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La petite roque

La petite roque
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Title: La petite roque
Release Date: 2006-05-08
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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GUY DE MAUPASSANT

LA PETITE ROQUE

Nouvelle Édition Revue

medalion

PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis

1896


TABLE


LA PETITE ROQUE
L'ÉPAVE
L'ERMITE
MADEMOISELLE PERLE
ROSALIE PRUDENT
SUR LES CHATS
SAUVÉE
MADAME PARISSE
JULIE ROMAIN
LE PÈRE AMABLE

LA PETITE ROQUE


I

Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrementMéderi, partit à l'heure ordinaire de la maison de poste deRoüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d'ancientroupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bordde la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village deCarvelin, où commençait sa distribution.

Il allait vite, le long de l'étroite rivière qui moussait, grognait,bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une voûte de saules.Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d'elles unbourrelet d'eau, une sorte de cravate terminée en nœud d'écume. Parplaces, c'étaient des cascades d'un pied, souvent invisibles, quifaisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure,un gros bruit colère et doux; puis plus loin, les berges s'élargissant,on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmitoute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.

Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'à ceci: «Mapremière lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M.Renardet; faut donc que je traverse la futaie.»

Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passaitd'un train rapide et régulier sur la haie verte des saules; et sacanne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement queses jambes.

Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jetéd'un bord à l'autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deuxpiquets enfoncés dans les berges.

La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus grospropriétaire du lieu, était une sorte de bois d'arbres antiques,énormes, droits comme des colonnes, et s'étendant, sur une demi-lieue delongueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cetteimmense voûte de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaientpoussé, chauffés par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rienque de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandaitdans l'air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes.

Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d'un galon rouge ets'essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bienqu'il ne fût pas encore huit heures du matin.

Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand ilaperçut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant.Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étuià aiguilles deux pas plus loin.

Ayant pris ces objets, il pensa: «Je vas les confier à M. le maire»; etil se remit en route; mais il ouvrait l'œil à présent, s'attendanttoujours à trouver autre chose.

Soudain, il s'arrêta net, comme s'il se fût heurté contre une barre debois; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corpsd'enfant, tout nu, sur la mousse. C'était une petite fille d'unedouzaine d'années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, laface couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.

Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il eût craintde faire du bruit, redouté quelque danger; et il écarquillait les yeux.

Qu'était-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il réfléchit qu'onne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous desarbres frais. Alors elle était morte; et il se trouvait en présence d'uncrime. A cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bienqu'il fût un ancien soldat. Et puis c'était chose si rare dans le pays,un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croireses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figésur sa jambe. Comment donc l'avait-on tuée?

Il s'était arrêté tout près d'elle; et il la regardait, appuyé sur sonbâton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous leshabitants de la contrée; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvaitdeviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait laface; puis s'arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion.

Avait-il le droit de déranger quelque chose à l'état du cadavre avantles constatations de la justice? Il se figurait la justice comme uneespèce de général à qui rien n'échappe et qui attache autantd'importance à un bouton perdu qu'à un coup de couteau dans le ventre.Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale; c'étaitune pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchéepar une main maladroite.

Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre penséele retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard,il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit à genoux, toutdoucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers sonpied. Il était froid, glacé, de ce froid terrible qui rend effrayantela chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à cetoucher, sentit son cœur retourné, comme il le dit plus tard, et lasalive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit àcourir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.

Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés,la tête en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux,lui battait les reins en cadence.

La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parcet trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang queformait en cet endroit la Brindille.

C'était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, quiavait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, hautede vingt mètres, bâtie dans l'eau.

Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. Onl'appelait la tour du Renard, sans qu'on sût au juste pourquoi; et decette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaientles propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus dedeux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cettebourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provincesavant la Révolution.

Le facteur entra d'un élan dans la cuisine où déjeunaient lesdomestiques, et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je liparle sur l'heure.» On savait Médéric un homme de poids et d'autorité,et on comprit aussitôt qu'une chose grave s'était passée.

M. Renardet, prévenu, ordonna qu'on l'amenât. Le piéton, pâle etessoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longuetable couverte de papiers épars.

C'était un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un bœuf, ettrès aimé dans le pays, bien que violent à l'excès. Agé à peu près dequarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres engentilhomme des champs. Son tempérament fougueux lui avait souventattiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats deRoüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour,jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu'ilavait failli écraser son chien d'arrêt Micmac? N'avait-il pas enfoncéles côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'iltraversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-ilpas même pris au collet le sous-préfet qui s'arrêtait dans le village aucours d'une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournéeélectorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par traditionde famille.

Le maire demanda: «Qu'y a-t-il donc, Médéric?

—J'ai trouvé une p'tite fille morte sous vot' futaie.»

Renardet se dressa, le visage couleur de brique:

—«Vous dites.... Une petite fille?

—«Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang,morte, bien morte!»

Le maire jura: «Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. Onvient de me prévenir qu'elle n'était pas rentrée hier soir chez sa mère.A quel endroit l'avez-vous découverte?»

Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d'y conduire lemaire.

Mais Renardet devint brusque: «Non. Je n'ai pas besoin de vous.Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairieet le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, etdites-leur de me rejoindre sous la futaie.»

Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé dene pas assister aux constatations.

Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, defeutre gris, à bords très larges, et s'arrêta quelques secondes sur leseuil de sa demeure. Devant lui s'étendait un vaste gazon où éclataienttrois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeillesde fleurs épanouies, l'une en face de la maison et les autres sur lescôtés. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de lafutaie, tandis qu'à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, onapercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par desrigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains trapus,toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeaufrémissant de branches minces.

A droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments quidépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peupléd'éleveurs de bœufs.

Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant àgauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit à pas lents, les mainsderrière le dos. Il allait, le front penché; et de temps en temps ilregardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'ilavait envoyé quérir.

Lorsqu'il fut arrivé sous les arbres, il s'arrêta, se découvrit ets'essuya le front comme avait fait Médéric; car l'ardent soleil dejuillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit enroute, s'arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, iltrempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds etl'étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaientle long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son coupuissant et rouge, et entraient, l'une après l'autre, sous le col blancde sa chemise.

Comme personne n'apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puisil appela: «Ohé! ohé!»

Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!»

Et le médecin apparut sous les arbres. C'était un petit homme maigre,ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs.Il boitait, ayant été blessé au service, et s'aidait d'une canne pourmarcher.

Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui,prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figureseffarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tourpour se hâter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accompliravec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes.

Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s'agit?»

—Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric.

—C'est bien. Allons.

Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurspas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient,là-bas, devant eux.

Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez, le voilà!»

Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ilsn'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Celasemblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé; carun rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâled'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ilsdistinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau etles deux bras écartés comme par un crucifiement.

—J'ai rudement chaud, dit le maire.

Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoirqu'il replaça encore sur son front.

Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il futauprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Ilavait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, ettournait autour tout doucement.

Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constatertout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyezsa gorge.»

Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine,amollis par la mort.

Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparutnoire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit:«Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.»

Il palpait le

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