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Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6_ Trois contes, suivis de mélanges inédits

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6_ Trois contes, suivis de mélanges inédits
Title: Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6_ Trois contes, suivis de mélanges inédits
Release Date: 2018-07-17
Type book: Text
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Date added: 27 March 2019
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Table des matières


ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX


ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE  FLAUBERT


VI

TROIS CONTES

SUIVIS DE

MÉLANGES INÉDITS


PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885


TOUS DROITS RÉSERVÉS


TROIS CONTES


3

UN CŒUR SIMPLE


I

Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Évêque envièrent àMme Aubain sa servante Félicité.

Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait,lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles,battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse,—qui cependantn’était pas une personne agréable.

Elle avait épousé un beau garçon sans fortune, mort au commencement de1809, en lui laissant deux enfants très jeunes avec une quantité dedettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques etla ferme de Geffosses, dont les rentes montaient à 5,000 francs toutau plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter uneautre moins dispendieuse, ayant appartenu à ses ancêtres et placéederrière les halles.

Cette maison, revêtue d’ardoises, se trouvait entre un passage etune ruelle aboutissant à la rivière. Elle avait intérieurement desdifférences de niveau qui faisaient trébucher. Un vestibule étroitséparait la cuisine 4 de la salle où Mme Aubain se tenait toutle long du jour, assise près de la croisée dans un fauteuil de paille.Contre le lambris, peint en blanc, s’alignaient huit chaises d’acajou.Un vieux piano supportait, sous un baromètre, un tas pyramidal deboîtes et de cartons. Deux bergères de tapisserie flanquaient lacheminée en marbre jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu,représentait un temple de Vesta; et tout l’appartement sentait un peule moisi, car le plancher était plus bas que le jardin.

Au premier étage, il y avait d’abord la chambre de «Madame», trèsgrande, tendue d’un papier à fleurs pâles, et contenant le portrait de«Monsieur» en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambreplus petite, où l’on voyait deux couchettes d’enfants, sans matelas.Puis venait le salon, toujours fermé, et rempli de meubles recouvertsd’un drap. Ensuite un corridor menait à un cabinet d’étude; des livreset des paperasses garnissaient les rayons d’une bibliothèque entourantde ses trois côtés un large bureau de bois noir. Les deux panneaux enretour disparaissaient sous des dessins à la plume, des paysages à lagouache et des gravures d’Audran, souvenirs d’un temps meilleur et d’unluxe évanoui. Une lucarne, au second étage, éclairait la chambre deFélicité, ayant vue sur les prairies.

Elle se levait dès l’aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillaitjusqu’au soir sans interruption; puis, le dîner étant fini, lavaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûchesous les cendres 5 et s’endormait devant l’âtre, son rosaire à lamain. Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d’entêtement.Quant à la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir desautres servantes. Économe, elle mangeait avec lenteur et recueillait dudoigt sur la table les miettes de son pain, un pain de douze livres,cuit exprès pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d’indienne fixé dans le dospar une épingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, unjupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette, comme lesinfirmières d’hôpital.

Son visage était maigre et sa voix aiguë. A vingt-cinq ans, on luien donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucunâge; et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés,semblait une femme en bois, fonctionnant d’une manière automatique.

6

II

Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour.

Son père, un maçon, s’était tué en tombant d’un échafaudage. Puis samère mourut, ses sœurs se dispersèrent; un fermier la recueillitet l’employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Ellegrelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l’eau des mares,à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un volde trente sols, qu’elle n’avait pas commis. Elle entra dans une autreferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait auxpatrons, ses camarades la jalousaient.

Un soir du mois d’août (elle avait alors dix-huit ans), ilsl’entraînèrent à l’assemblée de Colleville. Tout de suite elle futétourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dansles arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d’or,cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l’écartmodestement, quand un jeune homme d’apparence cossue, et qui fumaitsa pipe les deux coudes sur le timon d’un banneau, vint l’inviter àla danse. Il lui paya du 7 cidre, de la galette, un foulard, et,s’imaginant qu’elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bout d’unchamp d’avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit àcrier. Il s’éloigna.

Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grandchariot de foin qui avançait lentement, et en frôlant les roues ellereconnut Théodore.

Il l’aborda d’un air tranquille, disant qu’il fallait tout pardonner,puisque c’était «la faute de la boisson».

Elle ne sut que répondre et avait envie de s’enfuir.

Aussitôt il parla des récoltes et des notables de la commune, car sonpère avait abandonné Colleville pour la ferme des Écots, de sorte quemaintenant ils se trouvaient voisins.—«Ah!» dit-elle. Il ajouta qu’ondésirait l’établir. Du reste, il n’était pas pressé et attendait unefemme à son goût. Elle baissa la tête. Alors il lui demanda si ellepensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c’était mal de semoquer.—«Mais non, je vous jure!» et du bras gauche il lui entoura lataille; elle marchait soutenue par son étreinte; ils se ralentirent.Le vent était mou, les étoiles brillaient, l’énorme charretée de foinoscillait devant eux; et les quatre chevaux, en traînant leurs pas,soulevaient de la poussière. Puis, sans commandement, ils tournèrent àdroite. Il l’embrassa encore une fois. Elle disparut dans l’ombre.

Théodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.

8

Ils se rencontraient au fond des cours, derrière un mur, sous un arbreisolé. Elle n’était pas innocente à la manière des demoiselles,—lesanimaux l’avaient instruite;—mais la raison et l’instinct del’honneur l’empêchèrent de faillir. Cette résistance exaspéra l’amourde Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être)il proposa de l’épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grandsserments.

Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux: ses parents, l’annéedernière, lui avaient acheté un homme; mais d’un jour à l’autre onpourrait le reprendre; l’idée de servir l’effrayait. Cette couardisefut pour Félicité une preuve de tendresse; la sienne en redoubla. Elles’échappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Théodore la torturaitavec ses inquiétudes et ses instances.

Enfin, il annonça qu’il irait lui-même à la Préfecture prendre desinformations et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures etminuit.

Le moment arrivé, elle courut vers l’amoureux.

A sa place, elle trouva un de ses amis.

Il lui apprit qu’elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir dela conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche,Mme Lehoussais, de Toucques.

Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris,appela le bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’ausoleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d’enpartir; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma 9tout son petit bagage dans un mouchoir et se rendit à Pont-l’Évêque.

Devant l’auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve,et qui précisément cherchait une cuisinière. La jeune fille ne savaitpas grand’chose, mais paraissait avoir tant de bonne volonté et si peud’exigences, que Mme Aubain finit par dire:

«Soit, j’accepte!»

Félicité, un quart d’heure après, était installée chez elle.

D’abord elle y vécut dans une sorte de tremblement que lui causaient«le genre de la maison» et le souvenir de «Monsieur», planant sur tout!Paul et Virginie, l’un âgé de sept ans, l’autre de quatre à peine, luisemblaient formés d’une matière précieuse; elle les portait sur son doscomme un cheval, et Mme Aubain lui défendit de les baiser à chaqueminute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. Ladouceur du milieu avait fondu sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitués venaient faire une partie de boston.Félicité préparait d’avance les cartes et les chaufferettes. Ilsarrivaient à huit heures bien juste et se retiraient avant le coup deonze.

Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l’allée étalait parterre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d’un bourdonnementde voix, où se mêlaient des hennissements de chevaux, des bêlementsd’agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carriolesdans la rue. Vers midi, au plus fort du marché, on voyait paraître surle seuil un vieux 10 paysan de haute taille, la casquette en arrière,le nez crochu, et qui était Robelin, le fermier de Geffosses.

Peu de temps après, c’était Liébard, le fermier de Toucques, petit,rouge, obèse, portant une veste grise et des houseaux armés d’éperons.

Tous deux offraient à leur propriétaire des poules ou des fromages.Félicité invariablement déjouait leurs astuces, et ils s’en allaientpleins de considération pour elle.

A des époques indéterminées, Mme Aubain recevait la visite dumarquis de Gremanville, un de ses oncles, ruiné par la crapule et quivivait à Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se présentaittoujours à l’heure du déjeuner, avec un affreux caniche dont lespattes salissaient tous les meubles. Malgré ses efforts pour paraîtregentilhomme jusqu’à soulever son chapeau chaque fois qu’il disait: «Feumon père», l’habitude l’entraînant, il se versait à boire coup sur coupet lâchait des gaillardises. Félicité le poussait dehors poliment:«Vous en avez assez, monsieur de Gremanville! A une autre fois!» Etelle refermait la porte.

Elle l’ouvrait avec plaisir devant M. Bourais, ancien avoué. Sa cravateblanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingotebrune, sa façon de priser en arrondissant le bras, tout son individului produisait ce trouble où nous jette le spectacle des hommesextraordinaires.

Comme il gérait les propriétés de «Madame», il s’enfermait avec ellependant des heures dans le cabinet de «Monsieur», et craignait toujoursde se 11 compromettre, respectait infiniment la magistrature, avaitdes prétentions au latin.

Pour instruire les enfants d’une manière agréable, il leur fit cadeaud’une géographie en estampes. Elles représentaient différentes scènesdu monde, des anthropophages coiffés de plumes, un singe enlevant unedemoiselle, des Bédouins dans le désert, une baleine qu’on harponnait,etc.

Paul donna l’explication de ces gravures à Félicité. Ce fut même touteson éducation littéraire.

Celle des enfants était faite par Guyot, un pauvre diable employé à lamairie, fameux pour sa belle main, et qui repassait son canif sur sabotte.

Quand le temps était clair, on s’en allait de bonne heure à la ferme deGeffosses.

La cour est en pente, la maison dans le milieu; et la mer, au loin,apparaît comme une tache grise.

Félicité retirait de son cabas des tranches de viande froide, et ondéjeunait dans un appartement faisant suite à la laiterie. Il étaitle seul reste d’une habitation de plaisance, maintenant disparue. Lepapier de la muraille en lambeaux tremblait aux courants d’air. MmeAubain penchait son front, accablée de souvenirs; les enfants n’osaientplus parler. «Mais jouez donc!» disait-elle; ils décampaient.

Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait desricochets sur la mare, ou tapait avec un bâton les grosses futaillesqui résonnaient comme des tambours.

Virginie donnait à manger aux lapins, se précipitait 12 pour cueillirdes bluets, et la rapidité de ses jambes découvrait ses petitspantalons brodés.

Un soir d’automne, on s’en retourna par les herbages.

La lune à son premier quartier éclairait une partie du ciel et unbrouillard flottait comme une écharpe sur les sinuosités de laToucques. Des bœufs, étendus au milieu du gazon, regardaienttranquillement ces quatre personnes passer. Dans la troisième pâturequelques-uns se levèrent, puis se mirent en rond devant elles.—«Necraignez rien!» dit Félicité; et murmurant une sorte de complainte,elle flatta sur l’échine celui qui se trouvait le plus près; il fitvolte-face, les autres l’imitèrent. Mais quand l’herbage suivant futtraversé, un beuglement formidable s’éleva.

C’était un taureau que cachait le brouillard. Il avança vers les

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