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Madame Chrysanthème

Madame Chrysanthème
Category: Japan / Fiction
Author: Loti Pierre
Title: Madame Chrysanthème
Release Date: 2006-05-09
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
Count views: 111
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Pierre Loti

MADAME CHRYSANTHÈME

(1887)


Table des matières

A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU
AVANT-PROPOS
I,II,III,IV,V,VI,VII,VIII,IX,X,XI,XII,XIII,XIV,XV,XVI,XVII,XVIII,XIX,XX,XXI,XXII,XXIII,XXIV,XXV,XXVI,XXVII,XXVIII,XXIX,XXX,XXXI,XXXII,XXXIII,XXXIV,XXXV,XXXVI,XXXVII,XXXVIII,XXXIX,XL,XLI,XLII,XLIII,XLIV,XLV,XLVI,XLVII,XLVIII,XLIX,L,LI,LII,LIII,LIV,LV,LVI
ŒUVRES DE PIERRE LOTI

A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU

Madame la duchesse,

Veuillez agréer ce livre comme un hommage de trèsrespectueuse amitié.

J'hésitais à vous l'offrir, parce que la donnée n'en est pas biencorrecte; mais j'ai veillé à ce que l'expression ne fût jamais demauvais aloi, et j'espère y être parvenu.

C'est le journal d'un été de ma vie, auquel je n'ai rien changé pasmême les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on lesdérange toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit enapparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les troisprincipaux personnages sont Moi, le Japon et l' Effet que ce paysm'a produit.

Vous rappelez-vous une photographie—assez comique, j'enconviens—représentant le grand Yves, une Japonaise et moi, alignés surune même carte d'après les indications d'un artiste de Nagasaki?—Vousavez souri quand je vous ai affirmé que cette petite personne, entrenous deux, si soigneusement peignée, avait été une de mes voisines.Veuillez recevoir mon livre avec ce même sourire indulgent, sans ychercher aucune portée morale dangereuse ou bonne,—comme vous recevriezune potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque,rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes lessaugrenuités...

Avec un grand respect, madame la duchesse,

votre affectionné, Pierre Loti.


AVANT-PROPOS

En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sousun ciel plein d'étoiles.

Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions dupays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette foisles hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devionsatterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.

—Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie....

—Ah! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.

—Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux dechat.—Je la choisirai jolie.

—Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.—Tu auras ta chambre cheznous.—Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, aumilieu des jardins verts.—Je veux que tout soit fleuri alentour; noushabiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logisde bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....

Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Ilm'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avaismanifesté l'intention de prononcer des vœux temporaires chez des moinesde ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermeravec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.

Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existenceque je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étaisvenu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.—Et puis surtout,vivre un peu à terre, en un recoin ombreux, parmi les arbres et lesfleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence quenous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes etsinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de laChine et de la mort).

Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navireétait sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notreciel avaient rapidement changé: la Croix du Sud disparue avec les autresétoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et setenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjàl'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nousvivifiait délicieusement,—nous rappelait nos nuits de quartd'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes....

Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières,à quelle distance effroyable!...


I

Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue,il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui,pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.

Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipelavancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long del'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voilepesant sur les eaux: c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, danscette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes toutà fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.

Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours,comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nouséloigner de lui.

—La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.


II

Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaientrapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs massesrocheuses ou de leurs fouillis de verdure.

Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entredeux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec unebizarrerie symétrique—comme les «portants» d'un décor tout enprofondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel.—On eût dit que ceJapon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nouslaisser pénétrer dans son cœur même.

Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasakiqu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grandebrise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air,devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cettevallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles serépondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient deleurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme uneincessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peupladesde grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par desbrises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendaitpas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergueshorizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme desstores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme cellesdes nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles demontagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.

Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...

Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dansl'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir;au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plustouffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule.Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre desfeuillages, étaient manœuvrées sans bruit, merveilleusement, par depetits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeauxde femme.—A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteursdevenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigaless'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpurelumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfautsqui faisaient: «Han! Han! Han!» avec un son profond de voix humaine;leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho.

Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même uneétrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarrequ'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dansl'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbress'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur lesplateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans desposes exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts depelouses tendres: des éléments disparates de paysage se trouvaientrapprochés, comme dans les sites artificiels.

...Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtieen porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagodemystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus celasurtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la notelointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits,les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur lescampagnes, étaient inconnus et incompréhensibles....

Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux: au pied desvertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à faitquelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillonsdu monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur lesquais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'ymanquait.

Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand onl'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plusessayer de voyager pour se distraire un peu....

Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'untas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis.

Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait àpleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante: des bonshommeset des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris,sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence si souriantequ'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, onsouriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tousdes petits paniers, des petites caisses, des récipients de toutes lesformes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pourse contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'àl'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues,inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; desboutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petitescages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachantfaire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes;des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chauds, tout prêts àêtre servis par portions à l'équipage;—et des porcelaines, des légionsde potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiette. En untour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesseprodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi àla singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot—ettoujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieusesrévérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores,ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, trèsamusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, prenant le menton desmarchandes, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastresblanches....

Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque! Étantdonnés mes projets de mariage, j'en devenais très rêveur, trèsdésenchanté....

Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, aprèsles premières agitations qui, à bord, suivent toujours lesmouillages—(embarcations à mettre à la mer; échelles, tangons àpousser dehors)—nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Etnous nous disions: Où sommes-nous vraiment?—Aux États-Unis?—Dans unecolonie anglaise d'Australie,—ou à la Nouvelle-Zélande??...

Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône unefrégate russe; toute une concession européenne avec des villas sur leshauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots.Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces chosescommunes, tout au fond de l'immense vallée verte, des milliers et desmilliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspect un peuétrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rougesombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsisteencore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelqueparavent de papier, la petite femme à yeux de chat... que peut-être...avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'auraiépousée!!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne;les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image;j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble....

A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme parenchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, repliéleurs paravents à coulisses, leurs éventails à ressorts; ayant fait àchacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et lespetites bonnes femmes s'en allèrent.

Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans del'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peuà peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes,toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobilequi nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées,donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nousaurions été suspendus;—et les étoiles, renversées aussi, faisaient dansle fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches dephosphore.

Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternesà l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plusinfime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres

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