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La Hyène Enragée

La Hyène Enragée
Category:
Author: Loti Pierre
Title: La Hyène Enragée
Release Date: 2018-06-30
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
Count views: 382
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PIERRE LOTI
DE L'ACADMIE FRANAISE

LA
HYNE ENRAGE

Je commence par prendre.Je trouverai toujours ensuitedes rudits pour dmontrerque c'tait mon bon droit.

Frdric II (que, faute demieux, ils appellent le Grand.)

[C. L.]
PARIS
CALMANN-LVY, DITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LVY, DITEURS
DU MME AUTEUR
Format grand in-18.
AU MAROC 1 vol.
AZIYAD 1
LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1
LES DERNIERS JOURS DE PKIN 1
LES DSENCHANTES 1
LE DSERT 1
L'EXILE 1
FANTME D'ORIENT 1
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1
FLEURS D'ENNUI 1
LA GALILE 1
L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1
JAPONERIES D'AUTOMNE 1
JRUSALEM 1
LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT 1
MADAME CHRYSANTHME 1
LE MARIAGE DE LOTI 1
MATELOT 1
MON FRRE YVES 1
LA MORT DE PHIL 1
PAGES CHOISIES 1
PCHEUR D'ISLANDE 1
PROPOS D'EXIL 1
RAMUNTCHO 1
RAMUNTCHO, pice en cinq actes 1
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1
LE ROMAN D'UN ENFANT 1
LE ROMAN D'UN SPAHI 1
LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1
LA TURQUIE AGONISANTE 1
UN PLERIN D'ANGKOR 1
VERS ISPAHAN 1
Format in-8o cavalier.
ŒUVRES COMPLTES, tomes I XI 11 vol.
ditions illustres.
PCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jsus, nombreuses compositions de E. Rudaux 1 vol.
LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, illustrations de Gervais-Courtellemont 1
LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jsus. Illustrations de l'auteur et de A. Robaudi 1
293-16.—Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.—6-16.
Il a t tir de cet ouvrage
CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
ET
VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPRIAL DU JAPON
tous numrots.
Droits de traduction et de reproduction rservspour tous les pays.
Copyright 1916, by Calmann-Lvy.

A MON AMI
LOUIS BARTHOU

P. L.

PRFACE

Au hasard des choses que j'ai vues, et surtoutau hasard du temps dont je disposais pourles noter, ce petit livre s'est fait, comme de lui-mme;aussi est-il trs dcousu.

En outre, il est beaucoup trop anodin et ple, mon gr; mais c'est que vraiment notre chrelangue franaise, qui s'est forme dans la beaut,n'avait pas su prvoir les mots dont on pourraitavoir besoin un jour, au vingtime sicle, pourdsigner certaines abominations et certainsmonstres.

P. L.

LA
HYNE ENRAGE

I
LETTRE AU MINISTREDE LA MARINE

Le capitaine de vaisseau de rserve J. Viaud, monsieur le Ministre de la Marine Paris.

Rochefort, 18 aot 1914.

Monsieur le Ministre,

Quand j'ai t rappel l'activit pour laguerre, j'avais l'espoir de faire quelque chosede plus que le petit service qui m'a t donndans notre arsenal.

Je ne rcrimine point, veuillez le croire,sachant trs bien que la marine n'aura pas le[2]premier rle et que tous mes camarades dumme grade, peu prs inutiliss eux aussi,hlas! faute de place, s'nervent comme moiet souffrent.

Mais qu'il me soit permis d'invoquerl'autre nom que je porte. Tout le monde n'estpas au courant des rglements maritimes, etne sera-t-il pas d'un mauvais exemple, dansnotre cher pays, o chacun fait si magnifiquementson devoir, que Pierre Loti ne serve rien? Je suis un officier un peu exceptionnelpar ma double situation, n'est-ce pas; pardonnez-moidonc de solliciter une mesure d'exceptionet de faveur; j'accepterais avec joie, avecorgueil, n'importe quel poste me rapprochantde l'ennemi, ft-ce mme un poste trs ensous-ordre, trs au-dessous de mes cinq galonsd'or.

Ou bien, la rigueur, ne pourrais-je treenvoy en supplment, en mission, bord dequelque navire ayant chance de combattre? Jetrouverais le moyen de m'y rendre utile, je[3]vous assure. Ou enfin, si trop de rglementsou de lois s'y opposent, voudriez-vous aumoins, monsieur le ministre, me laisser libred'aller et venir, en attendant qu'on puisseavoir besoin de moi dans la flotte, afin quej'essaie, d'ici l, de m'employer n'importe o,ne ft-ce mme qu'aux ambulances? Il estcruel pour moi, et personne ne saura comprendreque, du fait seul que je suis capitainede vaisseau de rserve, je me voie condamn une presque inaction, quand la France entireest en armes.

Sign: JULIEN VIAUD.

(PIERRE LOTI.)

II
DEUX PAUVRES PETITS OISILLONSDE BELGIQUE

Aot 1914.

Un soir, dans une de nos villes du Sud, untrain de rfugis belges venait d'entrer en gare,et les pauvres martyrs, un un, descendaientlentement, extnus et ahuris, sur ce quaiinconnu, o des Franais les attendaient pourles recueillir. Tranant avec eux quelqueshardes prises au hasard, ils taient montsdans ces voitures sans mme se demander oelles les conduiraient, ils taient monts dansla hte de fuir, d'perdument fuir devant[6]l'horreur et la mort, devant le feu, devant lesindicibles mutilations et les viols sadiques,—devanttout ce qui ne semblait plus possible surla Terre, mais qui couvait encore, parat-il, aufond des pitistes cervelles allemandes, et quitout coup s'tait dvers, sur leur pays etsur le ntre, comme un dernier vomissementdes barbaries originelles. Ils n'avaient plus nivillage, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaientl sans but, comme des paves, et la dtresseeffare tait dans les yeux de tous. Beaucoupd'enfants, de petites filles, dont les parentss'taient perdus au milieu des incendies ou desbatailles. Et aussi des aeules, maintenantseules au monde, qui avaient fui sans tropsavoir pourquoi, ne tenant plus vivre maispousses par un obscur instinct de conservation;leur figure, celles-l, n'exprimait plusrien, pas mme le dsespoir, comme si vraimentleur me tait partie et leur tte vide.

Deux tout petits, perdus dans cette foulelamentable, se tenaient serrs par la main, deux[7]petits garons, visiblement deux petits frres,l'an, qui avait peut-tre cinq ans, protgeantle plus jeune qui pouvait bien en avoir trois.Personne ne les rclamait, personne ne les connaissait.Comment avaient-ils compris, trouvtout seuls, qu'il fallait monter dans ce train,eux aussi, pour ne pas mourir? Leurs vtementstaient convenables et ils portaient des petitsbas de laine bien chauds; on devinait qu'ilsdevaient appartenir des parents modestes,mais soigneux; sans doute taient-ils fils del'un de ces sublimes soldats belges, tombshroquement au champ d'honneur, et quiavait d avoir pour eux, au moment de lamort, une suprme pense de tendresse. Ils nepleuraient mme pas, tant ils taient anantispar la fatigue et le sommeil; peine s'ilstenaient debout. Ils taient incapables derpondre quand on les questionnait, mais surtoutils ne voulaient pas se lcher, non. Enfinle grand an, crispant toujours sa main surcelle de l'autre, dans la peur de le perdre, prit[8]tout coup conscience de son rle de protecteuret trouva la force de parler la dame brassardpenche vers lui.

Madame, dit-il d'une toute petite voixsuppliante et dj moiti endormie, Madame,est-ce qu'on va nous coucher? Pour lemoment, c'tait tout ce qu'ils taient capablesde souhaiter encore, tout ce qu'ils attendaientde la piti humaine: qu'on voult bien lescoucher. Vite on les coucha, ensemble bienentendu, et ils s'endormirent aussitt, se tenanttoujours par la main et presss l'un contrel'autre, la mme minute plongs tous lesdeux dans la tranquille inconscience des sommeilsenfantins…

Une fois, il y a longtemps, dans la mer deChine, pendant la guerre, deux petits oiseauxtourdis, deux minuscules petits oiseaux,moindres encore que nos roitelets, taientarrivs je ne sais comment bord de notrecuirass, dans l'appartement de notre amiral,et, tout le jour, sans que personne du reste[9]chercht leur faire peur, ils avaient volet lde ct et d'autre, se perchant sur les cornichesou sur les plantes vertes.

La nuit venue, je les avais oublis, quandl'amiral me fit appeler chez lui. C'tait pourme les montrer, et avec attendrissement, lesdeux petits visiteurs, qui taient alls se coucherdans sa chambre, poss d'une patte sur un frlecordon de soie qui passait au-dessus de sonlit. Bien prs, bien prs l'un de l'autre, devenusdeux petites boules de plumes qui se touchaientet se confondaient presque, ils dormaient sansla moindre crainte, comme trs srs de notrepiti…

Et ces pauvres petits Belges, endormis cte cte, m'ont fait penser aux deux oisillonsperdus au milieu de la mer de Chine. C'taitbien la mme confiance et le mme innocentsommeil;—mais des sollicitudes beaucoupplus douces encore allaient veiller sur eux.

III
PETITE VISION DE GAIET,AU FRONT DE BATAILLE

Octobre 1914.

Ce jour-l, dans la matine, vers onzeheures, j'arrivai un village—dont j'ai doublier le nom;—j'tais en compagnie d'uncommandant anglais, que les hasards de cetteguerre m'avaient donn pour camarade depuisla veille, et nous tions aimablement suivispar un grand Magicien,—qui tait le soleil.Un soleil radieux, un soleil de fte, transformantet embellissant toutes choses. Cela sepassait dans un dpartement de l'extrme Nord[12]de France, je n'ai jamais su lequel, mais on seserait cru en Provence tant il faisait beau.

Pour arriver l, nous avions t depuis prsde deux heures enserrs entre deux files desoldats qui marchaient en sens inverse l'unede l'autre. Sur notre droite, c'taient desAnglais qui se rendaient la bataille, toutpropres, tout frais, l'air content et en train,admirablement quips, avec de beaux chevauxbien gras. Sur notre gauche, c'taient desartilleurs de France qui en revenaient, de lagigantesque bataille, pour prendre un peu derepos; poussireux, ceux-ci, avec quelquefoisdes bandages au bras et au front, mais gardantdes mines joyeuses, des figures de sant, etmarchant en bon ordre par sections; ils rapportaientmme des chargements de douilles videsqu'ils avaient eu le temps de ramasser, cequi prouvait bien qu'ils s'taient retirs sanshte et sans crainte, en vainqueurs auxquelsles chefs ont ordonn quelques jours de rpit.On entendait au loin comme un bruit d'orage,[13]d'abord trs sourd, mais dont nous nousrapprochions de plus en plus. Dans les champsalentour, les paysans labouraient comme side rien n'tait, incertains pourtant si les sauvages,qui menaient tant de bruit l-bas,n'allaient pas un de ces jours revenir pourtout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies,un peu partout, autour de petits feux debranches, des groupes qui eussent t lamentablessous un ciel sombre, mais que le soleiltrouvait le moyen d'gayer quand mme:migrs, en fuite devant les barbares, faisantleur cuisine comme des bohmiens, au milieudes ballots de leurs pauvres hardes empaquetesen hte pendant le sauve-qui-peut terrible.

Notre auto tait remplie de paquets de cigaretteset de journaux que de bonnes mes nousavaient chargs de porter aux combattants, et,tellement nous tions serrs et ralentis entreces deux files de soldats, nous pouvions leuren donner par les portires, droite auxAnglais, gauche aux Franais; ils avanaient[14]la main pour les attraper la vole, et, ensouriant, nous remerciaient par un rapidesalut militaire.

Il y avait aussi des gens des villages quicheminaient ple-mle avec les soldats, surcette route si encombre. Je me rappelle unejeune paysanne trs jolie qui, entre des fourgonsde guerre anglais, tranait par une cordedeux bbs endormis dans une petite voiture;elle peinait, la monte tant raide en cetendroit; un beau sergent cossais, moustacheen or, qui fumait sa cigarette, assis les jambespendantes l'arrire du plus proche fourgon,lui fit signe: Passez-moi donc votre bout decorde. Elle comprit, accepta avec un gentilsourire confus; l'cossais enroula cette frleremorque autour de son bras gauche, gardantson bras droit libre pour continuer de fumer,et c'est lui qui emmena

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