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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 14

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 14
Title: Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 14
Release Date: 2018-07-22
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Table des matières

ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT


LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D’UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


Le texte de ce volume
est conforme à celui de l’édition originale:

Contes du Jour et de la Nuit.
Paris, Marpon et Flammarion, 1885,
avec addition de:
Humble Drame (inédit).


ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT


CONTES

DU JOUR ET DE LA NUIT


HUMBLE DRAME

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17


MDCCCCIX

Tous droits réservés.


LE CRIME
AU PÈRE BONIFACE.

CE jour-là le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste,constata que sa tournée serait moins longue que de coutume, et il enressentit une joie vive. Il était chargé de la campagne autour du bourgde Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigué,il avait parfois plus de quarante kilomètres dans les jambes.

Donc la distribution serait vite faite; il pourrait même flâner unpeu en route et rentrer chez lui vers trois heures de relevée. Quellechance!

Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commença sa besogne.On était en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.

L’homme, vêtu de sa blouse bleue et coiffé 4 d’un képi noir àgalon rouge, traversait par des sentiers étroits les champs de colza,d’avoine ou de blé, enseveli jusqu’aux épaules dans les récoltes; et satête, passant au-dessus des épis, semblait flotter sur une mer calme etverdoyante qu’une brise légère faisait mollement onduler.

Il entrait dans les fermes par la barrière de bois plantée dans lestalus qu’ombrageaient deux rangées de hêtres, et saluant par son nom lepaysan: «Bonjour, maît’ Chicot,» il lui tendait son journal le PetitNormand. Le fermier essuyait sa main à son fond de culotte, recevaitla feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à sonaise après le repas de midi. Le chien, logé dans un baril, au piedd’un pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chaîne, etle piéton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, enallongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et ledroit manœuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d’une façoncontinue et pressée.

Il distribua ses imprimés et ses lettres dans le hameau de Sennemare,puis il se remit en route à travers champs pour porter le courrier dupercepteur qui habitait une petite maison isolée à un kilomètre dubourg.

C’était un nouveau percepteur, M. Chapatis, 5 arrivé la semainedernière, et marié depuis peu.

Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface,quand il avait le temps, jetait un coup d’œil sur l’imprimé, avantde le remettre au destinataire.

Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sabande, la déplia, et se mit à lire tout en marchant. La première pagene l’intéressait guère; la politique le laissait froid; il passaittoujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient.

Ils étaient très nourris ce jour-là. Il s’émut même si vivement aurécit d’un crime accompli dans le logis d’un garde-chasse, qu’ils’arrêta au milieu d’une pièce de trèfle, pour le relire lentement. Lesdétails étaient affreux. Un bûcheron, en passant au matin auprès de lamaison forestière, avait remarqué un peu de sang sur le seuil, comme sion avait saigné du nez. «Le garde aura tué quelque lapin cette nuit,»pensa-t-il; mais en approchant il s’aperçut que la porte demeuraitentr’ouverte et que la serrure avait été brisée.

Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ciprit comme renfort le garde champêtre et l’instituteur; et les quatrehommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant lacheminée, 6 sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille,âgée de six ans, étouffée entre deux matelas.

Le facteur Boniface demeura tellement ému à la pensée de cet assassinatdont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup surcoup, qu’il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononçatout haut:

—Nom de nom, y a-t-il tout de même des gens qui sont canailles!

Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, latête pleine de la vision du crime. Il atteignit bientôt la demeurede M. Chapatis; il ouvrit la barrière du petit jardin et s’approchade la maison. C’était une construction basse, ne contenant qu’unrez-de-chaussée, coiffé d’un toit mansardé. Elle était éloignée de cinqcents mètres au moins de la maison la plus voisine.

Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur laserrure, essaya d’ouvrir la porte, et constata qu’elle était fermée.Alors, il s’aperçut que les volets n’avaient point été ouverts, et quepersonne encore n’était sorti ce jour-là.

Une inquiétude l’envahit, car M. Chapatis, depuis son arrivée, s’étaitlevé assez tôt. Boniface tira sa montre. Il n’était encore que septheures dix minutes du matin, il se trouvait 7 donc en avance de prèsd’une heure. N’importe, le percepteur aurait dû être debout.

Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec précaution, commes’il eût couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que despas d’homme dans une plate-bande de fraisiers.

Mais tout à coup, il demeura immobile, perclus d’angoisse, en passantdevant une fenêtre. On gémissait dans la maison.

Il s’approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreillecontre l’auvent, pour mieux écouter; assurément on gémissait. Ilentendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de râle,un bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plusrépétés, s’accentuèrent encore, se changèrent en cris.

Alors Boniface, ne doutant plus qu’un crime s’accomplissait en cemoment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversale petit jardin, s’élança à travers la plaine, à travers les récoltes,courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait lesreins, et il arriva, exténué, haletant, éperdu à la porte de lagendarmerie.

Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brisée au moyen depointes et d’un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre 8 sesjambes le meuble avarié et présentait un clou sur les bords de lacassure; alors le brigadier, mâchant sa moustache, les yeux rondset mouillés d’attention, tapait à tous coups sur les doigts de sonsubordonné.

Le facteur, dès qu’il les aperçut, s’écria:

—Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!

Les deux hommes cessèrent leur travail et levèrent la tête, ces têtesétonnées de gens qu’on surprend et qu’on dérange.

Boniface, les voyant plus surpris que pressés, répéta:

—Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j’ai entendu les cris,il n’est que temps.

Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:

—Qu’est-ce qui vous a donné connaissance de ce fait?

Le facteur reprit:

—J’allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai quela porte était fermée et que le percepteur n’était pas levé. Je fis letour de la maison pour me rendre compte, et j’entendis qu’on gémissaitcomme si on eût étranglé quelqu’un ou qu’on lui eût coupé la gorge,alors je m’en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n’est quetemps.

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Le brigadier se redressant, reprit:

—Et vous n’avez pas porté secours en personne?

Le facteur effaré répondit:

—Je craignais de n’être pas en nombre suffisant.

Alors le gendarme, convaincu, annonça:

—Le temps de me vêtir et je vous suis.

Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait lachaise.

Ils reparurent presque aussitôt, et tous trois se mirent en route, aupas gymnastique, pour le lieu du crime.

En arrivant près de la maison, ils ralentirent leur allure avecprécaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pénétrèrenttout doucement dans le jardin et s’approchèrent de la muraille. Aucunetrace nouvelle n’indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La portedemeurait fermée, les fenêtres closes.

—Nous les tenons, murmura le brigadier.

Le père Boniface, palpitant d’émotion, le fit passer de l’autre côté,et, lui montrant un auvent:

—C’est là, dit-il.

Et le brigadier s’avança tout seul, et colla son oreille contre laplanche. Les deux autres 10 attendaient, prêts à tout, les yeux fixéssur lui.

Il demeura longtemps immobile, écoutant. Pour mieux approcher sa têtedu volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa maindroite.

Qu’entendait-il? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudainsa moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un riresilencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint versles deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.

Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe despieds; et, revenant devant l’entrée, il enjoignit à Boniface de glissersous la porte le journal et les lettres.

Le facteur, interdit, obéit cependant avec docilité.

—Et maintenant, en route, dit le brigadier.

Mais dès qu’ils eurent passé la barrière il se retourna vers le piéton,et, d’un air goguenard, la lèvre narquoise, l’œil retroussé etbrillant de joie:

—Que vous êtes un malin, vous?

Le vieux demanda:

—De quoi? j’ai entendu, j’ vous jure que j’ai entendu.

Mais le gendarme, n’y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme onsuffoque, les deux 11 mains sur le ventre, plié en deux, l’œilplein de larmes, avec d’affreuses grimaces autour du nez. Et les deuxautres, affolés, le regardaient.

Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendrece qu’il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.

Comme on ne le comprenait toujours pas, il le répéta, plusieurs fois desuite, en désignant d’un signe de tête la maison toujours close.

Et son soldat, comprenant brusquement à son tour, éclata d’une gaietéformidable.

Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.

Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dans le ventre du vieuxune grande tape d’homme qui rigole, il s’écria:

—Ah! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l’ crime au pèreBoniface!

Le facteur ouvrait des yeux énormes et il répéta:

—J’ vous jure que j’ai entendu.

Le brigadier se remit à rire. Son gendarme s’était assis sur l’herbe dufossé pour se tordre tout à son aise.

—Ah! t’as entendu. Et ta femme, c’est-il comme ça que tu l’assassines,hein, vieux farceur?

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—Ma femme?...

Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit:

—Ma femme... Oui, all’ gueule quand j’y fiche des coups... Mais all’gueule, que c’est gueuler, quoi. C’est-il donc que M. Chapatis battaitla sienne?

Alors le brigadier, dans un délire de joie, le fit tourner comme unepoupée par les épaules, et il lui souffla dans l’oreille quelque chosedont l’autre demeura abruti d’étonnement.

Puis le vieux, pensif, murmura:

—Non... point comme ça..., point comme ça..., point comme ça... all’n’ dit rien, la mienne... J’aurais jamais cru... si c’est possible...on aurait juré une martyre...

Et, confus, désorienté, honteux, il reprit son chemin à travers leschamps, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et luicriant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaients’éloigner son képi noir, sur la mer tranquille des récoltes.

Le Crime au père Boniface a paru dans le Gil-Blas du mardi 24 juin 1884.


ROSE.

LES deux jeunes femmes ont l’air ensevelies sous une couche de fleurs.Elles sont seules dans l’immense landau chargé de bouquets comme unecorbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satinblanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d’ours quicouvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées,de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d’oranger, noués avec desfaveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissantsortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et unpeu des corsages dont l’un est bleu et l’autre lilas.

Le fouet du cocher porte un fourreau d’anémones, les traits des chevauxsont capitonnés 16 avec des ravenelles, les rayons des roues sontvêtus de réséda; et, à la place des lanternes, deux

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