Correspondance: Les lettres et les arts

Correspondance: Les lettres et les arts
Author: Zola Émile
Title: Correspondance: Les lettres et les arts
Release Date: 2018-02-21
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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CORRESPONDANCE
—LES LETTRES ET LES ARTS—


ÉMILE ZOLA

CORRESPONDANCE
—LES LETTRES ET LES ARTS—


TROISIÈME MILLE


PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, rue de grenelle, 11


1908

Tous droits réservés.


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

15 exemplaires numérotés sur papier du Japon

50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.


AVIS DE L'ÉDITEUR

La Correspondance d'Émile Zola est publiée en troisparties distinctes:

La première, qui forme la matière du premier volume,comprend les lettres de jeunesse, celles que l'écrivain,alors à ses débuts, écrivait à trois de ses amis etcondisciples;

Les lettres touchant à des questions littéraires ou artistiqueset adressées pour la plupart à des confrères fontl'objet du présent volume;

Le troisième volume contiendra exclusivement des lettresrelatives à l'Affaire Dreyfus.

E. F.


[Pg 1]

CORRESPONDANCE
—LES LETTRES ET LES ARTS—


LETTRES A ANTONY VALABRÈGUE


Les lettres qu'on va lire ont été écrites par Émile Zola audébut de sa carrière. Il avait noué des relations d'amitié, àAix-en-Provence, avec le poète Antony Valabrègue, âgé alorsde dix-neuf ans et qui faisait ses premiers essais dans la littérature.Celui-ci venait de temps à autre à Paris, avant d'yêtre fixé définitivement, et, dans l'intervalle de ces voyages,une correspondance s'échangea entre les deux jeunes gens.

Zola, de quelques années plus âgé que son ami, lui raconteses premiers succès, lui fait part de ses projets et de sesthéories littéraires, lui parle de ses découragements et de sesespérances, et cherche à lui faire partager ses idées, tout endonnant au débutant des conseils et des avis.

Le romancier appelle son ami à Paris, auprès de lui. Ilvoudrait l'entraîner dans la mêlée littéraire; mais l'espritcontemplatif du jeune homme n'était pas porté vers le roman;son tempérament le dirigea vers la critique littéraire, et plustard, vers la critique d'art où il se fit rapidement un nom,tout en restant poète jusqu'à sa dernière heure.

[Pg 2]M. Emile Blémont, dans la préface qu'il a écrite pour levolume des poésies posthumes d'Antony Valabrègue paru en1902—l'Amour des Bois et des Champs,—cite quelquespassages de cette correspondance, dans lesquels Émile Zolaenvoie des appels pressants à son ami resté à Aix.

Les lettres que nous publions, dans ce chapitre à part, ontété écrites d'une façon suivie de 1864 à 1867. A ce moment,Antony Valabrègue s'installa à Paris, et débuta avec desvers dans L'Artiste, dirigé par Arsène Houssaye, à qui Zolal'avait très chaudement recommandé. A cette époque les deuxamis se voyaient fréquemment, et la correspondance cessanaturellement.

La guerre dispersa les uns et les autres. Émile Zola, à quile médecin avait conseillé de conduire sa femme dans leMidi, se décida à quitter Paris pour aller installer sa mèreet sa femme près de Marseille, chez des amis; quand ilvoulut revenir, c'était impossible, Paris était bloqué. Il restadonc à Marseille et y fonda, pour occuper ses loisirs forcés,un journal: La Marseillaise. Antony Valabrègue fut incorporédans la garde mobile des Bouches-du-Rhône. Quelques lettresfurent échangées de Bordeaux, en 1871, où les deux amis serejoignirent après l'armistice.

Les années suivantes ne nous donnent plus que de courtsbillets sans intérêt littéraire, mais qui témoignent quel'amitié des années de début s'est toujours conservée chezles deux écrivains.


I

Paris, le 21 avril 1864.

Mon cher Valabrègue,

Je vous écris au courant de la plume, en hommepressé, non pas que j'aie beaucoup de besogne en cemoment, mais je suis tellement paresseux que je me[Pg 3]hâte toujours de terminer le travail commencé, pour neplus rien faire ensuite.

Parlons de moi. Voilà un sujet intarissable et surlequel j'ai au moins le mérite d'écrire en toute science.Vous me demandez si je n'ai plus d'ennuis chezM. Hachette. La question est délicate. A vous dire vrai,la réponse m'embarrasse. Je ne sais pas bien moi-mêmejusqu'à quel point j'ai le droit de me plaindre; la grandesagesse serait assurément d'avoir une belle indifférencepour les menus détails et de vivre en pensée où il meplairait. J'essaye d'avoir cette sagesse; je suis souvent enProvence, souvent au delà des mers, plus souvent encoreau delà des étoiles; ce qui me permet de n'être presquejamais à mon bureau. Permettez-moi donc de ne pasrépondre à votre première question; je m'ennuieraiscertainement à la librairie, si j'avais toujours consciencede m'y trouver.—Vous me demandez ensuite si j'ai desnouvelles des Jeux-Floraux. D'excellentes: aucune demes pièces n'est couronnée. Qu'allais-je faire dans cettegalère? Me voilà dans une fâcheuse position: je ne puisplus me moquer de cette Académie. Il y a vraiment unpeu d'enfantillage dans mon caractère; il est indigned'un homme ayant en littérature des opinions bienarrêtées de sacrifier bêtement à la gloriole. C'est ce quej'ai fait, et je me trouve puni par mes propres reproches.Je crois que mes deux pièces de vers ont été préalablementjetées au panier, sans même être admises au concours;elles auront effarouché les pudiques mainteneurschargés de maintenir, dans l'intérêt général, les bonnesmœurs et les bonnes chevilles. Dieu leur soit en aidedans cette noble tâche.—Vous me demandez encore sila transcription de mes Contes avance. Je n'ai pas recopiéune seule ligne, et je ne sais quand je commenceraicette besogne. Je voudrais vous bien faire comprendre[Pg 4]ma façon d'agir envers mes manuscrits. Tantqu'ils sont sur le métier, j'y songe avec amour, je rêvede les recopier sur du beau papier, très lisiblement; cesont des enfants adorés, pour lesquels je prépare les plusriches trousseaux du monde. Ils naissent peu à peu, ilsvivent enfin. Alors se passe en moi un singulier phénomène.L'enfant me paraît rachitique, sans grâce aucune;un invincible dégoût me prend, et je laisse de côté cequi m'a coûté tant de travail, pour songer à une œuvrenouvelle.—J'ai une meilleure excuse à vous donner dema paresse. Les conférences de la rue de la Paix m'occupentau point que je ne dispose plus que d'une seulesoirée par semaine. J'ai dû rendre compte, successivement,des études les plus diverses: Chopin, Gil-Blas deLesage, le Peuple dans Shakespeare et dans Aristophane,les Caractères de La Bruyère, l'Amour de Michelet,Molière philosophe, etc. Une telle variété m'obligeà des lectures qui me prennent tout mon temps. Heureusement,ces conférences vont bientôt finir. Alors, sansdoute, je me remettrai à travailler pour moi; mais il estfort possible que j'achève un roman commencé depuisdeux ans, sans m'occuper davantage de mes Contes. Ils'agit d'avoir beaucoup d'œuvres dans son secrétaire; ilest toujours temps de se mettre en communication avecles lecteurs.

Parlons de vous maintenant. Vous ne faites rien sousprétexte qu'il fait chaud. J'aimerais mieux plus de franchise.Quand on ne fait rien, c'est qu'on a envie de nerien faire. Je vous gronde, car je crains pour vous ladéplorable influence du milieu dans lequel vous voustrouvez. Vite, commencez quelque épopée en vingt-quatrechants, ou vous allez tout doucement vous endormirsans vous en apercevoir. Il n'y a qu'un rien du bâillementau sommeil, et vous semblez déjà bâiller terriblement.[Pg 5]Vous savez que j'attends de vos vers; je vousforcerai bien à travailler en promettant de vous applaudir.Songez à toutes les belles choses que vous avez àfaire.

Parlons des autres. Une demi-page, voilà qui est suffisant.Cézanne[1] a fait couper sa barbe et en a consacréles touffes sur l'autel de Vénus victorieuse. Baille[2] s'estfait arracher une dent hier soir; vous pourriez croireque c'est par pure précaution, pour ne plus mordre ausang; mais je vous dois la vérité: cette dent le faisaitbeaucoup souffrir. Tous deux, Baille et Cézanne, Cézanneet Baille, vous serrent les mains vigoureusement.Si vous voyez Marguery[3], dites-lui donc qu'il me réponde.C'est très aimable à lui de m'avoir envoyé un exemplairedu Fils de Thésée; mais je ne le tiens pas quitte pourcela d'une lettre à laquelle j'ai certainement droit.J'aurai peu d'occasions, dans notre correspondance, devous parler de ce que je viens d'appeler les autres. Lestrois jeunes gens que j'ai nommés ne sont pas les autreset je leur demande bien pardon de les avoir ainsitraités; les autres, ce sont tous les imbéciles de ce basmonde, tous ceux qui n'existent pas pour moi. Que devivants on pourrait enterrer!

Pardon de vous avoir conté si mal des nouvelles sipeu intéressantes. Écrivez-moi aussi souvent que vousvoudrez.

Tout à vous.

Ma mère vous remercie de votre bon souvenir.


[Pg 6]

II

Paris, le 6 juillet 1864.

Mon cher Valabrègue,

J'ai un million de pardons à vous demander pour lelong silence que j'ai gardé à votre égard. Je ne sais sivous me croirez: mais je n'ai pu vous répondre plus tôt,faute de temps, certains jours, faute de gaieté, certainsautres. Il serait plus commode, je le sais, d'expliquertout ceci par une bonne crise de paresse. Toutefois, maparesse travailleuse, comme vous vous plaisez à appelermon exactitude ordinaire, n'est certainement pour rienen cette occasion; je serai, si vous le voulez à touteforce, un paresseux paresseux.

Vous voyez, d'ailleurs, que je ne regarde guère autravail. J'ai pris la plus grande feuille de papier que j'aipu trouver dans mon tiroir, estimant qu'on doit, en littérature,infliger la peine du talion; quatre grandespages de prose doivent être punies par quatre grandespages de prose. Je vais donc emplir tranquillement monpapier, regardant à la quantité, et non à la qualité. Ceque je veux c'est m'acquitter, au courant de ma plume,d'une dette que le temps ne ferait que rendre pluslourde.

A vrai dire, je ne sais trop que vous conter. Je vaisêtre obligé de répondre à votre bonne et excellente lettrequi m'égorge doucereusement d'un bout à l'autre. Il estpeu décent, je le sais, qu'un auteur prenne sa défense[Pg 7]lui-même. Mais, ma foi, quand on n'a personne sous lamain qui puisse répondre pour vous, il est juste, il mesemble, de ne pas se laisser attaquer sans crier. Je vaisdonc crier; pas trop fort, mais tout juste assez pour couvrirvotre voix. Ainsi, je ne l'entendrai plus. Il est sidoux de n'écouter que soi et d'avoir toujours raison!Voici donc ma critique. Et d'abord, permettez-moi devous le dire, vous avez parlé contre moi avec moi: touten disant ce que je disais moi-même, vous avez sembléignorer que mon article renfermait précisément ce quevous l'accusiez d'omettre. Relisez-moi avec attention, etvous verrez que j'étais complètement de votre avis; carvotre avis est né de ma prose. Je pense devoir, pour plusde clarté, résumer ici en deux lignes ce que j'ai dit entrois colonnes: Je crois qu'il y a dans l'étude de la nature,telle qu'elle est, une grande source de poésie; je croisqu'un poète, né avec un certain tempérament, pourradans les siècles futurs trouver des effets nouveaux ens'adressant à des connaissances exactes; je ne nie pas,d'ailleurs, que le champ poétique ne soit immense, quedes centaines de poètes ne puissent y tracer leurs sillons,chaque poète le sien, et qu'aucun ne ressemblera à celuique j'ai rêvé un instant de creuser; seulement, s'il existemille genres de poésie, et si j'en invente un nouveau,vous ne pouvez, vous le défenseur de ces genres que jen'attaque pas, me blâmer d'avoir agrandi la carrière déjàsi vaste, et me faire un crime de choisir un sentier plutôtqu'un autre. Vous dites que je ne vous ai pas convaincu.Mais je n'avais nullement pris à tâche de vous convaincre.J'ai causé simplement avec moi-même, devant le public,émettant mes idées, forçant peut-être un peu la note,pour mieux faire comprendre les beautés que je découvraisdans ce monde grandiose de la vérité. Ici j'arrive àvotre premier reproche, celui du caractère trop personnel[Pg 8]de mon article. Trop personnel! Bon Dieu!Voudriez-vous que j'aie l'opinion du voisin, ou mêmecelle de toute une foule? On ne saurait être trop personnel.Ceux qui sont personnels se nomment Dante,Shakespeare, Rabelais, Molière, Hugo, etc. Ceux-là n'ontjamais consenti à parler au nom des autres; le moi emplitleurs œuvres. Je vous le demande, un écrivainpeut-il écrire autre chose que: «Je pense ceci, je croiscela?» Un livre, un article, n'est jamais que l'opinion,que la pensée d'un seul; il y aurait tromperie à vouloirnous les donner comme n'étant écrits par personne, etdès qu'ils ont quelqu'un pour auteur, nous devons voirce quelqu'un, l'entendre rire et pleurer, le suivre danssa raison et dans sa folie. Ce que nous cherchons dansune œuvre, c'est un homme.

Heureux ceux que l'on retrouve sous la lettre écrite,car ceux-là, ce sont ceux qui ont un visage connu etaimé. Allez, dites «moi» sans crainte; le jour oùvotre moi deviendra

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