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Vie de Henri Brulard, tome 2 (of 2)

Vie de Henri Brulard, tome 2 (of 2)
Author: Stendhal
Title: Vie de Henri Brulard, tome 2 (of 2)
Release Date: 2016-12-21
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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VIE

DE

HENRI BRULARD

Par

STENDHAL

PUBLIÉE INTÉGRALEMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS

D'APRÈS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE DE GRENOBLE

PAR

HENRY DEBRAYE

Ancien élève de l'École des chartes
Archiviste de la ville de Grenoble

TOME SECOND
AVEC NOTE DE L'ÉDITEUR, INTRODUCTION
ET CINQ PLANCHES HORS TEXTE
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ ET ÉDOUARD CHAMPION
5, Quai Malaquais, VIe
1913

La Treille de Stendhal


[p. 1]

CHAPITRE XXX[1]

Je vois aujourd'hui qu'une qualité commune à tous mes amis était lenaturel ou l'absence de l'hypocrisie. Mme Vignon et matante Séraphie m'avaient donné, pour cette première des conditions desuccès dans la société actuelle, une horreur qui m'a bien nui et quiva jusqu'au dégoût physique. La société prolongée avec un hypocriteme donne un commencement de mal de cœur (comme, il y a un mois,l'italien du chevalier Naytall oblige la comtesse Sandre à desserrersou corset).


Ce n'était pas par le naturel que brillait le pauvre Grand-Dufay,garçon d'infiniment d'esprit; aussi ne fut-il jamais que mon amilittéraire, c'est-à-dire[p. 2] rempli de jalousie chez lui, et chez moi dedéfiance, et tous deux nous estimant beaucoup.

Il remporta le premier prix de grammaire générale la même année, ceme semble, que je remportais le premier prix de belles-lettres. Maisquelle lut cette année? Fut-ce 1796 ou 1795[2]? J'aurais grand besoindes archives de la Préfecture; nos noms étaient imprimés en pancartein-folio et affichés. La sage loi de M. de Tracy environnait lesexamens de beaucoup de pompe. Ne s'agissait-il pas de l'espoir de lapatrie? C'était un enseignement pour le membre de l'administrationdépartementale, produit moral du despotisme de Mme Du Barry,autant que pour l'élève.

Qu'y avait-il à faire, en 1706, de tous les hommes qui avaient plus devingt ans? Sauver la Patrie du mal qu'ils étaient disposés à lui faire,et attendre tant bien que mal leur death[3].

Cela est aussi vrai que triste à dire. Quel allègement pour le vaisseaude l'Etat, en 1836, si tout ce qui a plus de cinquante ans passait toutd'un coup ad patres! Excepté, bien entendu, le Roi, ma Femme et Moi.

Dans une des nombreuses illuminations qui avaient lieu tous les mois,de 1789 à 1791, un bourgeois mit ce transparent:

VIVE
LE ROI
MA FEMME ET MOI[4]

[p. 3]

Grand-Dufay, l'aîné de quatre ou cinq frères, était un petit, êtremaigre et peu fourni de chairs, avec une grosse tête, une figurefortement marquée; de petite vérole et cependant fort rouge[5], desyeux brillants, mais faux et ayant un peu la vivacité inquiétante dusanglier. Il était cauteleux et jamais imprudent dans ses propos,toujours occupé à louer mais avec les termes le plus mesurés possible.On aurait dit un membre de l'Institut. Du reste, de l'esprit le plusvif et saisissant admirablement les choses, mais dès cet âge si tendredévoré d'ambition. Il était le fils aîné et l'enfant gâté (terme dupays) d'une mère du même caractère, et ce n était pas sans raison: lafamille était pauvre.

Quel admirable P........ (c'est-à-dire avocat général vendu au pouvoiret sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay n'eût-il pasfait[6]?

Mais il ne vécut pas et, à sa mort, à Paris, vers 1803, j'aurai àm'accuser d'un des plus mauvais sentiments de ma vie, d'un de ceuxqui m'ont fait le plus hésiter à continuer ces Mémoires. Je l'avaisoublié depuis 1803 ou 1804, époque de cette mort. Il est singulier decombien de choses je me souviens depuis que j'écris ces Confessions.Elles m'arrivent tout-à-coup, et il me semble que je les juge avecimpartialité. A chaque instant je vois le mieux que je n'ai pas fait.

Mais qui diable aura la patience de les lire, ces choses?

[p. 4]

Mes amis, quand je sors dans la rue avec un habit neuf et bien fait,donneraient un écu pour qu'on me jetât un verre d'eau sale. La phraseest mal faite, mais la chose est vraie (j'excepte, bien entendu,l'excellent comte de Barral; c'est le caractère de La Fontaine).

Où se trouvera le lecteur qui, après quatre ou cinq volumes de je etde moi, ne désirera pas qu'on me jette, non plus un verre d'eau sale,mais une bouteille d'encre? Cependant, ô mon lecteur, tout le mal n'estque dans ces sept[7] lettres: B, R, U, L, A, R, D, qui forment mon nom, etqui intéressent mon amour-propre. Supposez que j'eusse écrit BERNARD,ce livre ne serait plus, comme le Vicaire de Wakefield (mon émule eninnocence), qu'un roman écrit à la première personne.

Il faudra tout au moins que la personne à laquelle j'ai légué cetteœuvre posthume en fasse abréger tous les détails par quelquerédacteur à la douzaine, le M. Amédée Pichot ou le M. Courchampde ce temps-là. On a dit que l'on ne va jamais si loin en opérad'inchiostro[8] que quand on ne sait où l'on va: s'il en étaittoujours ainsi, les présents Mémoires, qui peignent un cœurd'homme, comme disent MM. Victor Hugo, d'Arlincourt, Soulié, Raymond,etc., etc., devraient être une bien belle chose. Les je et les moime bourrelaient hier soir (14 janvier 1836) pendant que j'écoutaisle Moïse de Rossini. La bonne musique me fait songer avec plus[p. 5]d'intensité et de clarté à ce qui m'occupe. Mais il faut pour cela quele temps du jugement soit passé; il y a si longtemps que j'ai jugé leMoïse (en 1823) que j'ai oublié le prononcé du jugement, et je n'ypense plus; je ne suis plus que l'Esclave de l'Anneau, comme disentles Nuits arabes[9].

Les souvenirs se multiplient sous ma plume. Voilà que je m'aperçois quej'ai oublié un de mes amis les plus intimes, Louis Crozet, maintenantingénieur en chef, et très digne ingénieur en chef, à Grenoble, maisenseveli comme le Baron enterré vis-à-vis de sa femme[10] et parelle noyé dans l'égoïsme étroit d'une petite et jalouse bourgeoisied'un bourg de la montagne de notre pays (La Mure, Corps ou le Bourgd'Oisans).

Louis Crozet était fait pour être à Paris un des hommes les plusbrillants; il eût battu dans un salon Koreff, Pariset, Lagarde, et moiaprès eux, s'il est permis de se nommer. Il eût été, la plume à lamain, un esprit dans le genre de Duclos, l'auteur de l'Essai sur lesMœurs (mais ce livre sera peut-être mort en 1880), l'homme qui, audire de d'Alembert, avait le plus d'esprit dans un temps donné.

C'est, je crois, au latin (comme nous disions), chez M. Durand,que je me liai avec Crozet, alors l'enfant le plus laid et le plusdisgracieux de l'Ecole centrale; il doit être né vers 1784[11].

Il avait une figure ronde et blafarde, fort marquée de petite vérole,et de petits yeux bleus fort vifs,[p. 6] mais avec des bords attaqués,éraillés par cette cruelle maladie. Tout cela était complété par unpetit air pédant et de mauvaise humeur: marchant mal et comme avec desjambes torses, toute sa vie l'antipode de l'élégance et par malheurcherchant l'élégance, et avec cela

Un esprit tout divin. (La Fontaine.)

Sensible rarement, mais, quand il l'était, aimant la Patrie avecpassion et, je pense, capable d'héroïsme s'il l'eût fallu. Il eût étéun héros dans une assemblée délibérant sur Hampden, et pour moic'est tout dire. (Voir la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre, sonarrière-petit-fils[12].)

Enfin, c'est, sans comparaison, celui des Dauphinois auquel j'ai connule plus d'esprit et de sagacité, et il avait cette audace mêlée detimidité nécessaire pour briller dans un salon de Paris; comme legénéral Foy, il s'animait en parlant.

Il me fut bien utile par cette dernière qualité (la sagacité) quinaturellement me manquait tout-à-fait et que, ce me semble, il estparvenu à m'inoculer en partie. Je dis en partie, car il fauttoujours que je m'y force. Et si je découvre quelque chose, je suissujet à m'exagérer ma découverte et à ne plus voir qu'elle.

J'excuse ce défaut de mon esprit en l'appelant: effet nécessaire etsine qua non d'une sensibilité extrême.

[p. 7]

Quand une idée se saisit trop de moi au milieu de la rue, je tombe.Exemple: rue de la Rochelle, près la rue des Filles-Saint-Thomas,unique chûte pendant cinq ou six ans, causée, vers 1820, par ceproblème: M. Debelleyme doit-il ou ne doit-il pas, dans l'intérêtde son ambition, se faire nommer député? C'était le temps où M.Debelleyme, préfet de police (le seul magistrat populaire du temps desBourbons de la branche aînée), cherchait maladroitement à se fairedéputé[13].

Quand les idées m'arrivent an milieu de la rue, je suis toujours sur lepoint de donner contre un passant, de tomber ou de me faire écraser parles voitures. Vers la rue d'Amboise, un jour, à Paris (un trait entrecent), je regardais le Dr Edwards sans le reconnaître. C'est-à-dire,il y avait deux actions; l'une disait bien: Voilà le Dr Edwards; maisla seconde, occupée de la pensée, n'ajoutait pas: Il faut lui direbonjour, et lui parler. Le docteur fut très étonné, mais pas fâché;il ne prit pas cela pour la comédie du génie (comme l'eussent faitMM. Prunelle, ancien maire de Lyon, l'homme le plus laid de France,Jules-César Boissat, l'homme le plus fat, Félix Faure, et bien d'autresde mes connaissances et amis).


J'ai eu le bonheur de retrouver souvent Louis Crozet, à Paris, ou 1800;à Paris, de 1803 à 1806;[p. 8] à Plancy, de 1810 à 1814? où je j'allais voiret où je mis mes chevaux en pension pendant je ne sais quelle missionde l'Empereur. Enfin, nous couchâmes dans la même chambre (hôtel deHambourg, rue de l'Université) le soir de la prise de Paris en 1814.De chagrin il eut une indigestion dans la nuit; moi, qui perdais tout,je considérais davantage la chose comme un spectacle. Et d'ailleurs,j'avais de l'humeur de la stupide correspondance du duc de Bassano avecmoi, quand j'étais dans la 7e division militaire avec ce vieillardrimbambito[14], M. le comte de Saint-Vallier.

J'avais encore de l'humeur, je l'avoue à la honte de mon esprit, de laconduite de l'Empereur avec la députation du Corps législatif, où setrouvait cet imbécile sensible et éloquent nommé Laisné (de Bordeaux),depuis vicomte et pair de France, mort en 1835, en même temps quecet homme sans cœur, absolument pur de toute sensibilité, nomméRœderer.

Avec Crozet, pour ne pas perdre notre temps en bavardage admiratifde La Fontaine, Corneille, ou Shakespeare, nous écrivions ce quenous appelions des Caractères (je voudrais bien en voir quelqu'unaujourd'hui).

C'étaient six ou huit pages in-folio rendant compte (sous un nomsupposé) du caractère de quelqu'un de notre connaissance à tous deuxà un jury composé d'Helvétius, Tracy et Machiavel, ou[p. 9] Helvétius,Montesquieu et Shakespeare. Telles étaient nos admirations d'alors.

Nous lûmes ensemble Adam Smith et J.-B. Say, et nous abandonnâmes cettescience comme y trouvant des points obscurs ou même contradictoires.Nous étions de la première force en mathématiques, et après ses troisans d'Ecole polytechnique Crozet était si fort eu chimie qu'on luioffrit une place analogue à celle de M. Thénard (aujourd'hui pair deFrance mais, à nos yeux d'alors, homme sans génie: nous n'adorionsque Lagrange et Monge: Laplace même n'était presque, pour nous, qu'unesprit de lumière destiné à faire comprendre, mais non à inventer).Crozet et moi nous lûmes Montaigne, je ne sais combien de foisShakespeare de Letourneur (quoique nous sussions fort bien l'anglais).

Nous avions[15] des séances de travail de cinq ou six heures aprèsavoir pris du café à l'hôtel de Hambourg, rue de l'Université, avec vuesur le Musée des Monuments français, charmante création, bien voisinede la perfection, anéantie par ces plats B[ourb]ons.

Il y a orgueil peut-être dans la qualification d'excellentmathématicien à moi attribuée ci-dessus. Je n'ai jamais su le calculdifférentiel intégral, mais dons un temps je passais ma vie à songeravec plaisir à l'art de mettre en équation, à ce que j'appellerais, sije l'osais, la métaphysique des mathématiques. J'ai remporté le premierprix[p. 10] (et sans nulle faveur; au contraire, ma hauteur avait indisposé)sur huit jeunes gens qui, un mois après, à la fin de 1799, ont tous étéreçus élèves de l'Ecole polytechnique.

J'ai bien eu avec Louis Crozet six à huit cents séances de travailimprobus, de cinq à six heures chacune. Ce travail, sérieux et lessourcils

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