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Le Secret professionnel

Le Secret professionnel
Author: Cocteau Jean
Title: Le Secret professionnel
Release Date: 2018-04-18
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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JEAN COCTEAU

Le Secret professionnel

PARIS

LIBRAIRIE STOCK

PLACE DU THÉÂTRE FRANÇAIS
1922

JEAN COCTEAU


Poète français, né à Maisons-Lafitte. Publie sespremiers vers à dix-sept et dix-huit ans. (PrinceFrivole, Danse de Sophocle). Le Potomak, interrompupar la guerre, est amplifié pendant la guerreet ne paraît qu'en 1919. L'auteur l'annonce commela préface de ses ouvrages à venir. En effet LePotomak est un livre qui renferme tous les malaises d'unemue profonde. À partir de ce moment, Cocteau va sechercher sur des routes plus difficiles. Il se trouve en1918 avec Le Cap de Bonne-Espérance. La modeétait alors aux natures-mortes et aux nuances subtiles.Le Cap leur oppose une sorte de grosse fuguesans pédales. Ensuite il donne coup sur coup: LeCoq et l’Arlequin qui précisait, annonçait ou devinaitles directives de la jeune musique et autour dequoi se réunirent les compositeurs du groupe des Six,Carte-Blanche, vingt articles publiés dans «Paris-Midi»en 1919, où l'auteur essaye une liaison entre legros public et ce que Baudelaire appelle: «Lesexpressions les plus récentes de la beauté», Poésies(1920), où l'auteur, toujours soucieux de fuir le motd'ordre des milieux de gauche littéraires, évite lesténèbres ou la fausse brutalité par un rajeunissementinattendu de la forme fixe et de la grâce. Ces nouvellesressources de la forme fixe sont surtout misesen œuvre dans Vocabulaire (1922).

Au théâtre y Jean Cocteau débute avec Parade. Sescollaborateurs sont Erik Satie et Picasso. Il inventeune chorégraphie qui, partant des gestes les plusfamiliers, les précise, les exagère, les mêle jusqu'àobtenir la danse. Parade, hué au Châtelet en 1915, futacclamé au théâtre des Champs-Élysées en 1920.

Après Parade vint le Bœuf sur le Toit, musiquede Darius Milhaud. Cette fois Cocteau supprime lesvisages, emploie des clowns, les cache sous des têtesde carton, concentre toute la force expressive sur lesmains et le corps des interprètes. Le Bœuf sur le Toitest une farce mélancolique où le sujet n'a aucuneimportance. Seule compte la manière dont chaque rôlese développe et trouve sa place dans l'ensemble.

Après le Bœuf sur le Toit, Cocteau trouve l'occasionde mettre au point toutes ses tentatives dans Les Mariésde la Tour Eiffel, en collaboration avec Irène Lagut,Jean Hugo et les jeunes musiciens. Dans LesMariés, au lieu de faire de la poésie au théâtre, il fait,pour la première fois, de la poésie de théâtre, c'est-à-direque l'action est soumise aux mécanismes del'image et que le texte qui l'accompagne est d'uneconcision élémentaire. «La poésie de théâtre, écrit-il,doit se voir de loin. Or la poésie au théâtre estune fine dentelle qu'on nous montre à distance.C'est une faute grave, toujours recommencée».

En somme, toute l'œuvre de Cocteau tend à unréalisme supérieur et à ce «plus vrai que le vrai» dontil parle souvent et qui est le propre de l'art.

Élie Gagnebin.

Le Secret professionnel

AUX ÉTUDIANTS DES BELLES-LETTRESDE GENÈVE ET DE LAUSANNEEN TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE

Il ne faut donc pas enfermer toutes sortesd'esprits dans les mêmes bornes, ni trouverincontinent mauvais ce qui n'est seulementqu'extraordinaire. Autrement, ce serait fairecomme ce pauvre homme de Norvège lapremière fois qu'il vit des roses; car on dit qu'iln'osa pas s'en approcher, de peur de se briderles doigts, et qu'il s'étonna que les arbresportassent du feu.
Guez de Balzac.


Au jugement dernier

J'interroge:

—Et les catastrophes de chemin de fer, Seigneur?Comment m'expliquerez-vous les catastrophes dechemin de fer?

DIEU (gêné).—Ça ne s'explique pas. Ça se sent.


Le Secret professionnel


Ce serait beaucoup se méprendre que de trouver del'orgueil dans le ton des jugements que porte l'auteursur des œuvres considérées par tout le monde commedes chefs-d'œuvre et sur lui-même. Mais, cependant,pour que l'auteur plaide sa cause avant qu'on l'accuse,il faut bien qu'une apparence lui donne certainescraintes. En effet, il arrive qu'à se placer hautpour mieux juger l'ensemble, on paraisse simplementvouloir prendre une place en vue.

D'autre part, des réflexions de solitaire affectenttoujours une tournure aristocratique, bien agaçantepour les autres. Rien ne dérange plus que l'aristocratie,quelle qu'elle soit. Un livre comme la Princessede Clèves, dans l'ordre social, est un chef-d'œuvredu genre. Ce conte de fées, divin, humain, inhumain,jette une terrible vulgarité sur les romans quidépeignent ce que Tolstoy nomme: les hautes sphères.À côté du livre de Mme de La Fayette, le mondedes meilleurs romans devient du demi-monde.

De même, dans l'ordre intellectuel: Ecce Homo deNietzsche donne l'air bête à tout livre dont onl'approche.

Cependant, pour qui sait lire, les naïvetés qu'ilrenferme sont la preuve d'une aristocratie de solitude.Rien de plus naïf que les princes. Tout lesétonne.

Nietzsche écrit dans Ecce Homo: «La France quipossède des psychologues comme Mme Gyp, Guy deMaupassant, Jules Lemaître».

Jules Lemaître était très bon pour moi. Un jourque je lui citais la phrase et que je m'étonnais decette nomenclature hétéroclite: «Mais, mon enfant,me dit-il, Nietzsche parle de ce qu'on trouve à lagare de Sils-Maria». Ce joli mot éclaire les dangersde la solitude.

Je ne me compare à aucun des princes de la terreet je ne cite ces grands noms qu'à titre d'exemple.Mais la solitude est la solitude. Or, les notes quivont suivre furent écrites dans la solitude; elles ygagnent et elles y perdent. Elles y gagnent en franchise.Elles y perdent en ce que le contact des capitalesnous donne la prudence et la politesse, sansquoi l'autorité joue un rôle de paysan du Danube.

De plus, j'ai coutume de disperser les moutonssitôt que leur troupeau se reforme. J'aurai ainsi,peu à peu, un public très mince et très sûr. J'aidonc l'habitude d'être seul, ou presque. Cet agréableétat de solitude littéraire s'ajoute à la solitude devillégiature à laquelle je faisais allusion.

Vivre seul, surtout au bord de la mer, c'est rendreà l'esprit quelque chose de primitif, d'enfantin.

Je connais un petit garçon qui demandait leurâge aux vieilles dames. C'était tantôt soixante-dixv ans, tantôt quatre-vingts. Alors, disait-il, avec unœil de glace, vous n'avez plus longtemps à vivre.

Une pareille grossièreté, qui passe par-dessus tousles fragiles édifices de la civilisation, n'étonne pasun solitaire. C'est avec la même candeur qu'il pense:«Mon œuvre vivra longtemps».

* * *

Les classiques et les romantiques. Racine contreShakespeare. Voilà une guerre toute simple. LesGrecs et les Troyens face à face. Le progrès nousvaut des guerres plus confuses. Piquons donc commeun plongeur, n'importe où, dans le désordre. Sans lemoindre fil d'Ariane, mais avec quelques contrepoisons.

* * *

Le style ne saurait être un point de départ. Ilrésulte. Qu'est-ce que le style? Pour bien des gens,une façon compliquée de dire des choses très simples.D'après nous: une façon très simple de dire deschoses compliquées. Un Stendhal, un Balzac même(celui du Père Goriot, de la Cousine Bette) essayentavant tout de faire mouche. Ils y arrivent neuf foissur dix, n'importe comment. C'est ce n'importecomment, vite à eux, qu'ils adoptent selon lesrésultats obtenus, cette manière d'épauler, de viser,de tirer vite et juste, que je nomme le style[1].

Un Flaubert ne pense qu'à épauler. Peu importela cible. Il soigne son arme. La dame du tir quitourne le dos aux cartons, le contemple. Quel belhomme! quel chasseur! quel style! Peu lui importeque le tireur fasse mouche, pourvu qu'il épaulelonguement, gracieusement, et, surtout, qu'il n'aillepas vite en besogne.

Le carton? Le carton est à dix mètres: l'infinipour les myopes et les personnes qui ne veulent pasvoir plus loin que le bout de leur nez. Donc, l'élite[2].

Combien les prétendus tableaux réalistes de Flaubertsont loin de la réalité. Madame Bovary, par exemple,où le souci d'épauler s'étale à chaque page, fourmilled'irréalisme. Une suite de «tableaux pour le salon».Le peintre dit à ses confrères en clignant de l'œil:«Vous verrez, je vous réserve une surprise». Latoile à sujet représente une noce à la campagne,une promenade à cheval, une opération de pied-botau village, le fiacre des adultères, le mendiantaveugle, prêtre et libre-penseur trinquant au chevetd'une morte en robe de mariage.

On se fatiguerait à citer toutes les balles perduespar souci d'une position élégante de l'arme. Le typeen serait la scène creuse chez les Bovary pendantles cris d'Hippolyte, ayant servi de prétexte à unatroce tableau de genre, ou Bovary rencontrantjuste sa femme rue Renelle des Maroquiniers.

Une seule fois dans le livre, nous croyons presquevoir le carton de nos romanciers favoris. C'est lorsqueLéon se laisse entraîner par Homais. Il y a là unmoment de veulerie, un Yes d'Homais prodigieux.

Que de griefs il y avait à faire pour condamnerce livre! Ernest Pinard eut bien étonné en plaidantcontre le passage du pied-bot entre autres. Passagebien plus immoral que le reste, comme, à la foire,le musée Dupuytren nous choque davantage queles dames nues peintes sur les montagnes russes.

Il est difficile de s'entendre sur le sens de la réalité.Presque toujours ceux qui ne le possèdent pasattaquent en son nom ceux qui le possèdent.

La photographie est irréelle, change les valeurset les perspectives. Son œil de vache enregistrestupidement ce que notre œil corrige et distribueensuite selon les besoins de la cause. Parmi nospeintres, Degas est une victime de la photographiecomme les futuristes ont été victimes du cinématographe.Je connais de Degas des photographies qu'ilagrandissait lui-même et sur quoi il travaillaitdirectement au pastel, émerveillé par la mise enpage, le raccourci, la déformation des premiers plans.

De même, étant donné le soin minutieux deFlaubert, s'il fouille un motif, nous sommes étonnésde voir la nonchalance avec laquelle il déroule sonhistoire, saute les époques, et voltige, pour ainsidire, lourdement, de détail en détail.

Les tireurs à but n'encourent pas le même reproche.Ne fignolant jamais, ils peuvent voltiger. Tout àcoup, ils s'abattent sur les fleurs, et ils en sortentle miel d'un seul coup de trompe[3].

Le style point de départ est une grande faiblesse[4].

Cette faiblesse caractérise les époques où il estinutile de se jeter à l'eau avec l'instinct de conservationcomme maître nageur.

Après la tempête, après une nécessité de retourau calme, à la tenue, il arrive ce phénomène quel'art fourmille d'épauleurs excentriques. Ils offrentaux yeux la pire apparence du désordre. Il leurarrive de tirer juste, mais avant tout, ils épaulent.C'est alors, puisque nous visitons un labyrinthe,une sorte de romantisme classique. Fausse concision,fausse vitesse, fausse hâte d'atteindre le but.Ainsi, pour épuiser notre métaphore, ressemblent-ilsà ces tireurs qui visent dans une glace, ou entreles jambes, la tête en bas. Ainsi faisait Robert,acrobate de la carabine, jusqu'au jour où un généralspirituel imagina de le conseiller comme partenaireà notre pauvre ami Garros. L'idée l'amusa; on fitdes essais. Robert manquait tout. Il prétendit quede n'avoir pas sa barbe postiche le gênait. On luipermit la barbe. Il manquait toujours. En fin decompte, il avoue employer un compère, tirer fortmal, et n'avoir pas osé le dire parce que ses papiersn'étaient pas en règle.

Un tic ne saurait être style, même un tic noble.Soigner sa pensée, la manier, la mettre en relief,c'est soigner son style. Autrement envisagé, le stylene peut qu'obscurcir ou qu'alourdir.

Le vrai écrivain est celui qui écrit mince, musclé.Le reste est graisse ou maigreur. Il y a dans letireur excentrique, toujours si à la mode, un terriblemélange de graisse et de maigreur.

* * *

Une naïveté de la jeunesse consiste à croire quecertaines injustices ne peuvent plus se produire.Exemple: un Rimbaud, un Cézanne ne resteraientplus sans public, sans une milice internationale[5].Oui certes, ceux-là ressuscitant, ou leurs conséquences.L'injustice sera réparée sur leurs fils etpetits-fils. Mais le nouveau Rimbaud, le nouveauCézanne, le contradicteur, trouvera même accueil,même solitude. Rien ne change. Il fera sourire ethausser les épaules au parti de l'audace, par sonaudace même, trop différente. Rappelez-vous ce«client sérieux» qui buvait d'abord la moitié ducafé, puis y versait du cognac, puis coupait le resteavec de l'eau, puis buvait de l'eau sucrée. Nous ensommes là des «Poètes maudits».

Les pompiers ne sont pas où on se l'imagine. Ilne faut pas les chercher sur d'autres planètes que lanôtre. Comment un Bonnat, un Saint-Saens, pleinsde talent tous deux, pourraient-ils être pompiers?Les pompiers, les nôtres, doivent être Rimbaud,Mallarmé, Cézanne, et si vite, nous-mêmes.

On se demande souvent la raison pour laquelleRimbaud quitta les lettres. Le doute est impossible.Seul, évité par la race de ceux-là même qui cherchent àréparer l'injustice et la recommencent envers d'autres,écœuré des cafés, trouvant que ce joli monde neméritait pas son suicide et que le suicide était unpeu ridicule, il choisit le seul dénouement possible.

Écrire, surtout des poèmes, égale transpirer.L'œuvre est une sueur. Il serait malsain de courir,de jouer, de se promener,

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