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La fabrique de mariages - Volume IV

La fabrique de mariages - Volume IV
Category:
Author: Féval Paul
Title: La fabrique de mariages - Volume IV
Release Date: 2018-07-30
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Table des chapitres

LA
FABRIQUE DE MARIAGES.


COLLECTION HETZEL.


LA
FABRIQUE DE MARIAGES

PAR

PAUL FÉVAL.

IV

Édition autorisée pour la Belgique et l’Étranger,
interdite pour la France.

LEIPZIG,

ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1858


BRUXELLES.—TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
Rue de Schaerbeek, 12.


5

DEUXIÈME PARTIE.
——
L’HOTEL DE MERSANZ
(SUITE).

XII
— Les papiers du baron. —

—Ma chère belle, poursuivit madame la baronne du Tresnoy, votrepatience va être bientôt récompensée. Nous touchons aux faits.

»Permettez-moi de vous dire que M. du Tresnoy eut encore plus depatience que vous. Sa patience dura des années.

»Peut-être avez-vous ouï déjà ce nom du château de la Savate...

—Ces messieurs en parlent quelquefois, répondit 8 la vicomtesse;n’est-ce pas une salle de pugilat et de lutte?

—C’est un lieu plus singulier encore que son enseigne... Ne vousétonne-t-il pas un peu qu’il y ait un rapport quelconque entre madamela marquise de Sainte-Croix et le château de la Savate?

—Tout m’étonne, chère madame... et rien ne m’étonne, pourrais-jedire... J’écoute et j’attends.

—Êtes-vous toujours résolue à vous attaquer à ce mystère?

—Plus que jamais... Je disais l’autre jour à je ne sais plus qui: Sij’étais homme, je me ferais un duel avec un tueur de profession, tantma vie me pèse... Ceci est un duel... mon adversaire est juste aussiredoutable qu’il me le faut... Avant de m’endormir, ce soir, je mettraimon testament au net... il n’est pas long... c’est un adieu à ceux quim’ont aimée... Continuez, je vous prie.

—Pendant des mois entiers, reprit madame du Tresnoy, on entoura cettemaison de la barrière des Paillassons d’une surveillance active etincessante. Il n’y eut point de résultat.—Dans quelques minutes, vousallez savoir ce qui rompit les chiens et donna le change.

»Un matin,—c’était déjà bien longtemps après 9 l’affaire de la ruedu Cherche-Midi, si longtemps, que l’ardeur de M. du Tresnoy commençaità se ralentir,—le secrétaire de M. le fermier général des jeux seprésenta à la préfecture. Il venait porter plainte contre les maisonsclandestines, faisant aux établissements autorisés une concurrenceruineuse. Il arrivait avec des documents. Il prétendait que ces maisonsse multipliaient dans une proportion véritablement effrayante.

»M. du Tresnoy avait coutume de s’en fier le moins possible au zèlede ses subordonnés. Il reçut dans son cabinet, où nous sommes, lesecrétaire de la ferme des jeux. L’intérêt personnel est toujourssouverainement clairvoyant, et ce serait une police sublime que cellequi serait composée d’égoïsmes embrigadés.

»Les détails fournis par l’employé des jeux frappèrent souverainementmon mari. Je me souviens que, le soir de ce jour, il me dit:

»—J’ai fait une découverte. Tous les vices se tiennent et forment lapente qui conduit au crime... Madame la marquise de Sainte-Croix estune joueuse effrénée.

»—Vous pensez donc encore à cette femme? demandai-je.

»—C’est une chose singulière, fit-il au lieu de me répondre;—jen’ai pas pris garde, dans le 10 moment... Vous souvenez vous durapport de cet agent qui suivit madame de Sainte-Croix depuis l’égliseSaint-Sulpice jusqu’à la rue de l’École, hors barrières?

»—Oui, répondis-je,—le rapport où il était question de château de laSavate.

»M. du Tresnoy répéta ce mot:

»—Le château de la Savate...

»Son doigt s’enfonçait dans les plis de sa tempe. C’était ainsi quandil réfléchissait profondément.

»—On m’a parlé aussi, ce matin, reprit-il,—du château de la Savate.

»J’avoue que je dressai curieusement l’oreille.

»—Elle joue par elle-même, poursuivit M. du Tresnoy qui rêvait,—etpar ce Garnier de Clérambault, le marieur... Elle joue au tripot et àla bourse... Elle perd des sommes extravagantes... où les prend-elle?

»Il s’arrêta sur cette question.

»Puis, perdant son regard dans le vide:

»—On ne me les a nommés ni l’un ni l’autre, continua-t-il,—ni lamarquise, ni le Garnier... mais je les ai devinés... et c’est unenouvelle brèche au rempart dont ils s’entourent... Je veux tenterencore un assaut.

»—Prenez garde!... murmurai-je.

»—Je prends garde!... répliqua M. du Tresnoy, 11 qui fronça lessourcils;—j’ai déjà bien donné des veilles à cette tâche... maconscience me crie qu’il ne la faut point abandonner... Il y a degrandes iniquités derrière les précautions qu’ils prennent; ce que jesais n’est rien auprès de ce que l’avenir m’apprendra... Ce n’est pasun espoir que j’exprime là, c’est une certitude.

»—Et vous a-t-on fourni, demandai-je,—au sujet de cette maison, lechâteau de la Savate, quelque renseignement qui complète les rapportsde vos agents?

»Il fit un geste d’impatience.

»Je vis que sa volonté de savoir était devenue passion.

»Je vis que son travail s’était fait douleur.

»—Non, me répondit-il après un silence;—rien... Il y a là comme unearmure diabolique; aucun de mes coups ne peut l’entamer... Cet homme dela ferme des jeux ne voit que l’intérêt de la ferme des jeux... s’ilm’a parlé de madame de Sainte-Croix, c’est qu’elle fréquente la maisonclandestine de la Saurel, montée sur un très-grand pied, où quelquesfemmes du monde peuvent perdre leur argent sans être vues... La fermedes jeux est outrée de ce progrès, qui est un attrait puissant... Lemarieur Garnier de Clérambault a tenté de fonder une banque dans lefaubourg Saint-Germain, 12 c’est pour cela qu’il a été question delui... enfin, il paraît qu’on risque de très-grosses sommes dans cebouge du château de la Savate. Le maître, une sorte de saltimbanque quia nom Vaterlot, dit Barbedor, donne des séances de force et d’adresse,comme ils appellent cela... Les sportmen parisiens, pour imiter en toutla vénérable innocence de leurs confrères de Londres, vont applaudirces taureaux humains, payés pour s’entr’assommer. Il y a des parisénormes engagés chaque soir... et la ferme des jeux enrage, trouvantimmoral et damnable ce fait qu’on se puisse ruiner hors de chez elle.

»Il se leva et fit plusieurs tours dans la chambre sans parler.

»—Rien! répéta-t-il.

»Comme il prononçait ce mot, son domestique entra et lui remit deuxlettres. Il ouvrit la première. C’était une lettre d’invitationautographe et très-aimable; le prince de *** priait M. le baron duTresnoy de lui faire l’honneur de venir dîner chez lui le mardi suivant.

»Le post-scriptum disait que M. le prince avait un service à demander àM. le préfet de police.

»Mon mari ordonna d’atteler.

»Pendant qu’on lui obéissait, il ouvrit la deuxième lettre, qui étaitde la directrice de Saint-Lazare. Une détenue du nom de Justinedemandait à faire 13 des révélations à M. le préfet de policepersonnellement.

»Mon mari ne voulut pas me permettre de l’accompagner.

»Il rentra, cette nuit-là, fort tard. Il avait refusé le dîner duprince, tout en se mettant à sa disposition. Le prince, pauvre espritque l’âge amenait presque à la faiblesse de l’enfance, lui avaitdemandé sa protection pour madame la marquise de Sainte-Croix,—àl’insu de celle-ci.

»C’était une sainte que cette femme, tout uniment. Elle avait refusésa main, à lui, le prince de ***, par des scrupules qui vraimentn’appartenaient point à la terre.

»Et, comme il arrive toujours à ces belles âmes, la haine des méchantsla pressait de toutes parts. Elle était persécutée, elle était victime.Les sept péchés capitaux dressaient leurs embûches sous ses pas. Onl’attaquait d’en haut et d’en bas à la fois: les grands et les petits...

»Il y avait surtout, au dire du prince, une misérable créature, nomméeJustine, qui, lassant à la fin l’inépuisable et patiente charité de lamarquise, s’était attiré un refus de secours.

»—Ces gens-là, vous le savez bien, continua-t-il ens’animant,—croient qu’on leur doit des rentes. Je donne, moi quiparle, plus de quarante mille écus par 14 an, et je reçois plusde malédictions que de grâces... Il suffit de refuser une fois pourmériter le bûcher. La pauvre marquise est dans ce cas, précisément.Cette fille Justine a juré de se venger. Elle est adroite, elle estperdue, elle sait que son ancienne bienfaitrice a des ennemis... Il estsi aisé, cher monsieur, de transformer certaines actions charitables endes démarches suspectes...

»Et ainsi de suite: le bon vieux prince parla pendant deux heures...

»Je vous affirme qu’il agissait, en effet, à l’insu de madame deSainte-Croix. Ce n’est pas elle qui eût permis pareille imprudence.

»J’ignore quel accueil M. du Tresnoy eût fait à la communication de ladirectrice de Saint-Lazare, sans cette visite à l’hôtel du prince. Ceque je sais, c’est qu’en sortant de l’hôtel du prince, M. du Tresnoy sefit mener en droite ligne à la prison de Saint-Lazare.

»On fit mander la fille Justine sur-le-champ. M. du Tresnoy s’enfermaavec elle dans le cabinet de la directrice.

»Ceci se passait au mois de septembre 182..., trois semaines environavant la mort de M. le baron du Tresnoy.

»La fille Justine et lui restèrent enfermés pendant plus de deuxheures.

15

»Le lendemain, M. du Tresnoy envoya au secrétariat général l’ordre defaire chercher sur-le-champ, soit à Paris, soit ailleurs, un individunommé Jean Lagard, neveu du propriétaire du château de la Savate.

»En même temps, il manda en son cabinet la concierge du no 37bisde la rue du Cherche-Midi, deux domestiques ayant été au service deM. le comte Achille de Mersanz, du vivant de sa première femme, M.Isidore-Adalbert Souëf, notaire royal, la dame Ernestine Rodelet,demeurant à Chartres, et M. Garnier de Clérambault.

»M. du Tresnoy avait coutume de vivre en famille. Ses deux fillesétaient sa joie. Nous passions presque toutes nos soirées ensemble.—Adater de ce moment, il s’éloigna de nous. Un travail de toutes lesheures l’absorbait. Il veillait toutes les nuits dans ce cabinet, oùil est mort,—debout,—auprès de ce bureau, dont la tablette a étéson dernier oreiller; il veillait sans relâche. Le jour levant leretrouvait chaque matin acharné à son œuvre.

»Il était évident pour moi que le point de départ de cetterecrudescence d’activité était son entrevue avec la fille Justine.

»Qu’avait-t-il appris dans cette conférence? Je le lui demandai; carnous étions un de ces ménages 16 où le mot indiscrétion n’a pointde sens. Il me répondit:

»—Vous saurez tout à la fois.

»Huit ou dix jours s’étaient écoulés depuis sa visite à Saint-Lazare.Je n’ignorais pas qu’il y était retourné plusieurs fois.

»Un soir, il me dit, oubliant qu’il ne m’avait point mise au fait de cequi se passait.

»—Cette Ernestine Rodelet et ce Jean Lagard me rendront fou.

»Je lui serrai la main en silence. Je le voyais maigrir et pâlir.

»—Ma bonne amie, s’écria-t-il avec une colère sans motifs, lui, leplus doux et le plus courtois des hommes,—je ne veux pas de vosobservations... ce que je fais est très-étroitement mon devoir...je suis payé pour cela... Quand le tambour bat, le soldat ne va pass’embarrasser de sa femme, ni de ses enfants... L’honneur du magistratdans ma position est bien mieux défini que celui du soldat, et saresponsabilité est immensément supérieure... il y aurait insanitéd’esprit à nier cette évidence... Non! je n’ai pas le droit de reculer.

»Je pense qu’il vit dans mes yeux les larmes que je voulais lui cacher;car il m’attira contre sa poitrine.

»—Voila deux jours que je n’ai pas embrassé nos petits chéris!...murmura-t-il.

17

»Mon cœur me fit mal. Je me levai précipitamment. J’allai chercherles deux enfants.

»Je n’avais été qu’une minute absente, et pourtant, quand je revins,tenant par la main Juliette et Dorothée, il nous avait déjà oubliées.

»Je le trouvai noyé de nouveau dans ses préoccupations. Il murmurait:

»—Ce Jean Lagard est introuvable!... et cette ErnestineRodelet...—Non, non, madame, s’interrompit-il en me voyant;—il y atemps pour tout! Emmenez ces deux petites... Bonjour, mes mignonnes,bonjour...

»Comme je restais, interdite, sur le seuil, il haussa les épaules avecimpatience et me tourna le dos.

»Il me sonna une demi-heure après pour me demander pourquoi je lelaissais seul.

»Huit jours se passèrent encore. Vous n’eussiez pas reconnu M. duTresnoy. Une fièvre lente le tenait. Quand je l’apercevais un instant,le soir, il me faisait frayeur. Ses yeux avaient des regards fous. Jerésolus enfin d’aller me jeter à ses genoux et de le prier, au nom denos enfants, de faire trêve à cette tâche mortelle...

»Mortelle, j’ai dit le mot; car il n’avait plus que bien peu d’heures àvivre.

»Je le trouvai calme. Il avait vu cette femme 18 Ernestine Rodelet.Jean Lagard sortait de son cabinet.

»Il ne me laissa point parler.

»—Tout est fini, ma chère femme, me dit-il. Si Dieu me donnevingt-quatre heures d’existence, cette femme—ce monstre,—va recevoirle châtiment qu’elle a tant de fois mérité.

»Il avait les mains

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