Le roi Lear

Le roi Lear
Title: Le roi Lear
Release Date: 2006-05-04
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Note du transcripteur.

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Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 5

Le roi Lear.--Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison.

Peines d'amour perdues.--Périclès.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1862

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LE ROI LEAR

TRAGÉDIE


NOTICE SUR LE ROI LEAR

En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joasrégnait à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils deBaldud, prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujetsdans une grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenantLeicester. Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoupla plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu àune grande vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir vouluts'enquérir de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser sonroyaume à celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi ildemanda d'abord à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait;laquelle appelant ses dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimaitplus que sa propre vie, qui, par droit et raison, lui devaitêtre très-chère; de laquelle réponse le père, étant bien satisfait, setourna à la seconde, et s'informa d'elle combien elle l'aimait;laquelle répondit (confirmant ses dires avec de grands serments)qu'elle l'aimait plus que la langue ne pouvait l'exprimer, et bienloin au-dessus de toutes les autres créatures du monde.» Lorsqu'ilfit la même question à Cordélia, celle-ci répondit: «Connaissantle grand amour et les soins paternels que vous avez toujoursportés en mon endroit (pour laquelle raison je ne puis vous répondreautrement que je ne pense et que ma conscience me conduit), jeproteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et continuerai,tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par nature;et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte,assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez,autant je vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent decette réponse, maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc deCornouailles, et l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritièresde ses États, après sa mort, et leur en remettant dès lors lamoitié entre les mains. Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais ilarriva qu'Aganippus, un des douze rois qui gouvernaient alors laGaule, ayant entendu parler de la beauté et du mérite de cetteprincesse, la demanda en mariage; à quoi l'on répondit qu'elle étaitsans dot, tout ayant été assuré à ses deux soeurs; Aganippus insista,obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.

Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'ilrégnait trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'ils'était réservé, lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenirson rang; ce revenu fut encore graduellement diminué, et cequi causa à Leir le plus de douleur, cela se fit avec une extrêmedureté de la part de ses filles, qui semblaient penser que tout «cequ'avait leur père était de trop, si petit que cela fût jamais; sibien qu'allant de l'une à l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elleslui accordaient à peine un serviteur pour être à ses ordres.» Levieux roi, désespéré, s'enfuit du pays et se réfugia dans la Gaule, oùCordélia et son mari le reçurent avec de grands honneurs; ils levèrentune armée et équipèrent une flotte pour le reconduire dans ses États,dont il promit la succession à Cordélia, qui accompagnait son pèreet son mari dans cette expédition. Les deux ducs ayant été tués etleurs armées défaites dans une bataille que leur livra Aganippus,Leir remonta sur le trône et mourut au bout de deux ans, quaranteans après son premier avénement. Cordélia lui succéda et régna cinqans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les fils de ses soeurs,Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la vainquirent etl'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une femme d'uncourage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit le partide se tuer1.

Note 1: (retour)

Chroniques de Hollinshed, Hist. of England,liv. II, ch. V, t. I, p. 12.

Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, quia probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roides Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sagedes filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle deCordélia, répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honoreet révère autant que le demandent au plus haut degré la natureet le devoir filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver unjour d'aimer encore plus ardemment son mari, avec qui, par lescommandements de Dieu, elle ne doit faire qu'une même chair, etpour qui elle doit quitter père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina aitdésapprouvé le «sage dire» de sa fille; et la suite de l'histoire deCordélia est probablement un développement que l'imagination deschroniqueurs aura fondé sur cette première donnée. Quoi qu'il ensoit, la colère et les malheurs du roi Lear avaient, avant Shakspeare,trouvé place dans plusieurs poëmes, et fait le sujet d'une pièce dethéâtre et de plusieurs ballades. Dans une de ces ballades, rapportéepar Johnson sous le titre de: A lamentable song of the death of kingLeir and his three daughters, Lear, comme dans la tragédie, devientfou, et Cordélia ayant été tuée dans la bataille, que gagnent cependantles troupes du roi de France, son père meurt de douleur surson corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par le jugement«des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait précédéou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que l'auteurde la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source commune,et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare,dans son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoireà Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordéliarétablie dans ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cetteseconde forme, à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens,«des dernières galeries» (upper gallery). Addison s'est prononcécontre ce changement.

Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité del'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'Arcadia de Sidney;seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même quifait arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblableà celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné àmort, avait été forcé de chercher du service dans une armée étrangère,apprenant les malheurs de son père, abandonne tout au momentoù ses services allaient lui procurer un grade élevé, pour venir, aurisque de sa vie, partager et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci,remis sur son trône par le secours de ses amis, meurt de joie encouronnant son fils Léonatus; et Plexirtus, le bâtard, par un hypocriterepentir, parvient à désarmer la colère de son frère.

Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de Paphlagonie,tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés, etsecourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare commedevant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à unemême idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicitéde son action ont prononcé d'après leur système, sans prendrela peine d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourraitleur répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer,que l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leurpunition, et l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment,suffisent pour absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action;car, pourvu que tout vienne se réunir dans un même noeud facile àsaisir, la simplicité de la marche d'une action dépend beaucoup moinsdu nombre des intérêts et des personnages qui y concourent que dujeu naturel et clair des ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus,il ne faut jamais oublier que l'unité, pour Shakspeare, consiste dansune idée dominante qui, se reproduisant sous diverses formes, ramène,continue, redouble sans cesse la même impression. Ainsi comme,dans Macbeth, le poëte montre l'homme aux prises avec les passionsdu crime, de même dans le Roi Lear, il le fait voir aux prises avecle malheur, dont l'action se modifie selon les divers caractères desindividus qui le subissent. Le premier spectacle qu'il nous offre,c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la vertu ou de l'innocencepersécutée. Vient ensuite le malheur de ceux qui, par leurpassion ou leur aveuglement, se sont rendus les instruments de l'injustice,Lear et Glocester; et c'est sur eux que porte l'effort de lapitié. Quant aux scélérats, on ne doit point les voir souffrir; le spectaclede leur malheur serait troublé par le souvenir de leur crime:ils ne peuvent avoir de punition que par la mort.

De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia,figure céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la compositionqu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presquetoujours absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais;elle agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquillesur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentimentsles plus légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'unmonde meilleur, qui a traversé notre monde sans subir le mouvementterrestre.

Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: lepremier est, ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le secondn'intéresse d'abord que par son innocence; entré dans le malheur enmême temps, pour ainsi dire, que dans la vie, également neuf à l'unet à l'autre, Edgar s'y déploie graduellement, les apprend à la fois,et découvre en lui-même, selon le besoin, les qualités dont il estdoué; à mesure qu'il avance, s'augmentent et ses devoirs, et sesdifficultés, et son importance: il grandit et devient un homme; maisen même temps, il apprend combien il en coûte; et il reconnaît à lafin, en le soutenant avec noblesse et courage, tout le poids du fardeauqu'il avait porté d'abord presque avec gaieté. Kent, au contraire,vieillard sage et ferme, a, dès le premier moment, tout su, tout prévu;dès qu'il entre en action, sa marche est arrêtée, son but fixé. Cen'est point, comme Edgar, la nécessité qui le pousse, le hasard quivient à sa rencontre; c'est sa volonté qui le détermine; rien ne lachange ni ne la trouble; et le spectacle du malheur auquel il sedévoue lui arrache à peine une exclamation de douleur.

Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent uneimpression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux,irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin del'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propreconviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste pas:il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la misère,et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissantEdgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force devivre; il se brise par l'effort de sa douleur.

A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs,l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loinque dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son actionsemble l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'ilne s'est point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ,un roi de France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., ilne s'est pas préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et lespersonnages à une époque déterminée; la seule trace d'une intentionqu'on puisse remarquer dans la couleur générale du style de la pièce,c'est le vague et l'incertitude des constructions grammaticales, quisemblent appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance;en même temps un assez grand nombre d'expressions rapprochéesdu français indiquent une époque, sinon correspondante à celle oùest supposé exister le roi Lear, du moins fort antérieure à celle oùécrivait Shakspeare.

Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606,au moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte cetitre: «Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort duRoi Lear et de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avecla Vie infortunée d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester,et son Déguisement sous le nom de Tom de Bedlam:—Comme ellea été jouée devant la Majesté du Roi, à White Hall, le soir deSaint-Étienne, pendant

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