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La San-Felice, Tome 02

La San-Felice, Tome 02
Category: Fiction
Title: La San-Felice, Tome 02
Release Date: 2006-05-16
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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ALEXANDRE DUMAS


LA
SAN-FELICE



TOME II

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE



XIX

LA CHAMBRE ÉCLAIRÉE

Il était deux heures du matin, à peu près, lorsquele roi et la reine, quittant l'ambassade d'Angleterre,rentrèrent au palais. Le roi, très-préoccupé, nousl'avons dit, de la scène qui venait de se passer, pritimmédiatement le chemin de son appartement, et lareine, qui l'invitait rarement à entrer dans le sien,ne mit aucun obstacle à cette retraite précipitée,pressée qu'elle paraissait être, de son côté, de rentrerchez elle.

Le roi ne s'était pas dissimulé la gravité de la situation;or, dans les circonstances graves, il y avait unhomme qu'il consultait toujours avec une certaineconfiance, parce que rarement il l'avait consulté sansen recevoir un bon conseil; il en résultait qu'il reconnaissaità cet homme une supériorité réelle surtoute cette tourbe de courtisans qui l'environnait.

Cet homme, c'était le cardinal Fabrizio Ruffo, quenous avons montré à nos lecteurs, assistant l'archevêquede Naples, son doyen au sacré collège, lors duTe Deum qui avait été chanté, la veille, dans l'églisecathédrale de Naples en l'honneur de l'arrivée deNelson.

Ruffo était au souper donné au vainqueur d'Aboukirpar sir William Hamilton; il avait donc tout vuet tout entendu, et, en sortant, le roi n'avait eu queces mots à lui dire:

—Je vous attends cette nuit au palais.

Ruffo s'était incliné en signe qu'il était aux ordresde Sa Majesté.

En effet, dix minutes à peine après que le roi étaitrentré chez lui en prévenant l'huissier de servicequ'il attendait le cardinal, on lui annonçait que lecardinal était là et faisait demander si le bon plaisirdu roi était de le recevoir.

—Faites-le entrer, cria Ferdinand de manièreque le cardinal l'entendît; je crois bien que monbon plaisir est de le recevoir!

Le cardinal, invité ainsi à entrer, n'attendit pasl'appel de l'huissier et répondit par sa présence mêmeà ce pressant appel du roi.

—Eh bien, mon éminentissime, que dites-vousde ce qui vient de se passer? demanda le roi en sejetant dans un fauteuil et en faisant signe au cardinalde s'asseoir.

Le cardinal, sachant que la plus grande révérencedont on puisse user envers les rois est de leur obéiraussitôt qu'ils ont ordonné, toute invitation de leurpart étant un ordre, prit une chaise et s'assit.

—Je dis que c'est une affaire très-grave, répliquale cardinal; heureusement que Sa Majesté se l'estattirée pour l'honneur de l'Angleterre et qu'il est del'honneur de l'Angleterre de la soutenir.

—Que pensez-vous, au fond, de ce bouledogue deNelson? Soyez franc, cardinal.

—Votre Majesté est si bonne pour moi, qu'avecelle je le suis toujours, franc!

—Dites, alors.

—Comme courage, c'est un lion; comme instinctmilitaire, c'est un génie; mais, comme esprit, c'estheureusement un homme médiocre.

—Heureusement, dites-vous?

—Oui, sire.

—Et pourquoi heureusement?

—Parce qu'on le mènera où l'on voudra, avecdeux leurres.

—Lesquels?

—L'amour et l'ambition. L'amour, c'est l'affairede lady Hamilton; l'ambition, c'est la vôtre. Sa naissanceest vulgaire; son éducation, nulle. Il a conquisses grades sans mettre les pieds dans une antichambre,en laissant un oeil à Calvi, un bras à Ténériffe,la peau de son front à Aboukir; traitez cet homme-làen grand seigneur, vous le griserez, et, une foisqu'il sera gris, Votre Majesté en fera ce qu'elle voudra.Est-on sûr de lady Hamilton?

—La reine en est sûre, à ce qu'elle dit.

—Alors, vous n'avez pas besoin d'autre chose.Par cette femme, vous aurez tout; elle vous donneraà la fois le mari et l'amant. Tous deux sont fousd'elle.

—J'ai peur qu'elle ne fasse la prude.

—Emma Lyonna faire la prude? dit Ruffo avecl'expression du plus profond mépris. Votre Majestén'y pense pas.

—Je ne dis pas prude par pruderie, pardieu!

—Et par quoi?

—Il n'est pas beau, votre Nelson, avec son brasde moins, son oeil crevé et son front fendu. S'il encoûte cela pour être un héros, j'aime autant rester ceque je suis.

—Bon! les femmes ont de si singulières idées, etpuis lady Hamilton aime si merveilleusement lareine! Ce qu'elle ne fera pas par amour, elle le ferapar amitié.

—Enfin! dit le roi comme un homme qui s'en remetà la Providence du soin d'arranger une affairedifficile.

Puis, à Ruffo:

—Maintenant, continua-t-il, vous avez bien unconseil à me donner dans cette affaire-là?

—Certainement; le seul même qui soit raisonnable.

—Lequel? demanda le roi.

—Votre Majesté a un traité d'alliance avec sonneveu l'empereur d'Autriche.

—J'en ai avec tout le monde, des traités d'alliance;c'est bien ce qui m'embarrasse.

—Mais enfin, sire, vous devez fournir un certainnombre d'hommes à la prochaine coalition.

—Trente mille.

—Et vous devez combiner vos mouvements avecceux de l'Autriche et de la Russie.

—C'est convenu.

—Eh bien, quelles que soient les instances quel'on fera près de vous, sire, attendez, pour entrer encampagne, que les Autrichiens et les Russes y soiententrés eux-mêmes.

—Pardieu! c'est bien mon intention. Vous comprenez,Éminence, que je ne vais pas m'amuser àfaire la guerre tout seul aux Français... Mais...

—Achevez, sire.

—Si la France n'attend pas la coalition? Elle m'adéclaré la guerre, si elle me la fait?

—Je crois, par mes relations de Rome, pouvoirvous affirmer, sire, que les Français ne sont pas enmesure de vous la faire.

—Hum! voilà qui me tranquillise un peu.

—Maintenant, si Votre Majesté me permettait...

—Quoi?

—Un second conseil.

—Je le crois bien!

—Votre Majesté ne m'en avait demandé qu'un;il est vrai que le second est la conséquence du premier.

—Dites, dites.

—Eh bien, à la place de Votre Majesté, j'écriraisde ma main à mon neveu l'empereur, pour savoir delui, non pas diplomatiquement, mais confidentiellement,à quelle époque il compte se mettre en campagne,et, prévenu par lui, je réglerais mes mouvementssur les siens.

—Vous avez raison, mon éminentissime, et je vaislui écrire à l'instant même.

—Avez-vous un homme sûr à lui envoyer, sire?

—J'ai mon courrier Ferrari.

—Mais sûr, sûr, sûr?

—Eh! mon cher cardinal, vous voulez un hommetrois fois sur, quand il est si difficile d'en trouver quile soit une fois.

—Enfin, celui-là?

—Je le crois plus sûr que les autres.

—Il a donné à Votre Majesté des preuves de safidélité?

—Cent.

—Où est-il?

—Où est-il? Parbleu! il est ici quelque part, couchédans mes antichambres, tout botté et tout éperonné,pour être prêt à partir au premier ordre, quelqueheure du jour ou de la nuit que ce soit.

—Il faut écrire d'abord, et nous le chercheronsaprès.

—Écrire, c'est facile à dire, Éminence; où diablevais-je trouver à cette heure-ci de l'encre, du papieret des plumes?

—L'Évangile dit: Quære et invenies.

—Je ne sais pas le latin. Votre Éminence.

—«Cherche et tu trouveras.»

Le roi alla à son secrétaire, ouvrit tous les tiroirsles uns après les autres, et ne trouva rien de ce qu'ilcherchait.

—L'Évangile ment, dit-il.

Et il retomba tout contrit dans son fauteuil.

—Que voulez-vous, cardinal! ajouta-t-il en poussantun soupir, je déteste écrire.

—Votre Majesté est cependant décidée à en prendrela peine cette nuit.

—Sans doute; mais, vous le voyez, tout me manque;il me faudrait réveiller tout mon monde, etencore... Vous comprenez bien, mon cher ami, quandle roi n'écrit pas, personne n'a de plumes, d'encre nide papier. Oh! je n'aurais qu'à faire demander toutcela chez la reine, elle en a, elle. C'est une écriveuse.Mais, si l'on savait que j'ai écrit, on croirait, ce quiest vrai, au reste, que l'État est en péril. «Le roi aécrit... A qui? pourquoi?» Ce serait un événementà remuer tout le palais.

—Sire, c'est donc à moi de trouver ce que vouscherchez inutilement.

—Et où cela?

Le cardinal salua le roi, sortit, et, une minuteaprès, rentra avec du papier, de l'encre et des plumes.

Le roi le regarda d'un air d'admiration.

—Où diable avez-vous pris cela, Éminence? demanda-t-il.

—Tout simplement chez vos huissiers.

—Comment! malgré ma défense, ces drôles-làavaient du papier, de l'encre et des plumes?

—Il leur faut bien cela pour inscrire les noms deceux qui viennent solliciter des audiences de VotreMajesté.

—Je ne leur en ai jamais vu.

—Parce qu'ils les cachaient dans une armoire.J'ai découvert l'armoire, et voilà tout ce qui est nécessaireà Votre Majesté.

—Allons, allons, vous êtes homme de ressource.Maintenant, mon éminentissime, dit le roi d'un airdolent, est-il bien nécessaire que cette lettre soitécrite de ma main?

—Cela vaudra mieux, elle en sera plus confidentielle.

—Alors, dictez-moi.

—Oh! sire...

—Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, je seraideux heures à écrire une demi-page. Ah! j'espèrebien que San-Nicandro est damné, non-seulementdans le temps, mais encore dans l'éternité, pour avoirfait de moi un pareil âne.

Le cardinal trempa dans l'encre une plume fraîchementtaillée et la présenta au roi.

—Écrivez donc, sire.

—Dictez, cardinal.

—Puisque Votre Majesté l'ordonne, dit Ruffo ens'inclinant.

Et il dicta.

«Très-excellent frère, cousin et neveu, allié etconfédéré,

»Je dois vous instruire sans retard de ce qui vientde se passer hier soir au palais de l'ambassadeurd'Angleterre. Lord Nelson, ayant relâché à Naples,au retour d'Aboukir, et sir William Hamilton luidonnant une fête, le citoyen Garat, ministre de laRépublique, a pris cette occasion de me déclarer laguerre de la part de son gouvernement.

»Faites-moi donc, par le retour du même courrierque je vous envoie, très-excellent frère, cousin etneveu, allié et confédéré, savoir quelles sont vos dispositionspour la prochaine guerre, et surtout l'époqueprécise à laquelle vous comptez vous mettre encampagne, ne voulant absolument rien faire qu'enmême temps que vous et d'accord avec vous.

»J'attendrai la réponse de Votre Majesté pour merégler en tout point sur les instructions qu'elle medonnera.

»La présente n'étant à autre fin, je me dis, en luisouhaitant toute sorte de prospérités, de Votre Majesté,le bon frère, cousin et oncle, allié et confédéré.»

—Ouf! fit le roi.

Et il leva la tête pour interroger le cardinal.

—Eh bien, c'est fini, sire, et Votre Majesté n'a plusqu'à signer.

Le roi signa, selon son habitude: Ferdinand B.

—Et quand je pense, continua le roi, que j'auraismis la nuit tout entière à écrire cette lettre. Merci,mon cher cardinal, merci.

—Que cherche Votre Majesté? demanda Ruffo,qui voyait que le roi cherchait autour de lui avecinquiétude.

—Une enveloppe.

—Bien, dit Ruffo, nous allons en faire une.

—C'est encore une chose que San-Nicandro ne m'apoint appris à faire, des enveloppes! Il est vraiqu'ayant oublié de m'apprendre à écrire, il avait regardéla science des enveloppes comme chose inutile.

—Votre Majesté permet-elle? demanda Ruffo.

—Comment, si je la permets! dit le roi en se levant.Asseyez-vous là à ma place sur mon fauteuil,mon cher cardinal.

Le cardinal s'assit sur le fauteuil du roi, et, avecune grande prestesse et une grande habileté, pliaet déchira le papier qui devait recouvrir la lettreroyale.

Ferdinand le regardait faire avec admiration.

—Maintenant, dit le cardinal, Votre Majesté veut-elleme dire où est son sceau?

—Je vais vous le donner, je vais vous le donner,ne vous dérangez pas, dit le roi.

La lettre fut cachetée, et le roi mit l'adresse.

Puis, appuyant son menton dans sa main, il demeurapensif.

—Je n'ose interroger le roi, demande Ruffo ens'inclinant.

—Je veux, répondit le roi toujours pensif, que personnene sache que j'ai écrit cette lettre à mon neveu,ni par qui je l'ai envoyée.

—Alors, sire, dit en riant Ruffo, Votre Majesté vame faire assassiner en sortant du palais.

—Vous, mon cher cardinal, vous n'êtes pas quelqu'unpour moi; vous êtes un autre moi-même.

Ruffo s'inclina.

—Oh! ne me remerciez point, allez, le complimentn'est pas riche.

—Comment faire, alors? Il faut cependant quevous envoyiez chercher Ferrari par quelqu'un, sire.

—Justement, je m'oriente.

—Si je savais où il est, dit Ruffo, j'irais le chercher.

—Pardieu! moi aussi, fit le roi.

—Vous avez dit qu'il était dans le palais.

—Certainement qu'il y est; seulement, le palaisest grand. Attendez, attendez donc! En vérité, jesuis encore plus bête que je ne croyais.

Il ouvrit la porte de sa chambre à coucher et siffla.

Un grand épagneul s'élança du tapis où il étaitcouché près du lit de son maître, posa ses deux pattessur la poitrine du roi, toute chamarrée de plaques etde cordons, et se mit à lui lécher le visage, occupationà laquelle le maître paraissait prendre autant deplaisir que le chien.

—C'est Ferrari qui l'a élevé, dit le roi; il va metrouver Ferrari tout de suite.

Puis, changeant de voix et parlant à son chiencomme il eût parlé à un enfant:

—Où est-il donc, ce pauvre Ferrari, Jupiter? Nousallons le chercher. Taïaut! taïaut!

Jupiter parut parfaitement comprendre; il fit troisou quatre bonds par la chambre, humant l'air et jetantdes cris joyeux; puis il alla gratter à la ported'un corridor secret.

—Ah! nous en revoyons donc, mon bon chien?dit le roi.

Et, allumant un bougeoir au candélabre, il ouvritla porte du couloir en disant:

—Cherche, Jupiter! cherche!

Le cardinal suivait le roi, d'abord pour ne pas lelaisser seul, ensuite par curiosité.

Jupiter s'élança vers l'extrémité du couloir et grattaà une seconde porte.

—Nous sommes donc sur la voie, mon bon Jupiter?continua le roi.

Et il ouvrit cette seconde porte, comme il avaitouvert la première; elle donnait sur une antichambrevide.

Jupiter alla droit à une porte opposée à celle parlaquelle il était entré et se dressa contre cette porte.

—Tout beau! dit le roi, tout beau!

Puis, se tournant vers Ruffo:

—Nous brûlons, cardinal, dit-il.

Et il ouvrit cette troisième porte.

Elle donnait sur un petit escalier. Jupiter s'y élança,monta rapidement une vingtaine

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