Dictionnaire de la langue verte

Dictionnaire de la langue verte
Title: Dictionnaire de la langue verte
Release Date: 2017-04-03
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

I

DICTIONNAIRE
DE LA
LANGUE VERTE

II

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ALFRED DELVAU
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ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CH. HÉRISSEY

III

ALFRED DELVAU
Dictionnaire
DE LA
LANGUE VERTE
NOUVELLE ÉDITION
conforme à la dernière revue par l'Auteur
AUGMENTÉE
D'UN SUPPLÉMENT
PAR
GUSTAVE FUSTIER


PARIS
C. MARPON & E. FLAMMARION, ÉDITEURS
rue Racine, 26, près l'Odéon.
Tous droits réservés.

IV V

PRÉFACE DE L'AUTEUR
I

Après l'étude des insectes, ces infiniment petits de la créationdivine, il n'en est peut-être pas de plus attrayante quel'étude des mots, ces infiniment petits de la création humaine,—aussidestructeurs les uns que les autres, les uns du sol, lesautres de l'âme. Le jour où l'homme est devenu savant, il estdevenu méchant: la bouche est un arc dont les syllabes sont lesflèches. C'est avec cela que nous nous entretuons depuis l'inventionde la parole et de sa sœur de lait l'écriture.

Qu'on se rassure! Je ne veux pas remettre de béquet auparadoxe usé de Jean-Jacques, lequel, d'ailleurs, quoique usé,peut marcher encore longtemps: je me contente de constateren passant l'influence désastreuse d'un bienfait. Je regrettepeut-être de savoir écrire et de savoir parler, mais je neregrette pas de savoir lire et de savoir écouter: si mon espritn'y a rien gagné en ornements, il y a gagné en autre chose.J'ai souffert de savoir, j'en souffrirai jusqu'au bout de ma viemortelle, mais je suis trop civilisé et trop Parisien pour ne VIpas aimer les picotements de mes plaies. Quand je rendraimon âme au Créateur,—qui en sera probablement aussiembarrassé que j'en ai été moi-même—je ne me serai pas beaucoupamusé, mais j'aurai été violemment distrait en ayant étéviolemment houspillé. Distraction passe rentes.

Bonne ou mauvaise, la parole—ou l'écriture, car toutesdeux marchent de pair,—est une invention sur laquelle il n'y apas à revenir. Cela est, que cela soit! Mais précisément parceque cela est, l'entomologie littéraire est une science fortattrayante qui a consumé au moins autant de vaillants cerveauxque l'autre entomologie. Celle-ci compte parmi ses illustrationsRéaumur, Linné, Bonnet, Latreille, Lamarck, VanGeer, Duméril, etc., etc. Celle-là compte parmi les siennes:—pourne pas remonter trop haut:—Érasme, GuillaumeBudé, les Scaliger, les Vossius, Casaubon, Turnèbe, Saumaise,les Estienne, Du Cange, Estienne Pasquier, P. Borel,le président Fauchet, Gilles Ménage, Dom Rivet, Le Duchat,Bernard de la Monnoye, Lacurne de Sainte-Palaye, Dupontde Nemours, et, en se rapprochant davantage de nous, GabrielPeignot, Roquefort, Charles Nodier, Francisque Michel,F. Genin, Marty-Laveaux, Burgaud des Marets, Charles d'Héricault,le comte Jaubert, et d'autres encore. Ah! les entomologisteslittéraires ne manquent pas en France!

Moi, je ne compte pas, bien entendu; je fais nombre seulement,—commeles zéros. Je n'ai jamais mis ma gloire àécrire un livre utile sur la matière, comme ont fait la plupartde mes illustres devanciers: j'ai chassé aux mots comme onchasse aux papillons,—pour mon propre plaisir. Aux papillonset aux scarabées aussi, aux chenilles aussi, aux anopluresaussi,—aux anoplures surtout, dirai-je hardiment, sans vergogneaucune. Pourquoi m'en défendre? Toutes les curiositéssont permises: les yeux ont le droit de voir, les oreilles detout entendre; seules, les lèvres n'ont pas toujours le droit VIIde tout révéler,—ce qui est un mal. J'ai laissé aux délicatsd'en haut, aux aristocrates de la philologie, le soin de trier, declasser et d'étiqueter leurs trouvailles de choix. Ravageur littéraire,j'ai obscurément, pendant sept ou huit ans, battu demon crochet tous les ruisseaux, promené ma lanterne sourdedans les coins ténébreux, ramassant sans cesse et sans fin,heureux d'un tesson comme Rousseau d'une pervenche, etenrichissant chaque jour mon musée d'un nouveau débris,sans lui enlever un grain de sa poussière, un atome de saboue, une parcelle de sa rouille: tel trouvé, tel conservé. Enmouchant une expression malpropre, on s'expose à lui arracherle nez, c'est-à-dire le caractère, l'originalité.

Ce sont ces mots morveux que je me suis plu à colligerpendant sept ou huit ans et à réunir en un corps de livre dontje n'espérais jamais tirer parti que pour moi seul, pour mapropre édification. Le hasard—qui est le dieu des livresencore plus que des hommes—en a décidé autrement; leDictionnaire de la langue verte a paru et l'empressement dupublic à en épuiser la première édition jusqu'au dernier exemplairem'a prouvé qu'il y avait de par le monde d'autrescurieux que moi. Je m'en réjouis sans m'en enorgueillir, ayantpour vice capital la modestie, et, quoique mon nom soitdésormais fatalement accolé au Dictionnaire de la langueverte comme celui du Florentin Vespuce au Nouveau-Monde,je ne fais aucune difficulté pour déclarer que je n'ai pas eul'honneur de découvrir cette Amérique; il y a eu avant moide hardis ravageurs parisiens. Je n'ai pas à leur décerner deremerciements, n'ayant pas jugé bon de me servir d'eux, ni àleur adresser d'éloges, n'en ayant déjà pas de trop pour moi.Car enfin, il faut bien que je me décide à le répéter: enfant dupavé de Paris, et d'une famille où l'on est faubourien de pèreen fils depuis cinq ou six générations, j'ai cueilli sur leurtige et ramassé sur leur fumier natal tous les mots de mon Dictionnaire, VIIItous les termes bizarres, toutes les expressions pittoresquesqui s'y trouvent accumulées: il n'en est pas une seuleque je n'aie entendue de mes oreilles, cent fois au moins,dans la rue Saint-Antoine ou dans la rue Neuve-Bréda, dans unatelier de peintres ou dans un atelier d'ouvriers, dans les brasserieslittéraires ou dans les cabarets populaciers, ici ou là,même ailleurs où beaucoup de délicats n'osent pas aller depeur de s'y crotter l'oreille et de s'y salir l'esprit, et où je n'aipas craint d'aller, moi, parce que nous avons, nous autresmoralistes, le double privilège de la salamandre et de l'hermine,et que nous pouvons traverser toutes les flammes sansen être roussis, toutes les fanges sans en être souillés.

Voilà ce qui constitue le mérite, j'oserai ajouter la saveur,du dictionnaire de la Langue verte, dont je désire qu'on dise—aulieu de le redouter—ce qu'on a dit du Tableau de Parisde Sébastien Mercier, qu'il a été pensé dans la rue et écrit surune borne: cette ironie serait son éloge et ma récompense,parce qu'elle prouverait qu'il est un fidèle tableau des mœursondoyantes et diverses des Parisiens de l'an 1865-66. Et puis,qu'on m'en sache gré ou non, j'ai la conviction d'avoir faitquelque chose d'utile en remuant cette fange, en plongeantrésolument dans les entrailles mêmes de cet océan de boue,d'où, si j'ai rapporté des madrépores et des polypes monstrueux,j'ai dû rapporter aussi quelques coraux et quelquesperles.

II

Maintenant, pourquoi Dictionnaire de la Langue verte? Cen'est pas là, qu'on daigne me croire, un titre de fantaisie choisipour accrocher le regard du passant et forcer son attention: IXje ne l'ai pris que parce que je devais le prendre, parce queles mots de ce Dictionnaire appartiennent à la Langue verte.

Je n'ai pas plus inventé cette appellation singulière que jen'ai inventé les divisions de cant et de slang, qui servent àdistinguer les argots anglais, et qui m'aideront à distinguerles argots parisiens. Le  [1],cant c'est l'argot particulier; le slang,c'est l'argot général. Les voleurs parlent spécialement le premier;tout le monde à Paris parle le second,—je dis tout lemonde; si bien qu'un étranger, un Russe par exemple, ou unprovincial, un Tourangeau, sachant à merveille «la languede Bossuet» et de Montesquieu, mais ignorant complètementla langue verte, ne comprendrait pas un mot des conversationsqu'il entendrait en tombant à l'improviste dans un atelier depeintres ou dans un cabaret d'ouvriers, dans le boudoir d'unelorette ou dans le bureau de rédaction d'un journal. En France,on parle peut-être français; mais à Paris on parle argot, et unargot qui varie d'un quartier à l'autre, d'une rue à l'autre, d'unétage à l'autre. Autant de professions, autant de jargons différents,incompréhensibles pour les profanes, c'est-à-dire pourles gens qui ne font que traverser Pantin, la capitale des stupéfactions,parce qu'elle est celle des étrangetés. L'argot desgens de lettres ne ressemble pas plus à celui des ouvriers quecelui des artistes ne ressemble à celui des filles, ou celui desbourgeois à celui des faubouriens, ou celui des voyous à celuides académiciens,—car les académiciens aussi parlent argotau lieu de parler français, ainsi que le prouveront les exemplessemés dans ce livre.

XJ'en conviens sans effort, c'est une langue sanglante et impie,le cant, l'argot des voleurs et des assassins; une languetriviale et cynique, brutale et impitoyable, athée aussi, féroceaussi, le slang, l'argot des faubouriens et des filles, des voyouset des soldats, des artistes et des ouvriers. Toutes deux, je lesais, renferment une ménagerie de tropes audacieux, ricaneurset blasphémateurs, une cohue de mots sans racine dans n'importequelle autre langue, sans aucune étymologie, mêmelointaine, qui semblent crachés par quelque bouche impure enveine de néologismes et recueillis par des oreilles badaudes;mais toutes deux aussi, quoi qu'on fasse et dise, sont pleinesd'expressions pittoresques, de métaphores heureuses, d'imagesjustes, de mots bien bâtis et bien portants qui entreront unjour de droit dans le Dictionnaire de l'Académie comme ilssont entrés de fait dans la circulation, et même dans la littérature [2],où ils se sont si vite acclimatés et où, de voyous, ils sontdevenus bourgeois. Et je ne parle pas d'un vaudeville isolé,comme les Deux Papas très bien, où l'on «dévide le jar» aussiproprement qu'à Poissy; je parle du Dictionnaire de M. Littréet des œuvres dramatiques les plus importantes de ce temps,les Effrontés d'Émile Augier, la Vie de Bohème d'Henry Murger,la Famille Benoiton de Victorien Sardou, etc.

Pour qu'il en soit ainsi, pour que des écrivains de valeur—authéâtre, dans le roman, dans la fantaisie—se soientlaissé raccrocher par ces expressions hardies, forcées de faire XIle trottoir parce que, sans domicile légal, il faut qu'elles aientdes séductions, des irrésistibilités que n'ont pas les mots de lalangue officielle, il faut qu'ils aient reconnu dans cette languedu ruisseau la succulence, le nerf, le chien de la langue préféréede Montaigne et de Malherbe [3].

Qui sait d'ailleurs si cette langue parisienne, qui charrietant de paillettes d'or au milieu de tant d'immondices,—Floreétrange où tant de plantes charmantes s'épanouissent aumilieu de tant de plantes vénéneuses—n'est pas appelée unjour à transfuser son sang rouge dans les veines de la vieillelangue française, appauvrie, épuisée depuis un siècle, et quifinira par disparaître comme le sanscrit? Les puristes du sérailont beau la déclarer fixée, immuable, éternelle, cela ne l'empêchepas de se déliter, de s'effriter, de se lézarder: si l'on n'yprend garde, elle s'effondrera, malgré les béquilles que luimettent en guise d'étais, ses quarante architectes de l'Institut.Caveant consules! Veillez au maintien de la langue parisienne,écrivains qui voulez qu'il y ait encore une langue française!

III

On s'étonnera peut-être de voir réunis, confondus dans unepromiscuité fâcheuse, le cant et le slang, l'argot des gredins et XIIcelui des honnêtes gens, les adorables mimologismes desenfants et les expectorations repoussantes des faubouriens.C'était une nécessité née de la confusion déplorable des classessociales à Paris, où le crime coudoie le travail, où le cynismeheurte l'innocence, où le vice flâne en compagnie de lavertu, où l'esprit emboîte le pas à la bêtise. Frères ennemis,ces argots, mais frères,—comme les hommes qui lesparlent.

On pourrait s'étonner aussi, et tout aussi justement, de voirattribuer à la langue populaire une foule de mots sortis de lalangue du bagne, de la prison et des mauvais lieux. Au premierabord, cela choque autant que cela surprend, oui; maisen réfléchissant à la façon dont s'enrichissent les langues, oncomprend et l'on s'incline, attristé. Une expression tombedes lèvres flétries d'un forçat, non pas au bagne, où il est défenduaux honnêtes gens d'aller, mais dans un cabaret, dansune rue de

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