La première canadienne du Nord-ouest

La première canadienne du Nord-ouest
Title: La première canadienne du Nord-ouest
Release Date: 2018-01-29
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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RELIGIEUSE ET NATIONALE

APPROUVÉE

PAR Mgr L’ÉVÊQUE DE MONTRÉAL.


1re SÉRIE IN-12

On lui prépara des présents et des discours. Tous voulaient lui faire bonne mine.


LA
PREMIÈRE CANADIENNE
DU
NORD-OUEST

OU

Biographie de Marie-Anne Gaboury,
arrivée au Nord-Ouest en 1806, et décédée à Saint-Boniface
à l’âge de 96 ans

PAR

M. l’abbé G. DUGAST.

La femme forte est la joie de son mari.

Eccl., xxvi, 2.

MONTRÉAL

LIBRAIRIE SAINT-JOSEPH

Cadieux & Derome

1883


Enregistré conformément à l’acte du Parlement du Canada en l’annéemil huit cent quatre-vingt-trois,
par Cadieux & Derome, aubureau du Ministre de l’Agriculture à Ottawa.


AVANT-PROPOS.

La première Canadienne-Française qui partit du Canada pour aller à laRivière Rouge, dans le Nord-Ouest, fut Marie-Anne Gaboury, épouse deJ.-Bte Lajimonière et mère de la nombreuse famille Lajimonière établieau Manitoba. Elle arriva dans ce pays dès le commencement de ce siècle,en l’année 1807, et ce ne fut qu’en 1818, que d’autres Canadiennesosèrent suivre leurs maris dans ces contrées sauvages.

Indépendamment de toute autre considération, le seul fait d’avoir eule courage de suivre son époux sur cette terre lointaine, pour obéirà un devoir d’épouse fidèle et dévouée, suffirait pour que son nomméritât d’être connu; mais outre ce motif, la vie de Mme Lajimonièrependant les douze premières années qu’elle eut à passer au milieudes sauvages, dans les prairies de l’Ouest, a 6 été semée de tantd’épisodes émouvants que le plus simple récit de cette vie héroïque nepeut manquer d’intéresser quiconque est capable d’apprécier le courageet d’admirer le dévouement.

Peu de femmes ont eu, autant de fatigues à supporter que MmeLajimonière, de dangers à courir, et d’ennuis à dévorer. Les voyageursdes pays d’en haut qui vivent encore ont seuls une idée de cequ’étaient les déserts sauvages du N. O. il y a plus de soixante ans;de ce que les marches à travers les immenses prairies et les boisavaient de fatigant, même pour les hommes forts et robustes. Malgré cesdifficultés, Mme Lajimonière, pendant près de douze ans, a suivison mari, tantôt à pied, tantôt à cheval, dans toutes les coursesaventureuses de sa vie de trappeur, au milieu des nations barbares,souvent en guerre les unes contre les autres.

Son genre de vie, quoique devenu plus calme après l’arrivée desmissionnaires, fut cependant très loin de lui offrir le confort 7des pays civilisés. Les différents fléaux qui affligèrent la colonienaissante de la Rivière Rouge soumirent longtemps ses habitants à unefoule de privations et de misères; Mme Lajimonière en eut sa largepart. Ce qui étonnera le lecteur, après avoir parcouru cette notice,sera d’apprendre que cette femme, qui paraissait d’une constitutiondélicate, a pu arriver, sans aucune infirmité, jusqu’à l’âge avancéde 96 ans. Si le dicton populaire, La misère ne fait pas mourir, apu être vrai quelquefois, c’est bien assurément dans la vie de MmeLajimonière.

Comme cette femme a vécu, à la Rivière Rouge, à l’époque où se sontpassés, entre les deux compagnies de traite, les événements les plusimportants dans l’histoire du pays, et comme son mari, M. Lajimonière,par ses rapports avec la Compagnie de la Baie d’Hudson, fut obligé d’yprendre part, nous serons naturellement amené à en dire un mot dans lecours de ce récit.

Tous les faits que nous rapporterons, nous 8 les avons recueillisde la bouche des plus anciens habitants de la Rivière Rouge, enparticulier de la famille Lajimonière elle-même, dont les plus anciensmembres sont encore vivants. Nous avons mis le plus grand soin à nousassurer de l’exactitude des dates et des faits. Ce n’est donc pas unroman que nous avons écrit, mais bien les scènes très réelles d’unevie réelle.

C’est après avoir lu l’histoire des Canadiens dans l’Ouest, par M.Tassé, que nous avons pensé à recueillir sur la première Canadiennevenue à la Rivière Rouge, les notes que nous publions aujourd’hui.


9

LA PREMIÈRE CANADIENNE
DU
NORD-OUEST.
I

Marie-Anne Gaboury naquit à Maskinongé, diocèse de Trois-Rivières,le 6 novembre 1782, du mariage de Charles Gaboury et de Marie-AnneTessier. Elle fut baptisée le même jour par le révérend M. Rinfret quidesservait alors cette paroisse. Un de ses oncles, M. Gaboury entradans les ordres et demeura longtemps à Saint-Sulpice.

A l’âge de 14 ans, elle sortit de sa famille pour aller demeurer aupresbytère, chez M. le curé Vinet, pour aider la ménagère. Sa vie, quidevait être plus tard si accidentée, fut assez monotone jusqu’à l’âgede 25 ans. Enfermée, avec une vieille gouvernante, entre les quatremurs d’un presbytère, elle dut trouver la solitude bien profonde:ordinairement le séjour dans ces demeures permet peu de rapports avecle monde. Là, les jours se suivent et se ressemblent. Pendant onzeans la jeune Marie-Anne Gaboury vécut ainsi 10 calme et tranquille,auprès de l’église, sans soupçonner le moins du monde que les annéesqui suivraient allaient opérer un changement aussi incroyable dans sonexistence.

Durant l’hiver de l’année 1806, un jeune Canadien, du nom de J.-BteLajimonière, qui avait déjà passé cinq ans dans le N. Ouest, descenditau Canada pour revoir sa famille établie à Maskinongé.

Les vieillards se rappellent encore quelle sensation produisait dans laparoisse l’arrivée d’un voyageur des pays d’en-haut. Tout le mondevoulait le voir, lui parler, et surtout l’entendre: il avait tantd’histoires émouvantes à raconter! Des récits merveilleux tombaient deses lèvres; ce n’était pas toujours l’exacte vérité; mais n’importe,c’était intéressant; on n’en demandait pas davantage. A beau mentir quivient de loin! Parents, amis, étrangers, accouraient se presser autourdu narrateur pendant les longues soirées d’hiver. C’était quelquefoisà la suite de ces narrations si propres à exalter 11 l’imaginationd’une jeunesse avide d’aventures que se déclaraient les vocationspour les lointains voyages. Les jeunes filles les plus timides, nepouvant maîtriser leur curiosité, sortaient de leur retraite pour veniréprouver un petit frisson d’horreur au récit d’une histoire effrayante.On ne doit donc pas s’étonner, si Marie-Anne Gaboury alors âgée devingt-cinq ans, obtint de sa vieille gouvernante, après beaucoup derecommandations, la permission d’assister aux veillées dont un jeunevoyageur était le héros, à Maskinongé, pendant l’hiver de 1807. Ce futprobablement à l’une de ces réunions qu’elle fit la connaissance dujeune trappeur et se laissa prendre au charme de ses récits.

Pendant son séjour en Canada, M. Lajimonière n’avait communiqué àpersonne son dessein de remonter dans le Nord-Ouest, et dans laparoisse tous ses amis pensaient que cinq années d’aventures chez lessauvages suffisaient pour le dégoûter des voyages, et que désormais ilallait reprendre la vie paisible de cultivateur au foyer de sa 12famille. Marie-Anne Gaboury était elle-même dans cette conviction,quand M. Jean-Baptiste Lajimonière la demanda en mariage. Elle avaitalors vingt-cinq ans. Avant de donner son consentement, elle consultasa famille et son curé, chez qui elle demeurait depuis onze ans.Personne ne pensa à poser pour condition qu’il ne repartirait plus pourles voyages, tant on était persuadé qu’il n’y songeait pas lui-même. M.Lajimonière appartenant à une famille respectable de Maskinongé, lesparents de Marie-Anne Gaboury ne firent point d’objection à ce que leurfille lui donnât sa main. Le mariage fut fixé au 21 avril.

Jusque là, tout allait bien. Les noces eurent lieu sans qu’aucunearrière-pensée apportât l’ombre la plus légère au bonheur de la jeuneépouse, et troublât le moins du monde ses rêves d’avenir.

Cependant, le printemps, amenant avec lui la maladie des voyages, netarda pas à arriver.

13

C’est une chose étrange que cette passion des aventures quand unefois elle a pris racine dans un cœur: on dirait que les fatigues,les misères et les dangers ne font que la développer davantage. Levoyageur ressemble au joueur, qui se passionne pour le jeu à mesurequ’il perd: il espère, à chaque nouveau voyage qu’il entreprend, qu’ilreviendra accompagné de la fortune. Nos anciens Canadiens qui ontvoyagé autrefois dans le N. O. pour les compagnies de traite n’ontjamais pu dans la suite, malgré les misères qu’ils supportaient dansleurs courses, se complaire à la vie tranquille des habitants de lacampagne; ceux qui se sont faits cultivateurs plus tard font exceptionà la coutume générale.

Vers les premiers jours de mai; M. Lajimonière déclara donc à sa femmeque son intention était de repartir bientôt pour aller faire un secondvoyage au Nord-Ouest. Cette nouvelle fut un coup poignant pour MmeLajimonière; cependant elle ne se découragea pas trop d’abord; ellecrut qu’à force 14 d’instances et de prières, elle finirait pardétourner son mari de ce dessein, qu’il lui avait caché avant de lademander en mariage; mais quand, après avoir apporté les raisons lesplus fortes et les plus convaincantes, elle vit que cette résolutionétait inébranlable et qu’il voulait partir à tout prix, elle sentitalors tout ce qu’il y avait de pénible dans sa position. Il était troptard pour poser des conditions; il ne restait plus d’autre alternativeque celle de laisser partir seul son époux, sans espoir de ne le revoirqu’après de bien longues années, peut-être jamais; ou bien de partiravec lui pour aller dans un pays barbare partager, pendant le reste deses jours, ses fatigues, ses misères, et ses dangers.

A la rigueur, elle n’était pas obligée de prendre ce dernier parti. Sesparents étaient opposés à ce voyage; ils savaient que si leur fille sedécidait à l’entreprendre, ils ne la reverraient plus jamais sur cetteterre; et cette pensée les affligeait profondément.

Dans son incertitude, Madame Lajimonière 15 alla consulter son curé,M. Vinet, chez qui elle venait de passer les onze dernières années desa vie; et elle prit d’avance la résolution de suivre la voie qu’illui indiquerait. Dans une telle situation, un conseil irréprochablen’était pas chose facile à donner. M. Vinet ne se fit pas illusion surles épreuves de tout genre qui attendaient cette jeune femme dans lecas où elle consentirait à partir avec son mari. Il savait qu’une foisrendue dans ces lointaines contrées, elle ne pourrait plus trouver nipour elle-même ni pour sa famille (si Dieu lui en donnait une) aucunsecours religieux. Les missionnaires n’avaient pas alors pénétré jusquelà pour y porter les lumières de la foi, et tous les peuples de cesimmenses territoires vivaient encore dans l’infidélité. Sous le rapporttemporel l’aspect n’était pas plus souriant: elle serait obligée de sefaire à la vie nomade comme les sauvages du désert pendant bien desannées peut-être; il était facile de prévoir que la civilisation nepénétrerait pas de sitôt dans cette partie de l’Amérique. Cependant,après avoir tout bien examiné, sans 16 flatter le tableau, M. Vinetdit à Mme Lajimonière que si, malgré cet avenir chargé de nuages,elle se sentait le courage et la force de partir pour le Nord-Ouest, illui conseillait de suivre son mari plutôt que de le laisser partir seul.

De ce moment la résolution de Mme Lajimonière fut arrêtée; ellese remit entre les mains de la divine Providence, et commençaimmédiatement les préparatifs de son départ.

Ce fut dans la première semaine de mai, à peine quinze jours après sonmariage, que Mme Lajimonière fit ses adieux à la belle paroisse deMaskinongé, où elle avait coulé des jours si calmes, et que désormaiselle ne devait plus revoir.

Si, à ce moment là, le tableau de l’avenir se fut déroulé devant ellepour lui laisser voir avec ses ennuis, ses misères et ses souffrances,les soixante et dix années qu’elle aurait à passer dans les payssauvages qui désormais allaient devenir sa patrie, il est bien probable17 que son courage aurait failli et qu’elle aurait renoncé au desseinde suivre son mari sur cette terre lointaine: mais heureusement quepour Mme Lajimonière comme pour les autres, le drame de la vie nes’est montré que jour par jour, et au moment de se séparer pour jamaisde sa famille, de ses amis, et de tout ce qu’elle avait de plus cher aumonde, elle a pu encore bercer son imagination de douces espérances.C’est ainsi que se passe la vie, semée de peines et de soucis, dontquelquefois le poids nous accable; notre existence deviendrait unfardeau doublement pesant si nous

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