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La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes
Title: La Mort de la Terre, roman, suivi de contes
Release Date: 2018-08-13
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Au lecteur

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L’image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.
Elle appartient au domaine public.

J.-H. ROSNY Aîné
DE L’ACADÉMIE DES GONCOURT


LA
MORT DE LA TERRE

ROMAN

SUIVI DE CONTES

PARIS

LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e


Tous droits réservés

Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.

Copyright 1912 by Plon-Nourrit et Cie.

A MADAME
ET
A MAURICE POTTECHER

en admirative affection.

J.-H. ROSNY aîné.

AVERTISSEMENT


On a parfois écrit que j’étais le précurseur deWells. Quelques critiques sont allés jusqu’à direque Wells avait puisé une partie de son inspirationdans tels de mes écrits comme les Xipehuz, la Légendesceptique, le Cataclysme et quelques autres qui parurentavant les beaux récits de l’écrivain anglais.Je crois que cela n’est pas juste, je suis même enclinà croire que Wells n’a lu aucune de mes œuvres.Certes il ne partage pas la monstrueuse ignorancede ses compatriotes en matière de littérature continentale[1],mais la notoriété des Xipehuz, de laLégende sceptique, du Cataclysme, etc., etc., étaitIInégligeable à l’époque où il se mit à écrire. Et quandil aurait lu mes modestes livres, je nierais tout demême qu’il en eût subi l’influence: La Guerre desMondes et l’Ile du docteur Moreau sont des œuvresoriginales, qu’il faut admirer sans réserve. D’ailleurs,il y a une différence fondamentale entre Wellset moi dans la manière de construire des êtres inédits.Wells préfère des vivants qui offrent encoreune grande analogie avec ceux que nous connaissons,tandis que j’imagine volontiers des créaturesou minérales, comme dans les Xipehuz, ou faitesd’une autre matière que notre matière, ou encoreexistant dans un monde régi par d’autres énergiesque les nôtres: les Ferromagnétaux, qui apparaissentépisodiquement dans la Mort de la Terre,appartiennent à l’une de ces trois catégories.

[1]Admirateur fervent de la glorieuse nation britanniqueet de sa splendide littérature, je crois pouvoir écrire sans scrupulesque je considère, sauf quelques exceptions honorables etbrillantes, les critiques anglais contemporains comme les plusétourdis, les plus frivoles, les plus snobs et les plus incompétentsqui soient.

En somme, sauf en quelques points où se rencontrenttous les écrivains qui s’occupent de merveilleux,Wells et moi ne nous ressemblons qu’enapparence. Il n’était peut-être pas inutile de le dire.

J.-H. Rosny aîné.

La Mort de la Terre est un petit roman que j’auraispu sans peine délayer en trois cents pages. JeIIIne l’ai pas fait, parce que, à mon avis, le merveilleuxscientifique est un genre de littérature qui exige laconcision: ceux qui le pratiquent sont trop souventenclins au bavardage. J’ai augmenté le volume àl’aide de contes. Les contes de la première série offrenttous quelque particularité. Ceux de la seconde sérieont surtout pour but de divertir le lecteur—ce quiest, au reste, un but fort ambitieux.

LA
MORT DE LA TERRE


I
PAROLES A TRAVERS L’ÉTENDUE

L’affreux vent du Nord s’était tu. Sa voix mauvaise,depuis quinze jours, remplissait l’oasis decrainte et de tristesse. Il avait fallu dresser lesbrise-ouragan et les serres de silice élastique. Enfin,l’oasis commençait à tiédir.

Targ, le veilleur du Grand Planétaire, ressentitune de ces joies subites qui illuminèrent la vie deshommes, aux temps divins de l’Eau. Que les plantesétaient belles encore! Elles reportaient Targ àl’amont des âges, alors que des océans couvraientles trois quarts du monde, que l’homme croissaitparmi des sources, des rivières, des fleuves, deslacs, des marécages. Quelle fraîcheur animait lesgénérations innombrables des végétaux et desbêtes! La vie pullulait jusqu’au plus profond desmers. Il y avait des prairies et des sylves d’algues2comme des forêts d’arbres et des savanes d’herbes.Un avenir immense s’ouvrait devant les créatures;l’homme pressentait à peine les lointains descendantsqui trembleraient en attendant la fin dumonde. Imagina-t-il jamais que l’agonie dureraitplus de cent millénaires?

Targ leva les yeux vers le ciel où plus jamaisne paraîtraient des nuages. La matinée était fraîcheencore, mais, à midi, l’oasis serait torride.

—La moisson est prochaine! murmura le veilleur.

Il montrait un visage bistre, des yeux et descheveux aussi noirs que l’anthracite. Comme tousles Derniers Hommes, il avait la poitrine spacieuse,tandis que le ventre se rétrécissait. Ses mainsétaient fines, ses mâchoires petites, ses membresdécelaient plus d’agilité que de force. Un vêtementde fibres minérales, aussi souple et chaud que leslaines antiques, s’adaptait exactement à son corps;son être exhalait une grâce résignée, un charmecraintif que soulignaient les joues étroites et le feupensif des prunelles.

Il s’attardait à contempler un champ de hautescéréales, des rectangles d’arbres, dont chacun portaitautant de fruits que de feuilles, et il dit:

—Ages sacrés, aubes prodigieuses où les plantescouvraient la jeune planète!

Comme le Grand Planétaire était aux confinsde l’oasis et du désert, Targ pouvait apercevoirun sinistre paysage de granits, de silices et de3métaux, une plaine de désolation étendue jusqu’auxcontreforts des montagnes nues, sans glaciers,sans sources, sans un brin d’herbe ni uneplaque de lichen. Dans ce désert de mort, l’oasis,avec ses plantations rectilignes et ses villages métalliques,était une tache misérable.

Targ sentit peser la vaste solitude et les montsimplacables; il leva mélancoliquement la tête versla conque du Grand Planétaire. Cette conqueétalait une corolle soufre vers l’échancrure desmontagnes. Faite d’arcum et sensible comme unerétine, elle ne recevait que les rythmes du large,émanés des oasis et, selon le réglage, éteignaitceux auxquels le veilleur ne devait pas répondre.

Targ l’aimait comme un emblème des raresaventures encore possibles à la créature humaine;dans ses tristesses, il se tournait vers elle, il enattendait du courage ou de l’espérance.

Une voix le fit tressaillir. Avec un faible sourire,il vit monter vers la plate-forme une jeunefille aux contours rythmiques. Elle portait librementses cheveux de ténèbres; son buste ondulait,aussi flexible que la tige des longues céréales. Leveilleur la considérait avec amour. Sa sœur Arvaétait la seule créature près de qui il retrouvâtces minutes subites, imprévues et charmantes, oùil semblait que, au fond du mystère, quelquesénergies veillaient encore pour le sauvetage deshommes.

Elle s’exclama, avec un rire contenu:

4—Le temps est beau, Targ... Les plantes sontheureuses!

Elle aspira l’odeur consolante qui sourd de lachair verte des feuilles; le feu noir de ses yeuxpalpitait. Trois oiseaux planèrent au-dessus desarbres et s’abattirent au bord de la plate-forme.Ils avaient la taille des anciens condors, des formesaussi pures que celles des beaux corps féminins,d’immenses ailes argentines, glacées d’améthyste,dont les pointes émettaient une lueur violette.Leurs têtes étaient grosses, leurs becs très courts,très souples, rouges comme des lèvres; et l’expressionde leurs yeux se rapprochait de l’expressionhumaine. L’un d’eux, levant la tête, fit entendredes sons articulés; Targ prit la main d’Arva avecinquiétude.

—Tu as compris? fit-il. La terre s’agite!...

Quoique, depuis très longtemps, aucune oasisn’eût péri par les secousses sismiques et que l’amplitudede celles-ci eût bien diminué depuisl’ère sinistre où elles avaient brisé la puissancehumaine, Arva partagea le trouble de son frère.

Mais une idée capricieuse lui passant par l’esprit:

—Qui sait, fit-elle, si, après avoir fait tant demal à nos frères, les tremblements de terre nenous deviendront pas favorables?

—Et comment? demanda Targ avec indulgence.

—En faisant reparaître une partie des eaux!

5Il y avait souvent rêvé, sans l’avoir dit à personne,car une telle pensée eût paru stupide etpresque blasphématoire à une humanité déchue,dont toutes les terreurs évoquaient des soulèvementsplanétaires.

—Tu y penses donc aussi, s’exclama-t-il avecexaltation... Ne le dis à personne! Tu les offenseraisjusqu’au fond de l’âme!

—Je ne pouvais le dire qu’à toi.

De toutes parts surgissaient des bandes blanchesd’oiseaux: ceux qui avaient rejoint Targ et Arvapiétaient avec impatience. Le jeune homme leurparlait, en employant une syntaxe particulière.Car, à mesure que se développait leur intelligence,les oiseaux s’étaient initiés au langage,—un langagequi n’admettait que des termes concrets etdes phrases-images.

Leur notion de l’avenir demeurait obscure etcourte, leur prévoyance instinctive. Depuis quel’homme ne se servait plus d’eux comme nourriture,ils vivaient heureux, incapables de concevoirleur propre mort et plus encore la fin de leurespèce.

L’oasis en élevait douze cents environ, dont laprésence était d’une vive douceur et fort utile.L’homme, n’ayant pu regagner l’instinct, perdupendant les ères de sa puissance, la conditionactuelle du milieu le mettait aux prises avec desphénomènes que ne pouvaient guère signaler lesappareils, si délicats pourtant, hérités des ancêtres,6et que prévoyaient les oiseaux. Si ceux-ci avaientdisparu, dernier vestige de la vie animale, uneplus amère désolation se serait abattue sur lesâmes.

—Le péril n’est pas immédiat! murmura Targ.

Une rumeur parcourait l’oasis; des hommesjaillissaient aux abords des villages et des emblavures.Un individu trapu, dont le crâne massifsemblait directement posé sur le torse, apparut aupied du Grand Planétaire. Il ouvrait des yeux dessilléset pauvres, dans un visage couleur d’iode;ses mains, plates et rectangulaires, oscillaient aubout des bras courts.

—Nous verrons la fin du monde! grogna-t-il...Nous serons la dernière génération des hommes.

Derrière lui, on entendit un rire caverneux.Dane, le centenaire, se montra avec son arrière-petit-filset une femme aux yeux longs, aux cheveuxde bronze. Elle marchait aussi légèrementque les oiseaux.

—Non, nous ne la verrons pas, affirma-t-elle.La mort des hommes sera lente... L’eau décroîtrajusqu’à ce qu’il n’y ait plus que quelques famillesautour d’un puits. Et ce sera plus terrible.

—Nous verrons la fin du monde! s’obstinal’homme trapu.

—Tant mieux! fit l’arrière-petit-fils de Dane.Que la terre boive, aujourd’hui même, les dernièressources!

Sa face sinueuse, très étroite, décelait une tristesse7sans bornes; il s’étonnait lui-même de n’avoirpas supprimé son existence.

—Qui sait s’il n’y a pas un espoir! marmonnal’ancêtre.

Le cœur de Targ battit; il abaissa vers le centenairedes yeux où scintilla la jeunesse.

—Oh! père!... s’écria-t-il.

Déjà la face du vieillard s’était immobilisée. Ilretomba dans ce rêve taciturne, qui le faisait ressemblerà un bloc de basalte; Targ garda pour luisa pensée.

La foule grossissait aux confins du désert et del’oasis. Quelques planeurs s’élevèrent, qui venaientdu Centre. On était à l’époque où le travail ne sollicitaitguère les hommes: il n’y avait qu’à attendrele temps des récoltes. Car aucun insecte, aucunmicrobe, ne survivaient. Resserrés sur d’étroitsdomaines, hors desquels toute vie «protoplasmique»était impossible, les aïeux avaient menéune lutte efficace contre les parasites. Même lesorganismes microscopiques ne purent se maintenir,privés de cet imprévu qui résulte des agglomérationsdenses, des grands espaces, des transformationset des déplacements perpétuels.

D’ailleurs, maîtres de la distribution de l’eau,les hommes disposaient d’un pouvoir irrésistiblecontre les êtres qu’ils voulaient détruire. L’absencedes anciens animaux domestiques et sauvages,véhicules incessants d’épidémie, avait encoreavancé l’heure du triomphe. Maintenant l’homme,8les oiseaux et les plantes étaient pour toujours àl’abri des maladies infectieuses.

Leur vie n’en était pas plus longue: beaucoupde microbes bienfaisants ayant disparu avec lesautres, les infirmités propres à la machine humaines’étaient développées, et des maladies nouvellesavaient surgi, maladies que l’on eût pu croire causéespar des «microbes minéraux». Par suite,l’homme retrouvait au dedans des ennemis analoguesà ceux qui le menaçaient au dehors, et,quoique le mariage fût un privilège réservé auxplus aptes, l’organisme atteignait rarement unâge avancé.

Bientôt plusieurs centaines d’hommes se trouvèrentréunis autour du Grand Planétaire. Il n’yavait qu’un faible tumulte; la tradition du malheurse transmettait depuis trop de générations pourne pas avoir tari ces réserves d’épouvante et dedouleur qui sont la rançon des joies puissantes etdes vastes espérances. Les Derniers Hommes avaientune sensibilité restreinte et guère d’imagination.

Toutefois, la foule était inquiète; quelques visagesse crispaient; ce fut un soulagement lorsqu’unquadragénaire, sautant d’une Motrice, cria:

—Les appareils sismiques ne signalent rienencore... La secousse sera faible.

—De quoi nous inquiétons-nous? s’écria lafemme aux longs yeux. Que pouvons-nous faireet prévoir? Toutes les mesures sont prises depuisles siècles des siècles! Nous sommes à la merci9de l’inconnu: c’est une affreuse sottise de s’enquérird’un péril inévitable!

—Non, Hélé, répondit le quadragénaire; cen’est pas de la sottise, c’est de la vie. Tant queles hommes auront la force de s’inquiéter, leursjours auront encore quelque douceur. Après, ilsseront morts dès l’heure de leur naissance.

—Qu’il en soit ainsi! ricana le petit-fils deDane. Nos joies misérables et nos débiles tristessesvalent moins que la mort.

Le quadragénaire secoua la tête. Comme Target sa sœur, il avait encore de l’avenir dans sonâme et de la force dans sa large poitrine. Sonregard clair rencontrant les yeux frais d’Arva,une fine émotion accéléra son souffle.

Cependant, d’autres groupes se rassemblaientaux divers secteurs de la périphérie. Grâce auxondifères, disposés de mille en mille mètres, cesgroupes communiquaient librement.

On pouvait entendre, à volonté, les rumeurs d’undistrict

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