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Proses moroses

Proses moroses
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Title: Proses moroses
Release Date: 2018-08-17
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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[Pg 2]

PROSES MOROSES

DU MÊMEAUTEUR

ROMAN:
Sixtine (2e édition) 3 fr. 50
Le Fantôme (2 lithographies de Henry de Groux) 4 fr. »
Histoires magiques (lithographie de Henry de Groux) 5 fr. »
THÉATRE:
Théodat 2 fr. 50
Lilith (2e édition) 3 fr. »
Histoire tragique de la princesse Phénissa 2 fr. 50
PROSES:
Litanies de la Rose (presque épuisé) 2 fr. »
Fleurs de Jadis 2 fr. 50
CRITIQUE:
Le Latin Mystique (préface de Huysmans, dessin deFiliger) (2e édition) 12 fr. »
L'Idéalisme (dessin de Filiger) 2 fr. 50

Il reste de ces éditions quelques exemplairessur divers papiers de luxe, Hollande, Chine,Japon, etc.

[Pg 3]


REMY DE GOURMONT

PROSES

MOROSES

A PARIS ÉDITION DU MERCVREDE FRANCE XV, RUE DE L'ÉCHAUDÉ

Deuxième édition.

[Pg 5]


LIVRE I

QUELQUES UNS


[Pg 7]

DISTRACTION MATINALE

A Laurent Tailhade.

Afin d'exercer la plus amère méchanceté,Primary, vêtu ainsiqu'un riche cosmopolite, entra.

«(Amabilités, la pluie, le beautemps, comme si la faillite ne la menaçaitpas! Cette femme serait-elledissimulatrice? Oh! je verrai dans leclair de ses yeux bleus la joie de larésurrection, et tout de suite après,au coin des paupières, deux larmesque j'aurai su évoquer, sans en avoirl'air. Robe noire de veuve, trois petitsenfants. Sont-ils gentils, petitsanges! On m'a dit cinquante ou seulementtrente mille francs? Trente,mais le plus gros chiffre, qui ne me[Pg 8]coûte rien, est une garantie que jedois prendre, dans mon propre intérêt,pour la réussite absolue de l'opération).Il me faut, madame quelquesanneaux, boucles, parures, brimborions,mais je suis assez difficile,n'étant pas amoureux, et disposé,opinant pour autrui, sans nulle commission,entendez-le! à de sérieuxmarchandages. Je ne dépasserai pas,quelle que soit la qualité des tentations(Elle est suspendue à mes lèvres,c'est le mot...), cinquante... Cesont vos enfants, trois petites filles,en vérité, trois petites filles!... Je nedépasserai pas, dis-je, cinquante...Charmantes créatures... mille francs(Elle a pâli, elle porte la main à soncœur... Un grand, grand soupir...Nerveusement, elle saisit une des petitesfilles et la serre contre sa poitrine,l'embrasse, affolée... Elle ouvrela vitrine à double glace, sa maintremble...) Je n'ai que cette sommesur moi et je paie toujours comptant.

—Oh! monsieur, vous êtes deceux... auxquels... la confiance...

—Voyons, un dernier calcul...oui c'est bien cela, cinquante francs[Pg 9]et rien de plus.

—J'avais cru entendre... Allez-vous-en,mes pauvres petites, allezjouer dans la cour.

«(Elle a senti le coup, elle tombesur sa chaise, elle souffre... oh! celava trop vite...) Ai-je dit autre choseque cinquante-mille-francs?

—Oui, oui, oh! pardon, monsieur,que je suis sotte... Vous allez choisir...oh! monsieur, nous nous entendronsfacilement... Voici: bagues,boucles d'oreilles, broches, médaillons,parures complètes... oh! queje laisse à bien bon compte... petitesbreloques... qui seront, si vous lepermettez, monsieur, par-dessus lemarché... Ah! mon Dieu... où es-tu?...Petites... Mariette... Ah!... C'est unpeu d'étourdissement...

«(Elle se remet, bon... très bon...Pourvu qu'elle soit de force à supporterl'expérience... C'est capital...Cela va... Elle sourit, elle est radieuse,empressée... je suis sûr qu'elle mebaiserait les mains de bon cœur...Chère petite femme... On peut direqu'elle nage dans la joie... Elle prononceMONSIEUR, comme une amante lenom de son bien-aimé... Bravo!... Là,[Pg 10]je vais faire un petit tas... Je m'y connais...Il y en a pour cinquante mille,juste). Je crois, madame, que cela nedépassera pas mon prix.

—Voyons... Oh! non, monsieur,au contraire... trente... trente-trois...quarante... quarante-cinq... quarante-huit...Si vous désirez allerjusqu'au chiffre rond... je mettraiencore ce diamant, il est beau et onl'avait marqué jadis, jadis hélas! cinqmille francs... et vous prendrez dansces menues fantaisies les objets quivous plairont...

—Bien, très bien... nous allons,comme vous dites, nous entendre...Oui, tout cela me plaît... oui... oui...(Maintenant, tout en jetant an derniercoup d'œil, tirer son portefeuilleet le remettre, cela plusieurs fois desuite... Ah! ah! elle a eu un frisson...Bon... Un geste qui signifie: Décidément,non... puis se lever brusquementet dire de bonnes paroles...)Tout réfléchi, je ne suis pas encorebien décidé... Ayez la bonté... je verrai...je repasserai tantôt... oui... tantôt...mettez-les à part, naturellement...car il est probable, plus queprobable...(Elle connaît cela: est-ce[Pg 11]qu'on revient jamais? Allons, encoreune petite secousse)... Bah! autant lesemporter moi-même!...

—Comme vous voudrez, monsieur...

«(Le timbre de la voix a changé,elle va pleurer... Nous y sommes...Ah! vous voilà, larmes! Il y en adeux... joyaux, vrais joyaux, plusprécieux que tous les diamants... oh!comme je voudrais vous boire dansun baiser! Ne sont-elles pas à moi?N'est-ce pas à mon commandementqu'elles ont jailli du fond de toncœur, pauvre petite femme, pauvrepetite mère?...) Au fait, non, j'ai unecourse à faire... tantôt... A tantôt,madame, comptez sur moi... Et entous cas, mille pardons. (Elle est brisée...Elle est vraiment brisée!...)

«Ah! me voilà dehors, je respire...Cela finissait par devenir trop émouvant...Il ne faudrait pas abuser deces distractions matinales.»


[Pg 12]

LA CLOISON

A Louis Denise.
Un mois à la campagne.
Ce n'est pas dans la montagne,—
Ni au bord de la mer,—
Où l'air est amer.

Un mois à la campagne dans unchâteau tout neuf (des vieilles verdures,très bien rapiécées, y font tapisserie).

Par la fenêtre, la petite dame Doucinvagabonde: là-bas les bœufs dormantsattroupés sous la lune. Pasun ne beugle à la lune, mais quelquesuns ruminent.

«Vraiment très satisfaite d'unetelle villégiature: son Primary en est,son cher amour de Primary que depuis[Pg 13]trois mois elle adore, oh! unvrai Amour,—sans compter qu'onécrit à ses amies de l'ex-Rue-aux-Ourssous cet en-tête: Château de laCorbeille, par la Clôture-sur-Prime(petite rivière aux sables dorés, quisait, peut-être AURIFÈRES?)...

«... Primary, quel amant! Cequ'elle aime au-dessus de tout, c'estdes mots passionnés, spirituels et indécents,susurrés dans l'oreille: celacaresse en même temps l'âme, lecœur et l'autre. Eh bien, pour déverserune pareille jouissance en sonpetit corps nerveux comme un jetd'épine et ployable comme une branchede saule, Primary est unique:Primary trouve. Ainsi, tenez, hiersoir, pendant que minuit sonnait aubeffroi blanc et propret de l'églisevoisine (genre XIIe siècle, au moins),Primary disait: «Où vais-je baiserma petite amie pour la réveiller? Surses cheveux? Sont dorés, mais ne dormentpas. Sur ses yeux? Sont dorésmais ne dorment pas. Sur sa toison?Oui, petite amie, sur ta toison, carta toison dort.»

«Ça, ce n'est pas des choses quis'oublient.

[Pg 14]

«Cette nuit, la toison d'or, la toisondormira seulette, et tout le mondedort, même la petite madame Crocœur,une autre blondinette qui s'ennuieet donne des coups de tête dansla cloison pour se distraire.

«Aucun bruit: adieu les bœufsqui ruminent sous la lune. Je fermela fenêtre, me couche, souffle... Hé!on parle chez la petite Madame Crocœur...Ah! cette voix... non... lui!..lui! Primary, mon amour? Il me trahitet j'entends, et il faut que j'entende...Ah! Don Juan, je sais bienque tu me trompes, mais fais-le plusloin... C'est bien lui, c'est sa voix...Il dit... que dit-il?.. Il dit:

«Où vais-je baiser ma petite amiepour la réveiller? Sur ses cheveux?Sont dorés, mais ne dorment pas. Surses yeux? Sont dorés, mais ne dormentpas. Sur sa toison? Oui, petiteamie, sur ta toison, car ta toisondort.»

La petite Madame Doucin crutqu'elle allait pleurer, elle n'en fit quela grimace: les nerfs de sa face révolutionnéese contractaient, ellevoulait pleurer, elle n'en faisait quela grimace...

[Pg 15]


Premier déjeuner. On descend entoute petite toilette, un à un: desbonjours ensomeillés. Primary est là,qui guette:

«Pourvu qu'elle ait entendu! Petitepâlotte, petite langoureuse, petitefondante, tu avais besoin d'uncoup de fouet... Hé! elle aura étécinglée... Quelques zébrures, oh!qu'un seul baiser effacera! Je ne suispas si méchant qu'on le dit, oh! non,puisque je me contente de les fairesaigner par métaphore, pauvres anges!»

Tout le monde est descendu: onattend la petite Madame Doucin.

«Elle est si paresseuse, la chèremignonne!» dit la petite MadameCrocœur.

Elle vient, la petite Madame Doucin,elle vient, en songeant: «Jevoudrais pleurer et je n'en fait que lagrimace... Et toute la nuit, cette grimace!En dormant, je la sentais quirevenait toujours, toujours... Pourvuque cela se passe! Il va me trouversi laide! Oh! monstre, c'est toi! Etje t'adore...»

Elle vient, elle entre, Primary s'avance[Pg 16]et la salue.

Elle va pleurer? Non, elle n'en faitque la grimace... («Mais, elle a untic!»)... une si vilaine grimace quetout le monde éclate de rire.


[Pg 17]

LES PETITS PAUVRES

A Henri de Régnier.

Les chers petits pauvres de N.-S.-J.-C.,Primary les estime beaucoup,les vénère, de même qu'en Bretagneles gens devant les calvairess'inclinent et se signent, respectueuxet déférents.

Humiliée au gibet, humiliée dans lasordide bassesse d'un hypocrite mendiant,la divinité de Jésus saignaitsous l'un et l'autre avatar, et même(ne le dirait-on pas?) rougissait.

Situation éminemment incompatibleavec l'égalité moderne, car enfin,il n'y a pas de honte à être Dieu.

Primary relève le moral de cesmodestes Hosties, en lesquelles le[Pg 18]Fils de la Femme incessamments'offre au spurieux mépris de sesfrères ingrats.

Oui, les chers petits pauvres deN.-S.-J.-C., Primary les vénère.

Si, au coin d'une rue, un gueuximmonde soulève avec respect sonvieux chapeau troué,—plein de courtoisie,Primary répond par un de cesineffables saluts d'homme bien élevé,mesurés et discrets, offre comme aumôneun fin sourire: tel agréablegeste de la main ajoute ce rien d'ironiequi épice et relève toute banalité.


[Pg 19]

LE RÊVE

A Maldoror.

Primary touchait à la cinquantaine,lorsque sa maîtresse lui dit, unmatin, avec cet air spécial que prennentles femmes pour annoncer à leurbien-aimé des choses d'un embêtementrare et décisif, mais des chosesqui crucifient leur chair, à elles, etqui la flattent, des choses commeseules elles peuvent en dire, deschoses représentatives—absolument—deleur sexe:

—Tu sais, je suis enceinte.


—C'est une fille, monsieur, dit lasage-femme, des épingles entre leslèvres. Primary, les yeux vagues, regardait,[Pg 20]sans le voir, l'être à la peaude crevette cuite, le fœtus macéré parles alcools amniotiques: il rêvait:une fille: il la voyait montrant, soussa robe de huit ans, de fluettes jambesde jeune autruche, courant et s'arrêtantde courir à la caresse d'un désirmâle, grimpeuse volontiers versdes genoux agités et chatouilleurs;il la voyait chuchoteuse et sourieuse,les yeux larges et la bouche gourmande,innocente et tentatrice, angéliqueet sournoise...

—Ce sera pour ma vieillesse.

—Allez-vous-en, dit la sage-femme,des épingles entre les lèvres.

Et quand il fut sorti, elle se penchavers la mère plus abolie sous les drapsque sous la neige une ellébore,—etfamilièrement, de femme à femme:—Soyeztranquille, pauvre chérie, ill'aimera bien.


[Pg 21]

LE RACHAT DES LAIDES

A Marcel Schwob.

Les capricantes aiguilles de Popp,les Popp disaient minuit: minuit,les trottoirs et les yeux aigus desfemmes blêmes.

«—Minuit, c'est fait, je puis rentrer.»

Tel qu'un peu ivre, il marchait,les jambes lourdes, et des battementsde cœur si drus que le sang vers sestempes rebondissait et bouillonnait.

«—C'est fait, j'en suis sûr. Je lesai séparément prévenus: «Dîner defondation et refus inadmissible.» J'aiprévenu ma femme: «Ma toute bien-aimée,à minuit je serai rentré,—sansfaute.»

[Pg 22]

Il remontait le boulevard Malesherbes.

«—C'est fait. Ah! il le fallait.Elle était si laide! Dix-huit mois demariage ne m'ont pas habitué à cenez court, à ces yeux ternes, à cescheveux durs, à ce teint de métisse,et la taille pas fine, et la gorge, heu!et le reste, vulgaire!

«Il le fallait. J'en avais honte. Ah!mon cher Paul, tu l'as rédimée et tum'as sauvé, mon cher, si cher ami!Quel autre que toi eût agi avec undésintéressement aussi rare,—quoiqueinconscient? Ah! demain, commeje t'écraserai les mains dans mesmains réjouies! Oui, je t'embrasserai.

«Il le fallait. Alors, j'ai commencéde les laisser seuls, après

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