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Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)
Author: Bourget Paul
Title: Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)
Release Date: 2018-07-01
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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PAUL BOURGET

NOUVEAUX
PASTELS

(DIX PORTRAITS D'HOMMES)
FAC ET SPERA—A L
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23–31, PASSAGE CHOISEUL, 23–31
M DCCC XCI
ŒUVRES
DE
Paul Bourget
Édition elzévirienne
Poésies (1872–1876). Au bord de la mer.—LaVie inquiète.—Petits Poèmes. 1 vol.6f.
Poésies (1876–1882). Edel.—Les Aveux. 1 vol.6»
L'Irréparable. L'Irréparable.—Deuxième Amour.—Profilsperdus. 1 vol.6»
Cruelle Énigme. 1 vol.6»
Édition in-18
CRITIQUE
Essais de Psychologie contemporaine. (Baudelaire.—M.Renan.—Flaubert.—M. Taine.—Stendhal.)1 vol.350
Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine.(M. Dumas fils.—M. Leconte de Lisle.—MM. deGoncourt.—Tourguéniev.—Amiel.) 1 vol.350
Études et Portraits. (I. Portraits d'écrivains.—II. Notesd'esthétique.—III. Études Anglaises.—IV. Fantaisies.)2 vol.7»
ROMAN
L'Irréparable. L'Irréparable.—Deuxième Amour.—Profilsperdus. 1 vol.350
Pastels. (Dix portraits de femmes). 1 vol.350
Nouveaux Pastels. (Dix portraits d'hommes)350
Cruelle Énigme. 1 vol.350
Un Crime d'Amour. 1 vol.350
André Cornélis. 1 vol.350
Mensonges. 1 vol.350
Le Disciple. 1 vol.350
Un Cœur de femme. 1 vol.350
EN PRÉPARATION
Une Idylle tragique, roman. 1 vol.350

Tous droits réservés.

I
Un Saint

A MADAME GEORGE S. R. T.

Je me trouvais, au mois d'octobre 188., voyager en Italie, sans autrebut que de tromper quelques semaines en revoyant à mon aise plusieursdes chefs-d'œuvre que je préfère. Ce plaisir de la secondeimpression a toujours été, chez moi, plus vif que celui de la première,sans doute parce que j'ai toujours senti la beauté des arts enlittérateur, autant dire en homme qui demande d'abord à un tableau ou àune statue d'être un prétexte à pensée. C'est là une raisonpeu esthétique, et dont tout peintre, véritablement peintre, sourirait.Elle seule cependant m'avait amené, dans le mois d'octobre dont jeparle, à passer plusieurs jours à Pise. J'y voulais revivre à loisiravec le rêve de Benozzo Gozzoli et d'Orcagna.—Entre parenthèses,et pour ne point paraître trop ignorant aux connaisseurs en histoire dela peinture, j'appelle de ce nom d'Orcagna l'auteur du Triomphede la Mort au Campo Santo decette vieille Pise, en sachant très bien que la critique modernediscute à ce maître la paternité de ce travail. Mais pour moi et pourtous ceux qui gardent dans leur mémoire les admirables vers du Pianto sur cette fresque tragique,Orcagna en est, il en restera le seul auteur.—Et puis Benozzo n'apas perdu, devant cette douteuse et fatale critique de catalogues, sontitre à la décoration du mur de l'Ouest dans ce cimetière. Mon Dieu!que j'aurai éprouvé, dans ce petit coin du monde, des sensationsintenses, à me souvenir que Byron et Shelley ont habité la vieille citétoscane; que mon cher maître, M. Taine, a décrit la place avoisinantedans sa page la plus éloquente; que ce grand lyrique du Pianto est venu ici; enfin que Benozzo Gozzoli, lelaborieux ouvrier de poésie peinte, repose enseveli au pied de ce muroù s'effacent doucement ses fresques. J'ai vu, dans cet enclos du Campo Santo pisan, et sur cette terrerapportée de Palestine en des siècles pieux, le printemps nouveau faires'épanouir des narcisses si pâles au pied des noirs cyprès; j'ai vu deshivers y semer des flocons si légers d'une neige aussitôt dissoute;j'ai vu le ciel torride d'un été italien peser sur cet enclos sansombre d'un poids si dur!… Et je n'en suis pas blasé puisque j'yrevenais cette automne-là sans m'attendre au drame moral auquel cettevisite devait m'associer sinon comme acteur, du moins comme spectateurtrès ému, et presque malgré moi.


Le premier épisode de ce drame fut, comme celui de beaucoup d'autres,un incident assez vulgaire et que je rapporte pourtant avec plaisir,quoiqu'il ne tienne au reste de l'histoire que par un lien très frêle.Mais il évoque pour moi deux figures plaisantes de vieilles fillesanglaises. Au cours de mes visites au Campo Santo, j'avais remarqué cecouple qui, par son étrange laideur et par la singularité utilitaire ducostume, semblait une illustration vivante et caricaturale du vers sitouchant d'un poète à une morte:

Tu n'as plus de sexe ni d'âge…

La plus rousse des deux,—à la rigueur l'autre pouvait passer pourune blonde un peu ardente,—s'acharnait à laver une aquarelled'après la femme du Triomphe de la Mort: celle qui, dansla cavalcade de gauche, se tient de face avec ses yeux candides et sabouche fine, des yeux et une bouche qui n'ont jamais pu mentir et quel'on n'oublie pas lorsqu'on les a aimés. La pauvre Anglaise nepossédait pas le moindre talent, mais le choix de ce modèle et laconscience de son labeur m'avaient intéressé. Puis, comme cesdemoiselles habitaient le même hôtel que moi, j'avais assezindiscrètement cédé à ma curiosité en cherchant leurs noms sur lapancarte destinée aux étrangers. J'y avais vu que l'une des deuxs'appelait miss Mary Dobson et l'autre miss Clara Roberts. C'étaientdeux filles d'environ cinquante ans, en train d'exécuter cette tournée«abroad,» comme elles disent, quedes milliers de leurs courageuses collègues en célibat forcé ouvolontaire entreprennent chaque année hors de la Grande Ile. Elles semettent à deux, à trois, quelquefois à quatre, et les voilà partiesseules pour des quinze et des vingt mois, s'installant dans despensions clandestines dont toute une franc-maçonnerie de voyageusescomme elles se transmet l'adresse, apprenant des langues nouvellesmalgré leurs mèches grises, s'appliquant à comprendre les arts avec unehéroïque persévérance, traversant les pires milieux avec leur puretéd'anges, et partout elles retrouvent une église anglaise, un cimetièreanglais, une pharmacie anglaise, sans compter qu'elles n'ont pas cesséun jour, fût-ce au fond des Calabres ou sur le Nil, de se préparer leurthé à l'anglaise et aux heures où elles étaient habituées de ledéguster dans leur salon du Devonshire ou du Kent. J'ai une telleadmiration pour l'énergie morale qui se cache derrière les ridiculesextérieurs de ces créatures, qu'au cours de mes trop nombreuxvagabondages j'ai toujours lié conversation avec elles, ayantd'ailleurs éprouvé que le goût du fait précis qui domine leur race lesrend souvent précieuses à consulter. Elles ont toujours vérifié toutesles assertions du guide, et quiconque a erré, un Bædeker à la main,dans une province perdue d'Italie, avouera que ces vérifications-làsont trop utiles. Aussi, le troisième soir de mon séjour à Pise, ledépart de quelques convives ayant, à la table d'hôte, rapproché moncouvert de celui des deux vieilles filles, je commençai de leur parler,sûr d'avance qu'elles ne perdraient pas cette occasion depratiquer leur français.

Vous voyez d'ici le décor et la scène, n'est-ce pas? une pièce d'unancien palais transformée en salle à manger d'hôtel et plus ou moinsmeublée à la moderne, un plafond peint de couleurs vives, une longuetable avec un petit nombre de couverts, car la saison d'hiver n'est pascommencée. Sur cette table se balancent dans leurs appuis de cuivre desfiaschi, de ces délicieuses bouteillesau col long, à la panse garnie d'osier où l'on enferme le vin dit deChianti. Si la petite montagne de ce nom fournissait de quoi remplirles flacons étiquetés à son enseigne, elle devrait donner une récoltepar semaine!… Mais ce faux Chianti est du vrai vin tout de même,dont la saveur un peu âpre sent bien le raisin, et sa chaleur coloreles teints des sept à huit personnes échouées à cette table: un coupleallemand qui accomplit de ce côté-ci des Alpes le classique voyage denoce; un négociant milanais, avec une figure à la fois sensuelle etchafouine; deux bourgeois liguriens venus en visite dans les environset qui se sont arrêtés ici pour embrasser un neveu, officier decavalerie. Il est à table, avec nous, ce neveu, en costume decapitaine, élégant, jovial, et qui parle haut avec l'accent un peuguttural de la Rivière. Ses discours, coupés de grands rires,m'apprennent l'odyssée de ses parents, à laquelle je m'intéresseraisdavantage si miss Mary Dobson n'avait commencé un récit qui passionneen moi le quattrocentiste, l'amoureux des fresques et des tableaux surbois d'avant 1500. C'est la plus rousse des deux Anglaises, celle dontle pinceau d'aquarelliste affadissait si gauchement le rude dessin dumaître primitif; et, après une longue dissertation sur le problème desavoir si le fameux Triomphe doit être attribué àBuonamico Buffalmaco ou à Nardo Daddi, voici qu'elle me demande:

—«Vous êtes allé au couvent du Monte-Chiaro?»

—«Celui qui est entre Pise et Lucques, dans la montagne, del'autre côté de la Verruca?» lui répondis-je; «mais non. J'ai vu dansle guide qu'il fallait six heures de voiture, et, pour deuxmalheureuses terres cuites de Luca della Robbia qu'il signale etquelques peintures de l'école de Bologne…»

—«De quand est votre guide?» me demanda sèchement miss Clara.

—«Je ne sais trop,» fis-je un peu interloqué par l'ironie aveclaquelle cette bouche aux longues dents m'interrogeait: «J'ai lasuperstition de garder toujours le même depuis que je suis descendu enItalie pour la première fois. Il y a déjà un peu de temps, c'estvrai…»

—«Voilà qui est bien français…,» reprit miss Clara. Lepréraphaélitisme de celle-là, je le compris aussitôt, n'était qu'uneforme de sa vanité. Je ne relevai pourtant pas cette épigrammenationale, comme j'eusse pu le faire, du tac au tac, en soulignantsimplement la bienveillance par trop britannique de cette remarque. Enprésence des Anglais de l'espèce agressive, le silence est l'armevéritable et qui les blesse au vif de leur défaut. Ils ont soif et faimde contradiction, par cet instinct de combativité propre à leur sang etqui précipite cette race à toutes les conquêtes comme à tous lesprosélytismes. Je subis donc avec la magnanimité d'un sage le regardaigu des yeux bleus de miss Clara, qui défiait en champ clos le peupleentier des Gallo-Romains, d'autant plus que miss Mary continuait:

—«C'est qu'on y a découvert, il y a deux ans, de si bellesfresques de votre cher Benozzo, et aussi fraîches, aussi brillantes decoloris que celles de la chapelle Riccardi, à Florence… Onsavait bien qu'il avait travaillé dans le couvent et qu'il y avaitpeint, entre autres choses, la légende de saint Thomas. Ce calomniateurde Vasari le raconte. Mais de ce travail que le maître exécuta environà la même époque que celui de Pise, pas de trace, et voyez lehasard… Le Père Griffi, le vieux bénédictin qui garde lemonument depuis que le cloître a été nationalisé, ordonne unjour au domestique de nettoyer une toile d'araignée tendue dans l'angled'une des cellules qui servent aujourd'hui à loger les hôtes… Unmorceau de plâtre se détache sous le premier coup de balai donné tropfort. L'abbé demande une échelle. Il grimpe en haut malgré sessoixante-dix ans passés.—Il faut vous dire que ce couvent c'estson amour, sa passion. Il l'a vu peuplé de deux cents moines, et il aaccepté cette mission d'y rester comme gardien, lors du décret, avec lacertitude qu'il le reverra de même. Sa seule idée est qu'au jour de larentrée les Pères trouvent l'antique bâtiment sauvé de toute souillure.C'est pour cela qu'il a consenti à cette pénible charge de prendre enpension les touristes de passage. Il a eu peur qu'il ne s'établît uneauberge à la porte, comme au Mont-Cassin, et cette auberge à côté deson couvent, avec des Américaines qui auraient dansé au piano le soir,il n'en a pas supporté l'idée!…»

—«Mais quand il fut au haut de l'échelle?…» dis-je pourcouper ce panégyrique de dom Griffi. J'appréhendais qu'il n'aboutît parréaction à quelque attaque d'un protestantisme intolérant, et missClara n'y manqua point:

—«Le fait est,» dit-elle en profitant de cette interruption, «queje n'aurais jamais cru, avant de le connaître, qu'on pût être aussiintelligent et aussi actif sous un tel habit.»

—«Quand il fut au haut de l'échelle,» reprit miss Mary, «ilgratta avec beaucoup de soin un peu de plâtre encore tout autour. Ilput distinguer un front et des yeux, puis une bouche, enfin le visageentier d'un Christ. Tous ces Italiens sont des artistes. Ils ont celadans leurs veines. L'abbé se rendit compte qu'il y avait une fresque degrande valeur sous ce badigeon de plâtre…»

—«Les moines,» interrompit de nouveau miss Clara, «n'ont rien eude plus pressé que de passer à la chaux tous les chefs-d'œuvre duXVe siècle ou de remplacer pardes ornements de style baroque et des fresques de décadence lesdécorations des vieux maîtres…»

—«Ils les avaient commandées pourtant,» dis-je, «ces décorations,ce qui prouve que le bon et le mauvais goût ne tiennent aucunement auxconvictions que l'on

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