Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire

Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire
Title: Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire
Release Date: 2018-06-20
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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MACHADO DE ASSIS,
SON ŒUVRE
LITTÉRAIRE

AVANT-PROPOS D'ANATOLE FRANCE

de l'Académie Française

PARIS

LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
1861

TABLE DES MATIÈRES


AU LECTEUR

On trouvera réunis dans le présent volume lesprincipaux discours prononcés en Sorbonne, le3 Avril 1909, à la «Fête de l'Intellectualité Brésilienne».Rappelons que la séance eut lieu dansl'amphithéâtre Richelieu, sous la haute présidenced'Anatole France, de l'Académie Française, etqu'elle fut organisée par la Société des ÉtudesPortugaises de Paris, avec le concours de la MissionBrésilienne de Propagande.

La causerie de M. le Docteur Richet ayant étéimprovisée, nous n'avons pu la reproduire ici.L'allocution prononcée par S. Ex. M. Gabriel dePiza, ministre du Brésil à Paris, et celle deM. Xavier de Carvalho, promoteur de cette soiréecommémorative, n'ont pas non plus trouvé placedans ce recueil parce que, par leur nature, elless'écartaient toutes deux de l'objet principal de cettefête consacrée tout entière à Machado de Assis.

Nous avons préféré donner en appendice quelquesextraits de discours et d'articles parus auBrésil après la mort de l'illustre président del'Académie Brésilienne. De cette façon, l'œuvreassez complète que nous présentons au public peutêtre considérée comme un véritable hommage rendupar la pensée française en même temps que par lapensée brésilienne au grand écrivain disparu.

L'Éditeur.


LE GÉNIE LATIN

En cette fête de l'«Intellectualité brésilienne»que j'ai le très grand honneurde présider, notre savant compatriote,le docteur Richet, dont tout le monde connaît ladroiture et la générosité, va nous dire les sympathiesqui unissent le Brésil à la France; M. deOliveira Lima, ministre du Brésil à Bruxelles,membre de l'Académie brésilienne, nous entretiendra,avec un art bien des fois applaudi, deson illustre compatriote, Machado de Assis, quele Brésil salue comme une des gloires les plushautes.

Pour moi, Messieurs, je ne crois pas que cesoit trop étendre le sens de cette fête littéraire,que d'y voir la célébration du génie latin dansles deux mondes.

Le génie latin, peut-on le célébrer assez? C'estpar lui qu'à Rome fut délibéré le sort de l'universet conçue la forme dans laquelle les peuplessont encore contenus. Notre science est fondéesur la science grecque que Rome nous a transmise.L'humanité doit au génie latin la naissanceet la renaissance de la civilisation. Son sommeilde dix siècles fut la mort du monde.

Je relisais hier, dans un livre de M. HenriCochin, un récit étrange du vieil annaliste pontificalStefano Infessura, que je veux vous conterà mon tour, n'imaginant pas une meilleure illustrationdu sentiment qui nous rassemble ici.

C'était le 18 avril 1845. Le bruit court dansRome que des ouvriers lombards, en creusant laterre le long de la voie Appienne, ont trouvé unsarcophage romain, portant ces mots gravés dansle marbre blanc: «Julia fille de Claudius». Lecouvercle soulevé, on vit une vierge de quinzeà seize ans, dont la beauté, par l'effet d'onguentsinconnus ou par quelque charme magique, brillaitd'une éclatante fraîcheur. Ses longs cheveuxblonds, répandus sur ses blanches épaules, ellesouriait dans son sommeil. Une troupe deRomains, émue d'enthousiasme, souleva le lit demarbre de Julia et le porta au Capitole où lepeuple, en longue procession, vint admirer l'ineffablebeauté de la vierge romaine. Il restaitsilencieux, la contemplant longuement; car saforme, disent les chroniqueurs, était mille foisplus admirable que celle des femmes qui vivaientde leur temps. Enfin, la ville fut si grandementémue de ce spectacle, que le pape Innocent,craignant qu'un culte païen et impie ne vînt ànaître sur le corps souriant de Julia, le fit dérobernuitamment et ensevelir en secret; mais lepeuple romain ne perdit jamais le souvenir de labeauté antique qui avait passé devant ses yeux.

Voilà l'éternel miracle du génie latin. Ils'éveille et soudain la pensée humaine s'éveilleavec lui; les âmes sont délivrées, la science et labeauté jaillissent. Je dis le génie latin, je dis lespeuples latins, je ne dis pas les races latines,parce que l'idée de race n'est le plus souventqu'une vision de l'orgueil et de l'erreur, et parceque la civilisation hellénique et romaine, commela Jérusalem nouvelle, a vu venir de toutes partsà elle des enfants qu'elle n'avait point portés dansson sein. Et c'est sa gloire de gagner l'univers.

Le génie latin rayonne sur le monde. En vainles puissances de ténèbres voudraient le replongerdans la tombe: il crée tous les jours plus deliberté, plus de science et plus de beauté, et prépareune justice plus juste et des lois meilleures.

Latins des deux mondes, soyons fiers de notrecommun héritage. Mais sachons le partager avecl'univers entier; sachons que la beauté antique,l'éternelle Hélène, plus auguste, plus chasted'enlèvement en enlèvement, a pour destinée dese donner à des ravisseurs étrangers, et d'enfanterdans toutes les races, sous tous les climats,de nouveaux Euphorions, toujours plus savantset plus beaux.

Anatole France

de l'Académie Française.

Machado de Assis


MACHADO DE ASSIS ET SON ŒUVRE LITTÉRAIRE


Les funérailles imposantes faites enseptembre dernier, par la populationde Rio de Janeiro, au grand écrivaindont nous venons aujourd'hui, respectueusementet pieusement célébrer ici la mémoire,—mémoirequi doit être chère à toute la race latinequ'il illustra outre-mer,—révèlent un état deculture vraiment avancé chez le peuple brésilien.Car ces funérailles ne furent pas seulement officielles,elles eurent aussi ce caractère plus nobleet inattendu d'être pour ainsi dire à peine officielles.Le gouvernement, certes, y avait contribuépar toutes ses pompes civiles et par le plusbel éclat militaire: ne s'agissait-il pas du présidentde l'Académie Brésilienne, une quasifondation d'État? Mais la note remarquable etparticulièrement touchante était donnée parl'adhésion spontanée, par la participation effectiveet empressée des étudiants, des professeurs,des fonctionnaires, des commerçants, des industriels,de ce que l'on appelle avec raison lemonde intellectuel et de ce que quelques-unsappellent, à tort, le monde non-intellectuel, carl'intelligence revêt bien des formes et empruntemême des déguisements, sans que l'expressionlittéraire puisse être considérée comme son uniqueapanage.

Cet hommage eut assurément surpris Machadode Assis lui-même, parce que, de sa vie, il n'enavait jamais recherché de pareils, et c'est d'autantplus flatteur pour sa renommée, comme aussipour ceux qui le lui rendirent. Ces derniers ontmontré par là qu'ils appréciaient à sa justevaleur le mérite d'un écrivain qui ne semblaitpas tout à fait destiné à être si bien compris parla foule. C'est surtout à cause de cela que l'hommage,comme je viens de le dire, honore ceuxqui s'y sont associés avec une pareille ferveur.Nous l'appelions bien, nous autres gens dumétier, le Maître, mais j'aurais personnellementjuré que son influence, bien que dépassant debeaucoup une coterie de lettrés et d'artistes,n'allait pas au-delà d'un cercle de gens de hauteculture, ou, si l'on préfère, de lecture; je croyais,—etje suis fort heureux de m'être trompé,—quesa gloire ne rayonnait point aux yeux duplus grand nombre.

Tout d'abord, il n'était pas ce que l'on est convenud'appeler un écrivain patriotique,—extérieurement,intentionnellement patriotique, bienentendu. Il l'était toutefois dans l'âme, car,comme il l'écrivait lui-même à propos de Joséde Alencar, il existe une façon de voir et desentir qui donne la note intime de la nationalité,indépendante de la physionomie extérieure deschoses. Et cependant, tout en considérant aveclui Racine comme le plus français des tragiquesfrançais, encore que dans son œuvre la parolene soit prêtée qu'à des anciens, je me demandes'il est réellement le plus populaire?

On ne peut s'étonner, au Brésil, de la popularitéretentissante et durable des Gonçalves Dias,des Casimiro de Abreu, des Castro Alves, de nosmeilleurs poètes de l'école romantique. Outrequ'ils s'adressaient à la sensibilité plutôt qu'àl'intelligence, en traduisant avec une tendresseexquise les peines du cœur—auxquelles nul nedemeure étranger,—ils chantèrent à dessein,avec des accents toutefois sincères, touchants etincomparables, les beautés de la nature brésilienne,la douceur de la vie brésilienne, les illusions,les espérances et les rêveries de l'âmebrésilienne. Il est donc fort juste que leurs compatriotesles aient récompensés en gardant lesouvenir de leurs plus belles compositions. Toutbrésilien vous récitera sur le champ la Chansonde l'Exil, ou Mon âme est triste, ou les Voixd'Afrique. Un poète d'esprit subtil me faisait unjour une très juste remarque. Il prétendait qu'ilsuffisait de lire quelques-unes de ces strophes oùs'égrènent les merveilles du ciel tropical pour seprocurer le plus sûr commentaire à l'une desgravures coloriées du livre d'Emmanuel Liais:celle qui reproduit ce firmament somptueusementétoilé du Brésil, d'où se dégage une sorte devolupté cosmique et l'ivresse de l'amour.

Quoique poète lui aussi, Machado de Assis estbien différent. Il s'est libéré des liens les plusétroits du nationalisme, qui souvent touche aunativisme et qui envahit également les vers. Ils'est élevé à une conception plus générale et,disons-le, plus humaine de la vie; mais sanscesser toutefois de garder la note essentiellementnationale. En décrivant les caractères de cespersonnages, il n'avait pas la prétention de lesrendre synthétiques. Et pourtant ils le sont devenus,et tout leur promet même de devenir universels.Dans ses contes et dans ses romans,l'intrigue est courte, élémentaire, pour ne pasdire effacée: ce manque de robustesse de l'armatureétait cependant arrivé chez lui à valoirmieux qu'un artifice ou un attrait, parce que cettearmature, il l'enveloppait tout entière de la tuniquesoyeuse de sa philosophie discrète, et qu'enoutre, il savait l'embellir de son style élégant,limpide et impeccable.

Je viens de mentionner, sans le vouloir, lesqualités maîtresses de cet écrivain, qui seraitremarquable dans n'importe quelle littérature etqui s'était beaucoup assimilé les chefs-d'œuvresdes littératures étrangères, de Sterne à Renan etde Heine à Anatole France. Ces qualités sont lasouplesse dans la composition, la mesure dansl'ironie, l'harmonie dans l'ensemble. Avec toutcela, par une combinaison savante dont, seul, ilpossédait le secret, il resta inimitable quoiquefort imité, ce qui est encore une preuve certaine,indiscutable même, de sa supériorité. Lui-mêmecependant ne devint jamais imitateur, malgré sonétude approfondie des modèles. On peut êtrepeintre, doué d'originalité et de talent, tout enayant beaucoup subi l'influence des maîtres. Ladiscussion sur ce sujet est close, je pense.Rubens étudia longuement, en Italie, la manièrecomposée et noble des artistes, et n'en resta pasmois flamand dans son exubérance. Et Fromentinn'écrivit-il pas sur les grands peintres flamands ethollandais des pages admirables d'entrain et devérité,—aussi lumineuses que ses toiles sahariennes,qui sont la négation du clair-obscur?

Il en est de même parmi les écrivains.Machado de Assis fut un lecteur assidu deschefs-d'œuvre écrits dans sa langue et en d'autreslangues. Il prisait fort les classiques portugais etadmirait tout particulièrement Almeida Garrett,dont le langage se rapprochait tant du sien parla grande pureté, la simplicité voulue et la grâceréservée. Tout comme son devancier, qui fut leplus illustre des romantiques portugais, il nes'attachait pas scrupuleusement à des formesanciennes ni à des règles surannées; mais ilgardait dans son esprit de nouveauté le sentimentde discipline qui empêchait cette tendancede déborder et qui le portait à ciseler son styleavec la délicatesse d'un orfèvre qui eût été nonseulement un bon artisan mais encore un grandartiste. À n'en pas douter, ce fut en maniantpatiemment son outil qu'il atteignit cette perfectionrelative—je ne veux pas dire absolue—quin'était ni compliquée ni ouvragée, parce queles belles choses ne le sont jamais: elles doiventprésenter la limpidité et la régularité du cristal,géométriquement simple et chimiquement précis.

Le style de Machado de Assis avait conquis àla longue un fini extraordinaire, sans paraîtrejamais prétentieux, encore moins précieux, etsans que l'esprit de détail portât aucunementatteinte à l'unité de la conception. On trouvel'auteur assez souvent hésitant, non pas quant àla langue, qui est toujours coulante en mêmetemps que sobre,—car, vers le temps de samort, on peut dire qu'aucun écrivain d'expressionportugaise ne la connaissait mieux et nesavait s'en servir avec plus d'adresse,—maisquant aux idées. Cette hésitation, employéebeaucoup à dessein et beaucoup par tempérament,était en effet devenue chez lui une habitude,et, à maintes reprises, ce lui fut uneressource: elle resta jusqu'à la fin une caractéristiquede sa manière et ajouta même à soncharme, sans que la forme eût jamais à en pâtir.En vérité, elle découlait de sa philosophie: j'entendspar ce mot, la façon de voir et de comprendrel'univers, ce qui est, je crois, une définitionsuffisante, quoique un peu ancienne et mêmevulgaire, si l'on veut. L'auteur de Braz Cubass'efforçait de voir cet univers à travers une ironiesceptique et calme, en dissimulant autantqu'il le pouvait ses inquiétudes et en laissantéchapper parfois une pointe d'émotion qu'il s'ingéniaitégalement à ne pas montrer. Car il désiraitpar-dessus tout paraître impersonnel à l'époquela plus personnelle des Lettres, à l'époqueromantique.

On oubliait volontiers, à le voir travailler etproduire, sans cesse quoique sans hâte, jusqu'àson dernier moment,—son dernier livre a parupeu de semaines avant sa mort,—que Machadode Assis était en littérature un ancêtre. Ses premiersvers et sa première prose datent de prèsd'un demi-siècle. Dans un de ses romans, il a faitcette remarque: «qu'il y a en politique desvieux garçons:—ceux qui parviennent à un âgetrès ingrat sans

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