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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13
Title: Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13
Release Date: 2018-07-01
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Au lecteur

ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT


LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D’UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


Le texte de ce volume
est conforme à celui de l’édition originale:
Bel-Ami
Paris, Victor Havard, éditeur, 1885.


ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT


BEL-AMI



PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17


MDCCCCX

Tous droits réservés.


BEL-AMI.


PREMIÈRE PARTIE.

I

QUAND la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous,Georges Duroy sortit du restaurant.

Comme il portait beau, par nature et par pose d’ancien sous-officier,il cambra sa taille, frisa sa moustache d’un geste militaire etfamilier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide etcirculaire, un de ces regards de joli garçon, qui s’étendent comme descoups d’épervier.

Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites ouvrières, unemaîtresse de musique entre deux âges, mal peignée, négligée, coifféed’un chapeau toujours poussiéreux et 2 vêtue d’une robe toujoursde travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habituées de cettegargote à prix fixe.

Lorsqu’il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile,se demandant ce qu’il allait faire. On était au 28 juin, il luirestait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois.Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeunerssans dîners, au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant devingt-deux sous, au lieu de trente que coûtaient ceux du soir, il luiresterait, en se contentant des déjeuners, un franc vingt centimesde boni, ce qui représentait encore deux collations au pain et ausaucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C’était là sa grandedépense et son grand plaisir des nuits; et il se mit à descendre la rueNotre-Dame-de-Lorette.

Il marchait ainsi qu’au temps où il portait l’uniforme des hussards,la poitrine bombée, les jambes un peu entr’ouvertes comme s’il venaitde descendre de cheval; et il avançait brutalement dans la rue pleinede monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point sedéranger de sa route. Il inclinait légèrement sur l’oreille son chapeauà haute forme assez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Ilavait l’air de toujours défier 3 quelqu’un, les passants, lesmaisons, la ville entière, par chic de beau soldat tombé dans le civil.

Quoique habillé d’un complet de soixante francs, il gardait unecertaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant. Grand,bien fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec unemoustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeuxbleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, des cheveux frisésnaturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblaitbien au mauvais sujet des romans populaires.

C’était une de ces soirées d’été où l’air manque dans Paris. La ville,chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante.Les égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleinesempestées, et les cuisines souterraines jetaient à la rue, par leursfenêtres basses, les miasmes infâmes des eaux de vaisselle et desvieilles sauces.

Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur des chaises enpaille, fumaient la pipe sous les portes cochères, et les passantsallaient d’un pas accablé, le front nu, le chapeau à la main.

Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s’arrêta encore, indécissur ce qu’il 4 allait faire. Il avait envie maintenant de gagnerles Champs-Élysées et l’avenue du Bois-de-Boulogne pour trouver un peud’air frais sous les arbres; mais un désir aussi le travaillait, celuid’une rencontre amoureuse.

Comment se présenterait-elle? Il n’en savait rien, mais il l’attendaitdepuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefoiscependant, grâce à sa belle mine et à sa tournure galante, il volait,par-ci par-là, un peu d’amour, mais il espérait toujours plus et mieux.

La poche vide et le sang bouillant, il s’allumait au contact desrôdeuses qui murmurent à l’angle des rues: «Venez-vous chez moi,joli garçon?» mais il n’osait les suivre ne les pouvant payer; et ilattendait aussi autre chose, d’autres baisers moins vulgaires.

Il aimait cependant les lieux où grouillent les filles publiques, leursbals, leurs cafés, leurs rues; il aimait les coudoyer, leur parler,les tutoyer, flairer leurs parfums violents, se sentir près d’elles.C’étaient des femmes enfin, des femmes d’amour. Il ne les méprisaitpoint du mépris inné des hommes de famille.

Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulaitaccablée par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde, débordaientsur le trottoir, étalant leur public de 5 buveurs sous la lumièreéclatante et crue de leur devanture illuminée. Devant eux, surde petites tables carrées ou rondes, les verres contenaient desliquides rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuances; etdans l’intérieur des carafes on voyait briller les gros cylindrestransparents de glace qui refroidissaient la belle eau claire.

Duroy avait ralenti sa marche, et l’envie de boire lui séchait la gorge.

Une soif chaude, une soif de soir d’été le tenait, et il pensait à lasensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Maiss’il buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre souperdu lendemain, et il les connaissait trop les heures affamées de la findu mois.

Il se dit: «Il faut que je gagne dix heures, et je prendrai mon bockà l’Américain. Nom d’un chien, que j’ai soif tout de même!» Et ilregardait tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes quipouvaient se désaltérer tant qu’il leur plaisait. Il allait, passantdevant les cafés d’un air crâne et gaillard, et il jugeait d’un coupd’œil, à la mine, à l’habit, ce que chaque consommateur devaitporter d’argent sur lui. Et une colère l’envahissait contre ces gensassis et tranquilles. En fouillant leurs poches, on trouverait de l’or,6 de la monnaie blanche et des sous. En moyenne chacun devait avoirau moins deux louis; ils étaient bien une centaine par café; cent foisdeux louis font quatre mille francs! Il murmurait: «Les cochons!» touten se dandinant avec grâce. S’il avait pu en tenir un au coin d’unerue, dans l’ombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi, sansscrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours degrandes manœuvres.

Et il se rappelait ses deux années d’Afrique, la façon dont ilrançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourirecruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d’une escapade qui avaitcoûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leuravait valu, à ses camarades et à lui, vingt poules, deux moutons et del’or, et de quoi rire pendant six mois.

On n’avait jamais trouvé les coupables, qu’on n’avait guère cherchésd’ailleurs, l’Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle dusoldat.

A Paris, c’était autre chose. On ne pouvait pas marauder gentiment,sabre au côté et revolver au poing, loin de la justice civile, enliberté. Il se sentait au cœur tous les instincts du sous-off lâchéen pays conquis. Certes il les regrettait, ses deux années de 7désert. Quel dommage de n’être pas resté là-bas! Mais voilà, il avaitespéré mieux en revenant. Et maintenant!... Ah oui, c’était du propre,maintenant!

Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement,comme pour constater la sécheresse de son palais.

La foule glissait autour de lui, exténuée et lente, et il pensaittoujours: «Tas de brutes! tous ces imbéciles-là ont des sous dans leurgilet.» Il bousculait les gens de l’épaule, et sifflotait des airsjoyeux. Des messieurs heurtés se retournaient en grognant; des femmesprononçaient: «En voilà un animal!»

Il passa devant le Vaudeville, et s’arrêta en face du Café Américain,se demandant s’il n’allait pas prendre son bock, tant la soif letorturait. Avant de se décider il regarda l’heure aux horlogeslumineuses, au milieu de la chaussée. Il était neuf heures un quart. Ilse connaissait: dès que le verre plein de bière serait devant lui, ill’avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu’à onze heures?

Il pensa: «J’irai jusqu’à la Madeleine, se dit-il, et je reviendraitout doucement.»

Comme il arrivait au coin de la place de l’Opéra, il croisa un grosjeune homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tête quelquepart.

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Il se mit à le suivre en cherchant dans ses souvenirs, et répétant àmi-voix: «Où diable ai-je connu ce particulier-là?»

Il fouillait dans sa pensée sans parvenir à se le rappeler; puis,tout d’un coup, par un singulier phénomène de mémoire, le même hommelui apparut moins gros, plus jeune, vêtu d’un uniforme de hussard. Ils’écria tout haut: «Tiens, Forestier!» et, allongeant le pas, il allafrapper sur l’épaule du marcheur. L’autre se retourna, le regarda, puisdit:

—Qu’est-ce que vous me voulez, monsieur?

Duroy se mit à rire:

—Tu ne me reconnais pas?

—Non.

—Georges Duroy du 6e hussards.

Forestier tendit les deux mains:

—Ah! mon vieux! comment vas-tu?

—Très bien, et toi?

—Oh! moi, pas trop; figure-toi que j’ai une poitrine de papier mâchémaintenant; je tousse six mois sur douze, à la suite d’une bronchiteque j’ai attrapée à Bougival, l’année de mon retour à Paris, voiciquatre ans maintenant.

—Tiens! tu as l’air solide, pourtant.

Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla desa maladie, lui raconta 9 les consultations, les opinions et lesconseils des médecins, la difficulté de suivre leurs avis dans saposition. On lui ordonnait de passer l’hiver dans le Midi; mais lepouvait-il? Il était marié et journaliste, dans une belle situation.

—Je dirige la politique à la Vie Française. Je fais le Sénat auSalut, et, de temps en temps, des chroniques littéraires pour laPlanète. Voilà, j’ai fait mon chemin.

Duroy, surpris, le regardait. Il était bien changé, bien mûri. Il avaitmaintenant une allure, une tenue, un costume d’homme posé, sûr de lui,et un ventre d’homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre, mince etsouple, étourdi, casseur d’assiettes, tapageur et toujours en train.En trois ans Paris en avait fait quelqu’un de tout autre, de gros etsérieux, avec quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu’il n’eûtpas plus de vingt-sept ans.

Forestier demanda:

—Où vas-tu?

Duroy répondit:

—Nulle part, je fais un tour avant de rentrer.

—Eh bien, veux-tu m’accompagner à la Vie Française, où j’ai desépreuves à corriger; puis nous irons prendre un bock ensemble?

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—Je te suis.

Et ils se mirent à marcher en se tenant par le bras, avec cettefamiliarité facile qui subsiste entre compagnons d’école et entrecamarades de régiment.

—Qu’est-ce que tu fais à Paris? dit Forestier.

Duroy haussa les épaules:

—Je crève de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini, j’aivoulu venir ici pour... pour faire fortune ou plutôt pour vivre àParis; et voilà six mois que je suis employé aux bureaux du chemin defer du Nord, à quinze cents francs par an, rien de plus.

Forestier murmura:

—Bigre, ça n’est pas gras.

—Je te crois. Mais comment veux-tu que je m’en tire? Je suis seul, jene connais personne, je ne peux me recommander de personne. Ce n’estpas la bonne volonté qui me manque, mais les moyens.

Son camarade le regarda des pieds à la tête, en homme pratique, quijuge un sujet, puis il prononça d’un ton convaincu:

—Vois-tu, mon petit, tout dépend de l’aplomb, ici. Un homme un peumalin devient plus facilement ministre que chef de bureau. Il fauts’imposer et non pas demander. Mais comment diable n’as-tu pas trouvé11 mieux qu’une place d’employé au Nord?

Duroy reprit:

—J’ai cherché partout, et je n’ai rien découvert. Mais j’ai quelquechose en vue en ce moment, on m’offre d’entrer comme écuyer au manègePellerin. Là, j’aurai, au bas mot, trois mille francs.

Forestier s’arrêta net:

—Ne fais pas ça, c’est stupide, quand tu devrais gagner dix millefrancs. Tu te fermes l’avenir du coup. Dans ton bureau, au moins tues caché, personne ne te connaît, tu peux en sortir si tu es fort, etfaire ton chemin. Mais, une fois écuyer, c’est fini. C’est comme situ étais maître d’hôtel dans une

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