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Contes, Tome II

Contes, Tome II
Category: Fairy tales / France
Title: Contes, Tome II
Release Date: 2006-05-10
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy

CONTES

Tome II


Table des matières

La Chatte Blanche
Le Rameau d'Or
Le Pigeon et la Colombe
Le Prince Marcassin
La Princesse Belle-Étoile

La Chatte Blanche

Il était une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux;il eut peur que l'envie de régner ne leur prît avant sa mort; il couraitmême certains bruits qu'ils cherchaient à s'acquérir des créatures, etque c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux, mais sonesprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie deleur céder une place qu'il remplissait si dignement; il pensa donc quele meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par despromesses dont il saurait toujours éluder l'effet.

Il les appela dans son cabinet, et après leur avoir parlé avec beaucoupde bonté, il ajouta: «Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, quemon grand âge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon Étatavec autant de soin que je le faisais autrefois. Je crains que messujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête de l'un devous autres; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vouscherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de meretirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli etfidèle me tiendrait bonne compagnie: de sorte que sans choisir mon filsaîné plutôt que mon cadet, je vous déclare que celui des trois quim'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier.» Cesprinces demeurèrent surpris de l'inclination de leur père pour un petitchien mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ilsacceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'aînéétait trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ilsprirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries,ajoutant que dans un an sans y manquer ils revinssent, au même jour et àla même heure, lui apporter leurs petits chiens.

Avant de partir, ils allèrent dans un château qui n'était qu'à une lieuede la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grandsfestins, où les trois frères se promirent une amitié éternelle, qu'ilsagiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, etque le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfinils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le mêmechâteau, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent être suivisde personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus.

Chacun prit une route différente: les deux aînés eurent beaucoupd'aventures; mais je ne m'attache qu'à celles du cadet. Il étaitgracieux, il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable, lataille noble, les traits réguliers, de belles dents, beaucoup d'adressedans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantaitagréablement, il touchait le luth et le théorbe avec une délicatesse quicharmait, il savait peindre. En un mot, il était très accompli; et poursa valeur, elle allait jusqu'à l'intrépidité.

Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, depetits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, épagneuls,barbets, bichons; dès qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait unplus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car ilaurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante millechiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, nipages à sa suite. Il avançait toujours son chemin, n'ayant pointdéterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, dutonnerre et de la pluie dans une forêt, dont il ne pouvait plusreconnaître les sentiers.

Il prit le premier chemin, et après avoir marché longtemps, il aperçutun peu de lumière; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maisonproche, où il se mettrait à l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé parla lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plussuperbe qui se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverted'escarboucles, dont la lumière vive et pure éclairait tous lesenvirons. C'était elle que le prince avait vue de fort loin; les mursétaient d'une porcelaine transparente, mêlée de plusieurs couleurs, quireprésentaient l'histoire de toutes les fées, depuis la création dumonde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau-d'Âne, de Finette, del'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin-Vert,et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. Il fut charmé d'yreconnaître le prince Lutin, car c'était son oncle à la mode deBretagne. La pluie et le mauvais temps l'empêchèrent de s'arrêterdavantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il nevoyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles nepouvait s'étendre.

Il revint à la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attaché à unechaîne toute de diamant, il admira cette magnificence, et la sécuritéavec laquelle on vivait dans le château. Car enfin, disait-il, quiempêche les voleurs de venir couper cette chaîne, et d'arracher lesescarboucles? Ils se feraient riches pour toujours.

Il tira le pied de chevreuil, et aussitôt il entendit sonner une cloche,qui lui parut d'or ou d'argent par le son qu'elle rendait; au bout d'unmoment la porte fut ouverte, sans qu'il aperçût autre chose qu'unedouzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeurasi surpris qu'il hésitait à avancer, quand il sentit d'autres mains quile poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fortinquiet, et, à tout hasard, il porta la main sur la garde de son épée;mais en entrant dans un vestibule tout incrusté de porphyre et de lapis,il entendit deux voix ravissantes qui chantaient ces paroles:

Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage,
Et ne craignez, en ce séjour,
Que les charmes d'un beau visage,
Si votre coeur veut fuir l'amour.

Il ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faireensuite du mal; de sorte que se sentant poussé vers une grande porte decorail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salonde nacre de perle, et ensuite dans plusieurs chambres ornéesdifféremment, et si riches par les peintures et les pierreries qu'il enétait comme enchanté. Mille et mille lumières attachées depuis la voûtedu salon jusqu'en bas éclairaient une partie des autres appartements,qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de girandoles, et degradins couverts de bougies; enfin la magnificence était telle qu'iln'était pas aisé de croire que ce fût une chose possible.

Après avoir passé dans soixante chambres, les mains qui le conduisaientl'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil de commodité, qui s'approcha toutseul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma, et les mains qui luisemblaient fort belles, blanches, petites, grassettes et bienproportionnées le déshabillèrent, car il était mouillé comme je l'aidéjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sansqu'il vît personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces,avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or, brodée de petitesémeraudes qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approchèrentde lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'était plusmagnifique; elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont ilfut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec seshabits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admiraitsilencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait depetits mouvements de frayeur, dont il n'était pas tout à fait le maître.

Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté, et rendu plusbeau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par sesdorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameuxchats: Rodillardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat bottémarquis de Carabas, le Chat qui écrit, la Chatte devenue femme, lessorciers devenus chats, le sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rienn'était plus singulier que ces tableaux.

Le couvert était mis; il y en avait deux, chacun garni de son cadenasd'or; le buffet surprenait par la quantité de vases de cristal de rocheet de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deuxcouverts étaient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans unpetit orchestre, ménagé exprès; l'un tenait un livre avec des notes lesplus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont ilbattait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'uncoup chacun se mit à miauler sur différents tons, et à gratter lescordes des guitares avec ses ongles; c'était la plus étrange musique quel'on eût jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avaitpas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peuvraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute saforce, de voir les différentes postures et les grimaces de ces nouveauxmusiciens.

Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans cechâteau, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas unecoudée de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crêpenoir. Deux chats la menaient; ils étaient vêtus de deuil, en manteau, etl'épée au côté; un nombreux cortège de chats venait après; les unsportaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dansdes cages.

Le prince ne sortait point d'étonnement; il ne savait que penser. Lafigurine noire s'approcha; et levant son voile, il aperçut la plus bellepetite chatte blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avaitl'air fort jeune et fort triste; elle se mit à faire un miaulis si douxet si charmant qu'il allait droit au coeur; elle dit au prince: «Fils deroi, sois le bien venu, ma miaularde majesté te voit avecplaisir.—Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse deme recevoir avec tant d'accueil, mais vous ne me paraissez pas unebestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbechâteau que vous possédez, en sont des preuves assez évidentes.—Fils deroi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire descompliments, je suis simple dans mes discours et dans mes manières, maisj'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que lesmusiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.—Etdisent-ils quelque chose, madame? reprit-il.—Sans doute,continua-t-elle; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit,et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en êtreconvaincu.—Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galammentle prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une chatte fortrare.»

L'on apporta le souper, les mains dont les corps étaient invisiblesservaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une depigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une empêchale prince de manger de l'autre, se figurant que le même cuisinier lesavait accommodées: mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'ilfaisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était àpart, et qu'il pouvait manger de ce qu'on lui présenterait aveccertitude qu'il n'y aurait ni rats, ni souris.

Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la bellepetite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sapatte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le luimontrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné devoir un jeune homme si beau qu'il était à peine croyable que la natureen pût former un semblable, et qui lui ressemblait si fort qu'onn'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et devenant encore plustriste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avaitquelque chose d'extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'eninformer, de peur de déplaire à la chatte, ou de la chagriner. Ill'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fortinstruite des différents intérêts des princes, et des autres choses quise passaient dans le monde.

Après le souper, Chatte Blanche convia son hôte d'entrer dans un salonoù il y avait un théâtre, sur lequel douze chats et douze singesdansèrent un ballet. Les uns étaient vêtus en Maures, et les autres enChinois. Il est aisé de juger des sauts et des cabrioles qu'ilsfaisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffes;c'est ainsi que la soirée finit. Chatte Blanche donna le bonsoir à sonhôte; les mains

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