adisparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons estmenaçante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquantparviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainteet de terreur. Les rames qu'élèvent les mains égarées de ces malheureuxretombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: ellesretombent pour frapper, pour se teindre du sang des misérables qui s'ensont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage,une arme de désespoir et de fureur.

L'équipage du Mascarenhas, les yeux fixés sur le capitaine, devine àl'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aperçoitau large lui fait éprouver de terrible et de douloureux. C'est en vainque le malheureux chef voudrait cacher à ses matelots ce qui se passe dedéchirant dans son âme: des gestes involontaires, des exclamationssubites que lui arrache l'effroi, font connaître à ceux qui observentchacun de ses mouvemens, toute l'étendue des maux qu'ils ont encore àdéplorer.

—Capitaine, s'écrient quelques-uns des marins qui se croient encore lesplus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire à bord du canotque vous observez à la longue-vue. Nous ne sommes pas très-robustes,sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogueque nous pouvons bien mettre à la mer; et avec de la bonne volonté nousréussirons peut-être à porter secours à ceux de nos camarades qui sesont dévoués pour nous.

—Non, mes amis, c'est assez déjà que d'avoir exposé ces sept hommes,trop faibles pour faire ce qu'ils ont tenté! je ne veux pas voussacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout-à-faitinutile maintenant pour ces infortunés....

—C'est égal; il faut essayer: la pirogue est légère et facile à manier.D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande:nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savezbien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoyécomme officier dans l'embarcation....

—Et malheureux! que me rappelez-vous! s'écrie le capitaine en secachant le visage.... Il n'est déjà plus peut-être, mon pauvre fils, etc'est mon imprudence qui lui aura coûté la vie.

En ce moment les cris poussés par les hommes de l'embarcation s'élèventau large avec tant de violence, que les marins de l'équipage, en lesentendant, demeurent frappés de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calmeprofond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert undéveloppement si solennel, qu'à deux lieues de distance deux hommespourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Océan; vastesilence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ouque le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensité àl'autre!

Les cris affreux qui ont retenti à leurs oreilles épouvantées décidentles gens de l'équipage, qui, malgré la défense paternelle de leurcapitaine, affalent à l'eau la pirogue dans laquelle ils veulents'embarquer pour voler vers leurs infortunés camarades.

Mais vain espoir! inutile dévoûment! les bordages de la pirogue, silong-temps exposés à l'action brûlante du soleil, se sont disjoints, etl'étoupe, qui s'est séchée dans les coutures, tombe par l'effet dessecousses qu'éprouve l'embarcation en descendant le long du navire. Apeine parvenue à la mer, la pirogue coule, s'enfonce et disparaîtpresque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir.

On ne le voit que trop à bord du navire, il n'y a plus rien à espérer nià tenter pour les canotiers de la première embarcation.... Il faut serésigner et attendre. Mais à chaque instant, de nouveaux cris, des crisde mort et de démence, se répandent dans l'air qu'ils ébranlent, pourvenir porter dans l'âme des marins et des passagers, le trouble,l'horreur et la désolation.

Le capitaine, désespéré, se retire dans sa chambre, pour cacher du moinsà ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le déchire, etpour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous lesyeux.

Un marin s'empare, après la disparition du chef, de la longue-vue quecelui-ci a abandonnée sur le pont.... Il dirige de

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 23
Comments (0)
reload, if the code cannot be seen
Free online library ideabooks.net