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L'ami Fritz

L'ami Fritz
Category: France / History / Fiction
Title: L'ami Fritz
Release Date: 2006-05-07
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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ERCKMANN-CHATRIAN

L'AMI FRITZ

(1864)


Table des matières: I,II,III,IV,V,VI,VII,VIII,IX,X,XI,XII,XIII,XIV,XV,XVI,XVII,XVIII

I

Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hunebourg, mourut en 1832, sonfils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la placedes Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pasmal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes, et se ditavec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantagea l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe etl'autre vient; le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; levent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont à lamer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus quel'homme ne saurait dire; l'œil n'est jamais rassasié de voir, nil'oreille d'entendre: on oublie les choses passées, on oubliera cellesqui viennent:—le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à sereprocher!»

C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.

Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se ditencore:

«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katelt'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût.Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire untour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner;après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tuferas tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie duGrand-Cerf, faire quelques parties de youker ou de rams avec lespremiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu serasl'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide,le ventre libre et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Etsurtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre desactions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose teprédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivrontdiront: "C'était un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeuxcompère!" Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclarelui-même que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la bêtesont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort quecelle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'ilen est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notresouffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.»

Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'ils'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleurecuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimaitle plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours lameilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles etle meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes debockbier à la brasserie du Grand-Cerf; il lut régulièrement le mêmejournal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de youker etde rams, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.

Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tousses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pasenvie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri-Hans venaitd'être nommé capitaine de housards, à cause de son courage; que FrantzSépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix;que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; queNickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses bellespoésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme cesgaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras etjambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pourm'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pourécrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand jem'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!»

Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendaitjusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussaitun éclat de rire qui n'en finissait plus.

Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz seportait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement,parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'unseul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant restégarçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait;c'était un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bonsens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayantdes écus.

On ne pouvait être plus content que Fritz, mais ce n'était pas tout àfait sans peine, car je vous laisse à penser les propositions de mariageinnombrables qu'il avait dû refuser durant ces quinze ans; je vouslaisse à penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles quiavaient voulu se dévouer à son bonheur; toutes les ruses des bonnesmères de famille qui, de mois en mois et d'année en année, avaientessayé de l'attirer dans leur maison, et de le faire se décider enfaveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine queKobus avait sauvé sa liberté de cette conspiration universelle.

Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel—le plus grandarrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde—, il yavait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait à vouloir marier Fritz. Onaurait dit que son honneur était engagé dans le succès de l'affaire. Etle pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimaitpour l'avoir vu, dès son enfance assis du matin au soir chez le juge depaix, son respectable père; pour l'avoir entendu nasiller, discuter etcrier autour de son berceau; pour avoir sauté sur ses vieilles cuissesmaigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le yudisch[1] desa propre bouche; pour s'être amusé dans la cour de la vieillesynagogue, et enfin pour avoir dîné tout petit dans la tente defeuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les filsd'Israël, au jour de la fête des Tabernacles.

Tous ces souvenirs se mêlaient et se confondaient dans l'esprit de Fritzavec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plusgrand plaisir que de voir, de près ou de loin, le profil du vieuxrebbe[2], avec son chapeau râpé penché sur le derrière de la tête, sonbonnet de coton noir tiré sur la nuque, sa vieille capote verte, augrand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nezcrochu barbouillé de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambesmaigres, revêtues de bas noirs formant de larges plis, comme autour demanches à balai, et ses souliers ronds à boucles de cuivre. Oui, cettebonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privilèged'égayer Kobus plus que toute autre à Hunebourg, et du plus loin qu'ill'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitantle geste et la voix du vieux rebbe:

«Hé! hé! vieux posché-isroel[3], comment ça va-t-il? Arrive donc queje te fasse goûter mon kirschenwasser.»

Quoique David Sichel eût plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en eûtguère que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'unde l'autre.

Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tête d'un air grotesque,et psalmodiant:

«Schaude..., schaude...[4], tu ne changeras donc jamais, tu seras donctoujours le même fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mesgenoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toil'esprit de ton père: c'était un vieux braque, qui voulait connaître leTalmud et les prophètes mieux que moi, et qui se moquait des chosessaintes, comme un véritable païen! S'il n'avait pas été le meilleurhomme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, à son tribunal,aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mérité d'être pendu! Toi, tului ressembles, tu es un épikaures[5]; aussi je te pardonne, il fautque je te pardonne.»

Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendreun verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ilscausaient en yudisch des affaires de la ville, du prix des blés, dubétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus luiavançait d'assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieuxrebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé etses deux garçons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami queFritz; mais il abusait de son amitié pour vouloir le marier.

À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un del'autre—causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deuxamis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimerouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec desétrangers—à peine étaient-ils ainsi, et dans un de ces moments où laconversation sur les affaires du jour s'épuise, que la physionomie duvieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s'animait tout à coup d'unreflet étrange, et qu'il s'écriait:

«Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu quec'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cettejeune veuve, elle est aussi très aimable. Sais-tu qu'avant-hier, commeje passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voilà qu'elle sepenche à la fenêtre et me dit: "Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; quej'ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus,moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant: "Comment unvieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux,madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est parbonté d'âme que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle estbonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon lesparoles du Cantique des cantiques, comme la rose de Sârron et le muguetdes vallées», disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.

Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balançant la tête, ets'écriait:

«Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière deconverser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?

—Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulementraconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas...elle veut se remarier?

—Oui.

—Ah! bon, ça fait la vingt-troisième....

—La vingt-troisième que tu refuses de ma propre main, Kobus?

—C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais memarier pour te faire plaisir, mais tu sais....» Alors le vieux rebbe sefâchait.

«Oui, disait-il, je sais que tu es un gros égoïste, un homme qui nepense qu'à boire et à manger, et qui se fait des idées extraordinairesde sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort derefuser des personnes honnêtes, les meilleurs partis de Hunebourg, cartu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveuxgris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme,cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plustemps, maudit schaude, qui ris de tout! Cette veuve est encore bienbonne de vouloir de toi!»

Plus le vieux rabbin se fâchait, plus Fritz riait.

«C'est cette manière de rire, criait David en se levant et balançant sesdeux mains près de ses oreilles, c'est cette manière de rire que je nepeux pas voir: voilà ce qui me fâche! ne faut-il pas être fou pour rirede cette façon?»

Et s'arrêtant:

«Kobus, disait-il en faisant une grimace de dépit, avec ta façon derire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas être graveune fois, une seule fois dans ta vie?

—Allons, posché-isroel, disait Fritz à son tour, assieds-toi, vidonsencore un petit verre de ce vieux kirsch.

—Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fortdépité, si je reviens encore une fois chez toi! ta façon de rire esttellement bête, tellement bête, que ça me tourne sur le cœur.»

Et la tête roide, il descendait l'escalier en criant: «C'est la dernièrefois, Kobus, la dernière fois!

—Bah! disait Fritz, penché sur la rampe et les joues épanouies deplaisir, tu reviendras demain.

—Jamais!...

—Demain, David; tu sais, la bouteille est encore à moitié pleine.»

Le vieux rabbin remontait la rue à grands pas, marmottant dans sa barbegrise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dansl'armoire et se disait:

«Ça fait la vingt-troisième! Ah! vieux posché-isroel, m'as-tu fait dubon sang!»

Le lendemain ou le surlendemain, David revenait à l'appel

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