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Voyages au front, de Dunkerque à Belfort

Voyages au front, de Dunkerque à Belfort
Title: Voyages au front, de Dunkerque à Belfort
Release Date: 2018-05-23
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier
de Hollande,numérotés 1 à 10.

VOYAGES AU FRONT
DE DUNKERQUE A BELFORT

DU MÊME AUTEUR

Chez les heureux du monde. Traduction de M. Charles
du Bos. Préface de M. Paul Bourget, de l’Académie
française. 9e édition. Un volume in-16
3 fr. 50
Les Metteurs en scène. 2e édition. Un volume in-16. Prix3 fr. 50
Sous la Neige. 3e édition. Un volume in-16.3 fr. 50

PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIERE.—21840.


 
EDITH WHARTON
———

VOYAGES AU FRONT
DE DUNKERQUE A BELFORT

[Illustration: colophon]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e

1916
Tous droits réservés
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
{1}

VOYAGES AU FRONT
DE DUNKERQUE A BELFORT

TABLE DES MATIÈRES

I
LE VISAGE DE PARIS

Août 1914.

Le 30 juillet dernier, allant en automobile de Poitiers vers le Nord,nous avions déjeuné au bord de la route, sous des pommiers à la lisièred’un champ. D’autres champs s’étendaient à droite et à gauche, jusqu’àl’orée d’un bois d’où émergeait un clocher de village. Tout alentour,{2}c’était le calme de midi et le paysage discret et ordonné que lesouvenir du voyageur se plaît à évoquer comme particulièrement français.Parfois, même aux yeux qui les connaissent le mieux, ces champs tirés aucordeau, ces villages gris et ramassés, semblent tout simplement platset ternes. A d’autres moments, pour l’imagination sensible, chaque mottede terre, chaque sillon uniforme témoigne de l’attachement vigilant etininterrompu de générations fidèles au sol. Par cette douce après-midide juillet, cet attachement s’exprimait dans toutes les lignes dupaysage que nous avions sous les yeux. Dans le grand silenceenvironnant, l’air semblait rempli du long murmure de l’effort humain,du rythme des tâches souvent répétées: la sérénité souriante du{3}spectacle dissipait les rumeurs de guerre qui nous poursuivaient depuisle matin.

Tout le jour, des bandes de nuages orageux avaient assombri le ciel;mais quand nous atteignîmes Chartres, vers quatre heures, ils avaientdisparu derrière l’horizon, et la ville était tellement saturée desoleil qu’en entrant dans la cathédrale on croyait pénétrer dansl’épaisse obscurité d’une église espagnole. De prime abord, aucun détailn’était visible: nous étions dans une nuit caverneuse. Puis, à mesureque les ombres s’éclaircissaient et prenaient corps en piliers, envoûtes et en nervures, il en jaillit une soudaine averse de lumièremulticolore. Encadrés par ces ténèbres de velours, baignant dans leflamboiement d’un soleil de plein été, les vitraux familiersparaissaient étrangement{4} lointains et pourtant d’une intensitéécrasante. Tantôt ils s’élargissaient, semblables à des étangs aux rivessombres éclaboussés du soleil couchant; tantôt ils scintillaientmenaçants, comme des boucliers d’archanges guerriers. Quelques-unsétaient des cataractes de saphirs, d’autres des roses tombées de latunique d’une sainte, d’autres encore de grands plats ciselés surlesquels étaient jetés les joyaux de la couronne céleste, d’autres desvoiles de caravelles cinglant vers les îles Fortunées; et sur le muroccidental les feux dispersés de la rosace étaient suspendus comme uneconstellation dans une nuit d’Afrique. Quand on abaissait les regards deces harmonies éthérées, les masses sombres de l’édifice, toutes voiléeset enveloppées de brume piquée de quelques lumières{5} d’autel, semblaientfigurer la vie terrestre, avec ses ombres, ses déserts arides et sesverts îlots d’illusion. Tout ce que peut être une grande cathédrale,tout ce qu’elle peut signifier, toute la puissance d’apaisement qu’ellepeut exhaler en notre âme, toute la richesse de détails qu’elle peutfondre en une seule expression de force et de beauté, tout cela, lacathédrale de Chartres nous l’a donné en cette heure unique...

Le soleil se couchait quand nous atteignîmes les portes de Paris. Aupied des hauteurs de Saint-Cloud et de Suresnes les longues nappes d’eaude la Seine miroitaient de l’éclat rose bleuté d’un Monet. Le Boiss’étendait autour de nous dans la quiétude recouvrée d’un soir de fête,et les pelouses de Bagatelle étaient{6} aussi fraîches qu’en juin. Au delàde l’Arc de Triomphe, la pente des Champs-Élysées descendait dans unebuée poudrée de soleil vers la brume des fontaines et l’obélisqueéthéré; et, sous les arbres des avenues qui en rayonnaient, les courantsde la vie refluaient, gagnant le centre de Paris. La villeresplendissante, faite pour les arts raffinés de la paix, semblaitdormir au bord de son fleuve, au pied de la tour Eiffel, comme uneprincesse de légende sous la garde de son géant fidèle.

Le lendemain, l’air était lourd de rumeurs. Nul n’y croyait; tous lesrépétaient. La guerre? Mais la guerre était impossible! Les gouvernantsétaient comme des enfants imprudents qui jouent trop près du bord del’eau; mais l’insouciance coutumière, l’entraînement de la longue{7}habitude, persistaient en face des discussions creuses des diplomates.Paris poursuivait tranquillement sa quotidienne besogne d’été: loger,vêtir, amuser la grande armée des touristes, seule invasion que la villeeût subie depuis bientôt un demi-siècle.

Néanmoins, chacun savait qu’en même temps une autre besogne invisible sepoursuivait aussi. Ce pays, dont rien ne semblait troubler latranquillité, était en réalité traversé de courants silencieux et cachésqui le préparaient à la lutte. Ces préparatifs, on les sentait dansl’air calme comme l’on sent un changement de temps dans la douceurembaumée d’une après-midi sereine. Paris comptait les minutes jusqu’àl’apparition des journaux du soir. Ils ne disaient rien ou presque rien,sauf{8} ce que tout le monde déclarait déjà dans le pays entier: "Nous nevoulons pas la guerre; mais il faut que cela finisse!" C’était laseule phrase que l’on entendît. Si les diplomates pouvaient encoreéviter la guerre, tant mieux! Personne ne la désirait en France. Ceuxqui ont passé les premiers jours du mois d’août dernier à Paristémoigneront de l’accord général sur ce point. Mais vienne la guerre etle pays était prêt, comme l’était le cœur de tous ses enfants.

Le lendemain matin, chez la couturière, les essayeuses fatiguées sepréparaient à partir pour leurs vacances habituelles. Elles étaientpâles et anxieuses. Partout, l’atmosphère s’alourdissait d’uneappréhension grandissante. Rue Royale, à l’angle de la place de laConcorde, quel{9}ques personnes étaient arrêtées devant un bout de papierblanc collé au mur du Ministère de la Marine. On y lisait: "Mobilisationgénérale." Une nation armée sait ce que cela veut dire! Cependant, lespassants rassemblés autour de l’affiche étaient calmes et peu nombreux.Ils lisaient l’annonce et continuaient leur chemin; il n’y avait nivivats ni gestes. L’instinct de la race l’avait avertie que l’événementétait au-dessus de toute expression extérieure. Comme une monstrueuseavalanche, la guerre était tombée en travers de la route de cette nationsensée et laborieuse, rompant ses habitudes, paralysant son industrie,démembrant ses familles et ensevelissant sous un amas de ruines cemécanisme de la civilisation si patiemment et si péniblement {10}élaboré...

Ce soir-là, dans un restaurant de la rue Royale, assis à une table prèsd’une des fenêtres ouvertes au niveau du trottoir, nous vîmes s’écoulerle flot des foules aux visages nouveaux. En un instant, nous comprîmesce qu’est une mobilisation: une interruption formidable dans le coursnormal des affaires, pareille à la rupture soudaine d’une digue. La ruedébordait d’un torrent de gens porté vers les différentes gares. Tousétaient à pied, chargés de leurs bagages, car, depuis l’aube, fiacres,taxis, autobus avaient disparu, réquisitionnés par le Ministère de laGuerre. La multitude qui passait devant notre fenêtre était surtoutcomposée de conscrits, les mobilisables du premier jour, se rendant auxstations accompagnés de leur famille et de leurs amis; mais, parmi eux,{11}il y avait de petits groupes de touristes effarés, se traînant avec desvalises et des paquets, leurs malles poussées devant eux, épaves saisiesdans le tourbillon qui les emportait au maëlstrom.

Dans le restaurant, l’orchestre en vestes rouges à brandebourgs versaitdes flots de musique patriotique, et les intervalles entre les plats quesi peu de garçons restaient pour servir étaient coupés par l’obligationde se lever pour la Marseillaise, pour le God save the King, pourl’Hymne russe, et puis de nouveau pour la Marseillaise. «Et dire quece sont des Hongrois qui jouent tout cela!» fit observer un humoriste dutrottoir.

A mesure que la soirée s’avançait et que la foule devant notre fenêtredevenait plus compacte, les badauds du dehors se joi{12}gnirent auxchansons patriotiques. «Allons, debout!» et le couplet héroïquereprenait. Le Chant du Départ était constamment redemandé, et le chœurdes spectateurs s’y mêlait avec entrain. Une sorte d’humour tranquilleétait la note dominante de la masse. De la place de la Concorde jusqu’àla Madeleine, les orchestres des autres restaurants attiraient d’autresrassemblements, et les refrains guerriers s’enchaînaient le long desBoulevards comme leurs guirlandes d’éclairage électrique. C’était unenuit de chants et d’acclamations, sans tapage, mais résolus etvaillants: Paris montrait ses badauds sous leur meilleur jour.

Cependant, derrière le rideau de flâneurs, le flot des conscrits coulaittoujours: les femmes, les familles chemi{13}naient à côté d’eux, portanttoutes sortes de sacs et de paquets improvisés. De cette apparenteconfusion sortait une impression de fermeté joyeuse. Les visages sesuccédant sans interruption devant nous étaient graves, mais nontristes. Tous ces adolescents, ces jeunes hommes, semblaient savoir cequ’ils avaient à faire et pourquoi ils allaient le faire. Les plusjeunes paraissaient avoir grandi soudain: ils étaient devenus des êtresresponsables; ils comprenaient l’enjeu à risquer, et ils étaient prêts.

Le lendemain, l’armée des touristes d’été fut immobilisée pour laisserpartir l’autre armée. Plus de ruées vers les gares, plus de pourboiresalléchants aux concierges, plus de courses vaines en quête de fiacres,plus de longues heures{14} d’anxieuse attente chez Cook. Aucun train nes’ébranlait plus, sauf pour emporter des soldats, et les civils quin’avaient pu, à coups de pourboires ou à coups de coude, arriver às’introduire dans quelque interstice des voitures bondées quittant Parisla veille au soir, devaient s’en retourner à leur hôtel par les ruesbrûlantes... et patienter. Et ils retournaient ainsi par centaines,déçus et pourtant à demi soulagés, au vide sonore des halls privés deportiers, des restaurants dénués de garçons, des ascenseurs immobilisés,à la vie bizarre et décousue d’hôtels élégants réduits soudain auxpromiscuités et aux expédients d’une pension du quartier Latin.

Pendant ce temps, il était curieux d’observer la paralysie progressivede la ville.{15} De même que les autobus, les taxis, les fiacres et lescamions avaient disparu, de même les agiles bateaux-mouches avaientquitté la Seine. Les chalands étaient partis, eux aussi, ou bien nebougeaient plus: chargement et déchargement avaient cessé. Les monumentssemblaient plus grands: chaque ouverture architecturale encadrait levide, chaque avenue s’allongeait vers des distances désertes. Dans lesparcs et les jardins, personne ne ratissait les allées ni ne taillaitles bordures. Les fontaines dormaient dans leurs vasques, les moineauxaffamés voletaient çà et là, et des chiens sans maître, tirés de leurshabitudes quotidiennes, rôdaient avec inquiétude, cherchant des yeuxfamiliers. Dans les veines de Paris, si intensément conscient, maisplongé dans une si étrange{16} léthargie, il semblait qu’on eût injecté ducurare.

Le lendemain, 2 août, de la terrasse de l’hôtel de Crillon, on putapercevoir quelques faibles indices d’un retour à la vie. De temps àautre, un taxi ou une auto de maître traversait la place de la Concorde,conduisant des soldats à la gare. D’autres conscrits en détachementsdéfilaient à pied avec armes et bagages, bannière en tête. Un de cesdétachements s’arrêta devant la statue voilée de crêpe de Strasbourg etdéposa une couronne à ses pieds. En temps ordinaire, cette manifestationaurait aussitôt attiré un rassemblement, mais, au moment même où l’onaurait pu s’attendre à ce qu’elle provoquât une explosion patriotique,elle n’excita pas plus d’attention que si l’un des soldats se{17} fûtdétourné pour donner un sou à un mendiant. Cette apparente indifférences’expliquait aisément. Quand une nation armée mobilise, tout le mondeest occupé, et occupé d’une façon précise et pressante. Les combattantsne sont pas seuls à être mobilisés; ceux qui restent le sont aussi. Pourchaque famille française, pour chaque homme, chaque femme, la guerreentraîne une réorganisation complète de la vie. Presque inaperçu, ledétachement de conscrits déposa son offrande aux pieds de la statue ets’éloigna...

Quand nous jetons un regard en arrière sur ces premiers jours de laguerre à Paris, nous les voyons dans leur cadre de grande architecture,sous des ciels d’été, éclairés d’une lumière idéale. L’éveil soudain dela vie nationale, l’oubli de tout{18} souci médiocre, allégeaitl’atmosphère morale: on croyait lire

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