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Introduction à la méthode de Léonard de Vinci

Introduction à la méthode de Léonard de Vinci
Category:
Author: Valéry Paul
Title: Introduction à la méthode de Léonard de Vinci
Release Date: 2018-07-20
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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INTRODUCTION À LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

PAUL VALÉRY

Deuxième Édition

Paris

Éditions de la Nouvelle Revue Française

35 et 37, Rue Madame


Table des matières

Note et digressions
Introduction à la méthode de Léonard de Vinci


NOTE ET DIGRESSIONS

Pourquoi l'auteur, dit-on, a-t-il fait aller son personnage
en Hongrie?
Parce qu'il avait envie de faire entendre un morceau de
musique instrumentale dont le thème est hongrois. Il l'avoue
sincèrement. Il l'eût mené partout ailleurs, s'il eût trouvé
la moindre raison musicale de le faire.

H. Berlioz. Avant-propos de la Damnation de Faust.


Il me faut excuser d'un titre si ambitieux et si véritablementtrompeur que celui-ci. Je n'avais pas le desseind'en imposer quand je l'ai mis sur ce petit ouvrage. Maisil y a vingt-cinq ans que je l'y ai mis, et après ce longrefroidissement, je le trouve un peu fort. Le titre avantageuxserait donc adouci. Quant au texte... Mais letexte, on ne songerait même pas à l'écrire. Impossible!dirait maintenant la raison. Arrivé à l'énième coup dela partie d'échecs que joue la connaissance avec l'être,on se flatte qu'on est instruit par l'adversaire; on enprend le visage; on devient dur pour le jeune hommequ'il faut bien souffrir d'avoir comme aïeul; on lui trouvedes faiblesses inexplicables, qui furent ses audaces; onreconstitue sa naïveté. C'est là se faire plus sot qu'on nel'a jamais été. Mais sot par nécessité, sot par raisond'État! Il n'est pas de tentation plus cuisante, ni plusintime, ni de plus féconde, peut-être, que celle du reniementde soi-même: chaque jour est jaloux des jours, etc'est son devoir que de l'être; la pensée se défend désespérémentd'avoir été plus forte; la clarté du moment neveut pas illuminer au passé de moments plus clairsqu'elle-même; et les premières paroles que le contact dusoleil fait balbutier au cerveau qui se réveille, sonnentainsi dans ce Memnon: Nihil reputare actum...

* * *

Relire, donc, relire après l'oubli,—se relire, sansombre de tendresse, sans paternité; avec froideur etacuité critique, et dans une attente terriblement créatricede ridicule et de mépris, l'air étranger, l'œil destructeur,—c'estrefaire, ou pressentir que l'on referait, bien différemment,son travail.

L'objet en vaudrait la peine. Mais il n'a pas cessé d'êtreau-dessus de mes forces. Aussi bien je n'ai jamais rêvéde m'y attaquer: ce petit essai doit son existence àMadame Juliette Adam, qui, vers la fin de l'an 94, sur legracieux avis de Monsieur Léon Daudet, voulut bien medemander de l'écrire pour sa Nouvelle Revue.

* * *

Quoique j'eusse vingt-trois ans, mon embarras futimmense. Je savais trop que je connaissais Léonard beaucoupmoins que je ne l'admirais. Je voyais en lui le personnageprincipal de cette Comédie Intellectuelle qui n'apas jusqu'ici rencontré son poète, et qui serait pour mongoût bien plus précieuse encore que la Comédie Humaine,et même que la Divine Comédie. Je sentais que ce maîtrede ses moyens, ce possesseur du dessin, des images, ducalcul, avait trouvé l'attitude centrale à partir de laquelleles entreprises de la connaissance et les opérations del'art sont également possibles; les échanges heureuxentre l'analyse et les actes, singulièrement probables:pensée merveilleusement excitante.

Mais pensée trop immédiate,—pensée sans valeur,—penséeinfiniment répandue,—et pensée bonne pourparler, non pour écrire.

* * *

Cet Apollon me ravissait au plus haut degré de moi-même.Quoi de plus séduisant qu'un dieu qui repoussele mystère, qui ne fonde pas sa puissance sur le troublede notre sens; qui n'adresse pas ses prestiges au plusobscur, au plus tendre, au plus sinistre de nous-mêmes;qui nous force de convenir et non de ployer; et de quile miracle est de s'éclaircir; la profondeur, une perspectivebien déduite? Est-il meilleure marque d'un pouvoirauthentique et légitime que de ne pas s'exercer sous unvoile?—Jamais pour Dyonisos, ennemi plus délibéré,ni si pur, ni armé de tant de lumière, que ce hérosmoins occupé de plier et de rompre les monstres qued'en considérer les ressorts; dédaigneux de les percer deflèches, tant il les pénétrait de ses questions; leur supérieur,plus que leur vainqueur, il signifie n'être pas sureux de triomphe plus achevé que de les comprendre,—presqueau point de les reproduire; et une fois saisileur principe, il peut bien les abandonner, dérisoirementréduits à l'humble condition de cas très particuliers et deparadoxes explicables.

* * *

Si légèrement que je l'eusse étudié, ses dessins, sesmanuscrits m'avaient comme ébloui. De ces milliers denotes et de croquis, je gardais l'impression extraordinaired'un ensemble hallucinant d'étincelles arrachées parles coups les plus divers à quelque fantastique fabrication.Maximes, recettes, conseils à soi, essais d'un raisonnementqui se reprend; parfois une description achevée;parfois il se parle et se tutoie...

Mais je n'avais nulle envie de redire qu'il fut ceci etcela: et peintre, et géomètre, et...

Et, d'un mot, l'artiste du monde même. Nul nel'ignore.

* * *

Je n'étais pas assez savant pour songer à développerle détail de ses recherches,—(essayer, par exemple, dedéterminer le sens précis de cet Impeto, dont il fait sigrand usage dans sa dynamique; ou disserter de ceSfumato, qu'il a poursuivi dans sa peinture); ni je neme trouvais assez érudit, (et moins encore, porté à l'être),pour penser à contribuer, de si peu que ce fût, au puraccroissement des faits déjà connus. Je ne me sentais paspour l'érudition toute la ferveur qui lui est due. L'étonnanteconversation de Marcel Schwob me gagnait à soncharme propre plus qu'à ses sources. Je buvais tantqu'elle durait. J'avais le plaisir sans la peine. Mais enfin,je me réveillais; ma paresse se redressait contre l'idéedes lectures désespérantes, des recensions infinies, desméthodes scrupuleuses qui préservent de la certitude. Jedisais à mon ami que de savants hommes courent bienplus de risques que les autres, puisqu'ils font des pariset que nous restons hors du jeu; et qu'ils ont deuxmanières de se tromper: la nôtre, qui est aisée, et laleur, laborieuse. Que s'ils ont le bonheur de nous rendrequelques événements, le nombre même des vérités matériellesrétablies met en danger la réalité que nous cherchons.Le vrai à l'état brut est plus faux que le faux.Les documents nous renseignent au hasard sur la règleet sur l'exception. Un chroniqueur, même, préfère denous conserver les singularités de son époque. Mais toutce qui est vrai d'une époque ou d'un personnage ne sertpas toujours à les mieux connaître. Nul n'est identiqueau total exact de ses apparences; et qui d'entre nous n'apas dit, ou qui n'a pas fait, quelque chose qui n'est passienne? Tantôt l'imitation, tantôt le lapsus,—ou l'occasion,—oula seule lassitude accumulée d'être précisémentcelui qu'on est, altèrent pour un moment celui-làmême; on nous croque pendant un dîner; ce feuilletpasse à la postérité, tout habitée d'érudits, et nous voilàjolis pour toute l'éternité littéraire. Un visage faisant lagrimace, si on le photographie dans cet instant, c'est undocument irrécusable. Mais montrez-le aux amis dusaisi; ils n'y reconnaissent personne.

* * *

J'avais bien d'autres sophismes à la discrétion de mesdégoûts, tant la répugnance à de longs labeurs est ingénieuse.Toutefois, j'aurais peut-être affronté ces ennuis,s'ils m'avaient paru me conduire à la fin que j'aimais.J'aimais dans mes ténèbres la loi intime de ce grandLéonard. Je ne voulais pas de son histoire, ni seulementdes productions de sa pensée... De ce front chargé decouronnes, je rêvais seulement à l'amande...

* * *

Que faire, parmi tant de réfutations, n'étant riche quede désirs, tout ivre que l'on soit de cupidité et d'orgueilintellectuels?

Se monter la tête?—Se donner enfin quelque fièvrelittéraire? En cultiver le délire?

Je brûlais pour un beau sujet. Que c'est peu devant lepapier!

Une grande soif, sans doute, s'illustre elle-même deruisselantes visions; elle agit sur je ne sais quelles substancessecrètes comme fait la lumière invisible sur leverre de Bohême tout pénétré d'urane; elle éclaire cequ'elle attend, elle diamante des cruches, elle se peintl'opalescence de carafes... Mais ces breuvages qu'elle sefrappe ne sont que spécieux; mais je trouvais indigne,et je le trouve encore, d'écrire par le seul enthousiasme.L'enthousiasme n'est pas un état d'âme d'écrivain.

Quelle grande que soit la puissance du feu, elle nedevient utile et motrice que par les machines où l'artl'engage; il faut que des gênes bien placées fassentobstacle à sa dissipation totale, et qu'un retard adroitementopposé au retour invincible de l'équilibre permettede soustraire quelque chose à la chute infructueuse del'ardeur.

S'agit-il du discours, l'auteur qui le médite se sent êtretout ensemble source, ingénieur, et contraintes: l'un delui est impulsion; l'autre prévoit, compose, modère, supprime;un troisième,—logique et mémoire,—maintientles données, conserve les liaisons, assure quelquedurée à l'assemblage voulu... Écrire devant être, le plussolidement et le plus exactement qu'on le puisse, deconstruire cette machine de langage où la détente de l'espritexcité se dépense à vaincre des résistances réelles, ilexige de l'écrivain qu'il se divise contre lui-même. C'esten quoi seulement et strictement l'homme tout entier estauteur. Tout le reste n'est pas de lui, mais d'une partiede lui, échappée. Entre l'émotion ou l'intention initiale,et ces aboutissements que sont l'oubli, le désordre, levague,—issues fatales de la pensée,—son affaire estd'introduire les contrariétés qu'il a créées, afin qu'interposées,elles disputent à la nature purement transitivedes phénomènes intérieurs, un peu d'action renouvelableet d'existence indépendante...

* * *

Peut-être, je m'exagérais en ce temps-là, le défaut évidentde toute littérature, de ne satisfaire jamais l'ensemblede l'esprit. Je n'aimais pas qu'on laissât des fonctionsoisives pendant qu'on exerce les autres. Je puis direaussi, (c'est dire la même chose), que je ne mettaisrien au-dessus de la conscience; j'aurais donné bien deschefs-d'œuvre que je croyais irréfléchis pour une pagevisiblement gouvernée.

Ces erreurs, qu'il serait aisé de défendre, et que je netrouve pas encore si infécondes que je n'y retourne quelquefois,empoisonnaient mes tentatives. Tous mes préceptes,trop présents et trop définis, étaient aussi tropuniversels pour me servir dans aucune circonstance. Ilfaut tant d'années pour que les vérités que l'on s'estfaites deviennent notre chair même!

Ainsi, au lieu de trouver en moi ces conditions, cesobstacles comparables à des forces extérieures, qui permettentque l'on avance contre son premier mouvement,je m'y heurtais à des chicanes mal disposées; et je merendais à plaisir les choses plus difficiles qu'il eût dûsembler à de si jeunes regards qu'elles le fussent. Et jene voyais de l'autre côté que velléités, possibilités, facilitédégoûtante: toute-une richesse involontaire, vainecomme celle des rêves, remuant et mêlant l'infini deschoses usées.

Si je commençais de jeter les dés sur un papier, jen'amenais que les mots témoins de l'impuissance de lapensée: génie, mystère, profond..., attributs qui conviennentau néant, renseignent moins sur leur sujet que surla personne qui parle. J'avais beau chercher à me leurrer,cette politique mentale était courte: je répondais sipromptement par mes sentences impitoyables à mes naissantespropositions, que la somme de mes échanges,dans chaque instant, était nulle.

Pour comble de malheur, j'adorais confusément, maispassionnément, la précision; je prétendais vaguement àla conduite de mes pensées.

Je sentais, certes, qu'il faut bien, et de toute nécessité,que notre esprit compte sur ses hasards: fait pour l'imprévu,il le donne, il le reçoit; ses attentes expressessont sans effets directs, et ses opérations volontaires ourégulières ne sont utiles qu'après coup,—comme dansune seconde vie qu'il donnerait au plus clair de lui-même.Mais je ne croyais pas à la puissance propre du délire, àla nécessité de l'ignorance, aux éclairs de l'absurde, àl'incohérence créatrice. Ce que nous tenons du hasardtient toujours un peu de son père!—Nos révélations,pensais-je, ne sont que des événements d'un certainordre, et il faut encore interpréter ces événements connaissants.Il le faut toujours. Même les plus heureuses denos intuitions sont en quelque sorte des résultats inexactspar excès, à l'égard de notre clarté ordinaire; par défaut,au regard de la complexité infinie des moindres objets etdes cas réels qu'elles prétendent nous soumettre. Notremérite personnel,—après lequel nous soupirons,—neconsiste pas à les subir tant qu'à les saisir, à les saisirtant qu'à les discuter... Et notre riposte à notre «génie»vaut mieux parfois que son attaque.

Nous savons trop, d'ailleurs, que la probabilité estdéfavorable à ce démon: l'esprit nous souffle sans vergogneun million de sottises pour une belle idée qu'ilnous abandonne; et cette chance même ne vaudra finalementquelque chose que par le traitement qui l'accommodeà notre fin.—C'est ainsi que les minerais, inappréciablesdans leur gîtes et dans leurs filons, prennent leur importanceau soleil, et par les travaux de la surface.

Loin donc que ce soient les éléments intuitifs qui donnentleur valeur aux œuvres, ôtez les œuvres, et voslueurs ne seront plus que des accidents spirituels perdusdans les statistiques de la vie locale du cerveau. Leur vraiprix ne vient pas de l'obscurité de leur origine, ni de laprofondeur supposée d'où nous aimerions naïvementqu'elles sortent, et ni de la surprise précieuse qu'ellesnous

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