» » » Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5_ La tentation de saint Antoine

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5_ La tentation de saint Antoine

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5_ La tentation de saint Antoine
Title: Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5_ La tentation de saint Antoine
Release Date: 2018-06-22
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
Count views: 306
Read book
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 24

Au lecteur

Table des matières


ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX


ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE  FLAUBERT


V

LA TENTATION

DE

SAINT ANTOINE


PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885


TOUS DROITS RÉSERVÉS


V

Ainsi que nous l’avons fait pour Salammbô, nous avons cru devoir joindre à cette Édition définitive de la Tentation de saint Antoine un Glossaire alphabétique de 240 mots peu connus cités dans l’ouvrage.

Le lecteur le trouvera à la fin du volume.


VII

A

LA MÉMOIRE

DE MON AMI

ALFRED LEPOITTEVIN

DÉCÉDÉ

a la Neuville Chant-d’Oisel

Le 3 Avril 1848


I

C’est dans la Thébaïde, au haut d’une montagne, sur une plate-forme arrondie en demi-lune, et qu’enferment de grosses pierres.

La cabane de l’Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l’intérieur une cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois nattes, une corbeille, un couteau.

A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol; et, à l’autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur l’abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un lac au bas de la falaise.

La vue est bornée à droite et à gauche par l’enceinte des roches. Mais du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d’immenses ondulations parallèles d’un blond 2 cendré s’étirent les unes derrière les autres, en montant toujours;—puis au delà des sables, tout au loin, la chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des vapeurs violettes. En face, le soleil s’abaisse. Le ciel, dans le nord, est d’une teinte gris perle, tandis qu’au zénith des nuages de pourpre, disposés comme les flocons d’une crinière gigantesque, s’allongent sur la voûte bleue. Ces raies de flamme se rembrunissent, les parties d’azur prennent une pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout maintenant paraît dur comme du bronze; et dans l’espace flotte une poudre d’or tellement menue qu’elle se confond avec la vibration de la lumière.

SAINT ANTOINE

qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de chèvre, est assis, jambes croisées, en train de faire des nattes. Dès que le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l’horizon:

Encore un jour! un jour de passé!

Autrefois pourtant, je n’étais pas si misérable! Avant la fin de lanuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuvechercher de l’eau, et je remontais par le sentier rude avec l’outresur mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m’amusais à rangertout dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattesfussent bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actionsme semblaient alors des devoirs qui n’avaient rien de pénible.

3

A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux brasétendus, je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s’épanchaitdu haut du ciel dans mon cœur. Elle est tarie, maintenant.Pourquoi?...

Il marche dans l’enceinte des roches, lentement.

Tous me blâmaient lorsque j’ai quitté la maison. Ma mère s’affaissamourante, ma sœur de loin me faisait des signes pour revenir; etl’autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaquesoir au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle acouru après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière,et sa tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascètequi m’emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaienttoujours; et je n’ai plus revu personne.

D’abord, j’ai choisi pour demeure le tombeau d’un Pharaon. Mais unenchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbresont l’air épaissies par l’ancienne fumée des aromates. Du fond dessarcophages j’ai entendu s’élever une voix dolente qui m’appelait; oubien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes surles murs, et j’ai fui jusqu’au bord de la mer Rouge dans une citadelleen ruines. Là, j’avais pour compagnie des scorpions se traînant parmiles pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aiglesqui tournoyaient sur le ciel bleu. La 4 nuit, j’étais déchirépar des griffes, mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; etd’épouvantables démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient parterre. Une fois même, les gens d’une caravane qui s’en allait versAlexandrie m’ont secouru, puis emmené avec eux.

Alors, j’ai voulu m’instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu’ilfût aveugle, aucun ne l’égalait dans la connaissance des Écritures.Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Jele conduisais sur le Paneum, d’où l’on découvre le Phare et la hautemer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes detoutes les nations, jusqu’à des Cimmériens vêtus de peaux d’ours, etdes Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse,il y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusantde payer l’impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains.D’ailleurs la ville est pleine d’hérétiques, des sectateurs de Manès,de Valentin, de Basilide, d’Arius,—tous vous accaparant pour discuteret vous convaincre.

Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n’ypas faire attention, cela trouble.

Je me suis réfugié à Colzim, et ma pénitence fut si haute que jen’avais plus peur de Dieu. Quelques-uns s’assemblèrent autour de moipour devenir des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique,en haine des extravagances de la gnose et des assertions 5 desphilosophes. On m’envoyait de partout des messages. On venait me voirde très loin.

Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyrem’entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis troisjours.

Comme je m’en retournais, un flot de monde m’arrêta devant le templede Sérapis. C’était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneurvoulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nueétait attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec deslanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s’estretournée, la bouche ouverte;—et par-dessus la foule, à travers seslongs cheveux qui lui couvraient la figure, j’ai cru reconnaîtreAmmonaria...

Cependant... celle-là était plus grande..., et belle...,prodigieusement!

Il se passe les mains sur le front.

Non! non! je ne veux pas y penser!

Une autre fois, Athanase m’appela pour le soutenir contre les Ariens.Tout s’est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors,il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il,maintenant? je n’en sais rien! On s’inquiète si peu de me donner desnouvelles! Tous mes disciples m’ont quitté, Hilarion comme les autres!

Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et 6 sonintelligence était si curieuse qu’il m’adressait à chaque moment desquestions. Puis, il écoutait d’un air pensif;—et les choses dontj’avais besoin, il me les apportait sans murmure, plus leste qu’unchevreau, gai d’ailleurs à faire rire les patriarches. C’était un filspour moi!

Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les bords seuls frémissent.

Antoine les regarde.

Ah! que je voudrais les suivre!

Combien de fois, aussi, n’ai-je pas contemplé avec envie les longsbateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ilsemmenaient au loin ceux que j’avais reçus chez moi! Quelles bonnesheures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m’a plus intéresséqu’Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, leColisée, la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et jen’ai pas voulu partir avec lui! D’où vient mon obstination à continuerune vie pareille? J’aurais bien fait de rester chez les moines deNitrie, puisqu’ils m’en suppliaient. Ils habitent des cellules à part,et cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette lesassemble à l’église, où l’on voit accrochés trois martinets 7 quiservent à punir les délinquants, les voleurs et les intrus, car leurdiscipline est sévère.

Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leurapportent des œufs, des fruits, et même des instruments propres àôter les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceuxde Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.

Mais j’aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement unprêtre. On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a del’autorité dans les familles.

D’ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu’àmoi d’être... par exemple... grammairien, philosophe. J’aurais dans machambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, desjeunes gens autour de moi, et à ma porte comme enseigne, une couronnede laurier suspendue.

Mais il y a trop d’orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux.J’étais robuste et hardi,—assez pour tendre le câble des machines,traverser les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villesfumantes!... Rien ne m’empêchait, non plus, d’acheter avec mon argentune charge de publicain au péage de quelque pont; et les voyageursm’auraient appris des histoires, en me montrant dans leurs bagages desquantités d’objets curieux...

Les marchands d’Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivièrede Canope, et boivent du vin 8 dans des calices de lotus, au bruitdes tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Audelà, des arbres taillés en cône protègent contre le vent du sud lesfermes tranquilles. Le toit de la haute maison s’appuie sur de mincescolonnettes, rapprochées comme les bâtons d’une claire-voie; et par cesintervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes sesplaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoiroù l’on vendange, les bœufs qui battent la paille. Ses enfantsjouent par terre, sa femme se penche pour l’embrasser.

Dans l’obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s’enfuient. C’était un troupeau de chacals.

Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance.

Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.

Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.

Ah! il s’en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!

Riant amèrement:

9

C’est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmierpour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre desnattes, puis d’échanger tout cela avec les Nomades contre du pain quivous brise les dents! Ah! misère de moi! est-ce que ça ne finira pas!Mais la mort vaudrait mieux! Je n’en peux plus! Assez! assez!

Il frappe du pied et tourne au milieu des roches d’un pas rapide, puis s’arrête hors d’haleine, éclate en sanglots et se couche par terre, sur le flanc.

La nuit est calme; des étoiles nombreuses palpitent; on n’entend que le claquement des tarentules.

Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui pleure, l’aperçoit.

Suis-je assez faible, mon Dieu! Du

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 24
Comments (0)
Free online library ideabooks.net