» » » Le Sabotage

Le Sabotage

Le Sabotage
Author: Pouget Emile
Title: Le Sabotage
Release Date: 2018-08-25
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
Count views: 203
Read book
1 2 3 4 5 6 7 8 9

BIBLIOTHÈQUE
du
MOUVEMENT PROLÉTARIEN

XIII

ÉMILE POUGET

Le Sabotage

[M R]

PARIS
LIBRAIRIE DES SCIENCES POLITIQUES & SOCIALES
MARCEL RIVIÈRE ET Cie
31, rue Jacob

BIBLIOTHÈQUE
DU
MOUVEMENT PROLÉTARIEN
(Ancienne Bibliothèque du Mouvement Socialiste)

Chaque volume, 0 fr. 60

I. Syndicalisme et Socialisme, conférence internationale,par V. GRIFFUELHES, B. KRITCHEWSKY, A. LABRIOLA,Hubert LAGARDELLE et Robert MICHELS.
II. La Confédération Générale du Travail, par E. POUGET.
III. La Décomposition du Marxisme, par Georges SOREL,2e édition, 1910.
IV. L'Action syndicaliste, par Victor GRIFFUELHES.
V. Le Parti socialiste et la Confédération du travail, discussionpar Jules GUESDE, Hubert LAGARDELLE et Edouard VAILLANT.
VI. Les nouveaux aspects du Socialisme, par Ed. BERTH.
VII. Les Instituteurs et le Syndicalisme, par M. T. LAURIN.
VIII. La Révolution dreyfusienne, par G. SOREL.
IX. Les Bourses du Travail et la C. G. T., par P. DELESALLE.
X. Voyage révolutionnaire, Impressions d'un propagandiste,par V. GRIFFUELHES.
XI. Les Objectifs de nos luttes de classes, par VictorGRIFFUELHES et Louis NIEL, préface de G. SOREL.
XII. Le Mouvement ouvrier en Italie, par A. LANZILLO,traduit par S. PIRODDI.
XIII. Le Sabotage, par Emile POUGET.

Georges SOREL
Réflexions sur la violence
Deuxième Édition
1 volume in-16 broché, 5 fr.

Imprimerie CoopérativeOuvrière—Villeneuve-St-Georges (S.-et-O.)

BIBLIOTHÈQUE
DU
MOUVEMENT PROLÉTARIEN

Cette collection avait été commencée sous le titre de Bibliothèquedu Mouvement Socialiste parce qu'on avait voulu en faire lecomplément de la revue du même nom.

Cette revue n'étant plus publiée par notre maison, nous avons cru bonde donner un nouveau titre à la Bibliothèque pour bien marquerque nous entendons lui conserver l'orientation qu'elle a eue à sonorigine.

La Bibliothèque du Mouvement Prolétarien paraît en volumes d'aumoins 64 pages, du prix de 0 fr. 60. Elle comprend desétudes descriptives, historiques, documentaires, théoriques, critiqueset biographiques.

Par son format commode et son prix minime, elle s'adresse surtout àceux qui n'ont pas la possibilité d'aborder les études particulièressur le mouvement social.

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER.—Quelques jalons historiques.3
CHAPITRE II.—La «marchandise» travail22
CHAPITRE III.—Morale de Classe27
CHAPITRE IV.—Les procédés de Sabotage32
CHAPITRE V.—L'Obstructionnisme55
CONCLUSIONS65

CHAPITRE PREMIER
Quelques jalons historiques

Le mot «sabotage» n'était, il y a encore une quinzaine d'années, qu'unterme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots, maiscelui, imagé et expressif, de travail exécuté «comme à coups desabots.»

Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social et c'estau Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le baptêmesyndical.

Le nouveau venu ne fut pas, dès l'abord, accueilli par tous, dans lesmilieux ouvriers, avec un chaleureux enthousiasme. Certains le virentd'assez mauvais œil, lui reprochant ses origines roturières,anarchiques et aussi son… immoralité.

Malgré cette suspicion, qui ressemblait presqu'à de l'hostilité, lesabotage a fait son chemin… dans tous les mondes.

Il a désormais les sympathies ouvrières. Et ce n'est pas tout. Il aconquis droit de cité au Larousse, et nul doute que l'Académie,—àmoins qu'elle n'ait été sabotée elle-même avant d'être parvenueà la lettre S de son dictionnaire,—ne se résolve à tirer au mot«sabotage» sa plus cérémonieuse révérence et à lui ouvrir les pages deson officiel recueil.

On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière a attendu,pour pratiquer le sabotage, que ce mode de lutte ait reçu laconsécration des Congrès corporatifs. Il en est de lui comme de toutesles formes de révolte, il est aussi vieux que l'exploitation humaine.

Dès qu'un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer profit dutravail de son semblable, de ce jour, l'exploité a, d'instinct, cherchéà donner moins que n'exigeait son patron.

Ce faisant, avec tout autant d'inconscience qu'en mettait M. Jourdain àfaire de la prose, cet exploité a fait du sabotage, manifestant ainsi,sans le savoir, l'antagonisme irréductible qui dresse l'un contrel'autre, le capital et le travail.

Cette conséquence inéluctable du conflit permanent qui divise lasociété, il y a trois quarts de siècle, le génial Balzac la mettait enlumière. Dans La Maison Nucingen, à propos des sanglantesémeutes de Lyon, en 1831, il nous a donné une nette et incisivedéfinition du sabotage:

Voici,—explique Balzac.—On a beaucoup parlé des affaires deLyon, de la république canonnée dans les rues, personne n'a dit lavérité. La république s'était emparée de l'émeute, comme un insurgés'empare du fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde.

Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquerune aune de soie sans qu'elle soit commandée et que le paiement soitsûr. Quand la commande s'arrête, l'ouvrier meurt de faim, il gagne àpeine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux quelui.

Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point queles CANUTS ont arboré le drapeau: Du painou la mort! une de ces proclamations que le gouvernement aurait dûétudier. Elle était produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veutbâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des octrois insensés.Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ontorganisé les CANUTS qui se sont battus enpartie double. Lyon a eu ses trois jours, mais tout est rentré dansl'ordre, et le canut dans son taudis.

Le canut, probe jusque là, rendant en étoffe la soie qu'on luipesait en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que lesnégociants le victimaient, et a mis de l'huile à ses doigts: il a rendupoids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l'huile,et le commerce des soieries a été infesté d'étoffes graissées,ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d'une branche ducommerce français… Les troubles ont donc produit les «gros deNaples» à quarante sous l'aune…

Balzac a soin de souligner que le sabotage des canuts fut unereprésaille de victimes. En vendant la «gratte» que, dans le tissageils avaient remplacée par l'huile, ils se vengeaient des fabricantsféroces,… de ces fabricants qui avaient promis aux ouvriers dela Croix-Rousse de leur donner des baïonnettes à manger, au lieu depain… et qui ne tinrent que trop promesse!

Mais, peut-il se présenter un cas où le sabotage ne soit pas unereprésaille? Est-ce qu'en effet, à l'origine de tout acte de sabotage,par conséquent le précédant, ne se révèle pas l'acte d'exploitation?

Or, celui-ci, dans quelques conditions particulières qu'il semanifeste, n'engendre-t-il pas,—et ne légitime-t-il pasaussi,—tous les gestes de révolte, quels qu'ils soient?

Ceci nous ramène donc à notre affirmation première: le sabotage estaussi vieux que l'exploitation humaine!

Il n'est d'ailleurs pas circonscrit aux frontières de chez nous. Eneffet, dans son actuelle formulation théorique, il est une importationanglaise.

Le sabotage est connu et pratiqué outre Manche depuis longtemps, sousle nom de Ca'Canny ou Go Canny, mot de patois écossaisdont la traduction à peu près exacte qu'on en puisse donner est: «Nevous foulez pas.»

Un exemple de la puissance persuasive du Go Canny nous est donnépar le Musée Social1:

[1] Circulaire no 9, 1896.

En 1889, une grève avait éclaté à Glasgow. Les dockers unionistesavaient demandé une augmentation de salaire de 10 centimes par heure.Les employeurs avaient refusé et fait venir à grands frais, pour lesremplacer, un nombre considérable de travailleurs agricoles. Lesdockers durent s'avouer vaincus, et ils consentirent à travailler auxmêmes prix qu'auparavant, à condition qu'on renverrait les ouvriersagricoles. Au moment où ils allaient reprendre le travail, leursecrétaire général les rassembla et leur dit:

«Vous allez revenir travailler aujourd'hui aux anciens prix. Lesemployeurs ont dit et répété qu'ils étaient enchantés des services desouvriers agricoles qui nous ont remplacés pendant quelques semaines.Nous, nous les avons vus; nous avons vu qu'ils ne savaient même pasmarcher sur un navire, qu'ils laissaient choir la moitié desmarchandises qu'ils portaient, bref que deux d'entre eux ne parvenaientpas à faire l'ouvrage d'un de nous. Cependant, les employeurs sedéclarent enchantés du travail de ces gens-là; il n'y a donc qu'à leuren fournir du pareil et à pratiquer le Ca' Canny. Travaillezcomme travaillaient les ouvriers agricoles. Seulement, il leur arrivaitquelquefois de se laisser tomber à l'eau; il est inutile que vous enfassiez autant.»

Cette consigne fut exécutée et pendant deux ou trois jours les dockersappliquèrent la politique du Ca' Canny. Au bout de ce temps lesemployeurs firent venir le secrétaire général et lui dirent de demanderaux hommes de travailler comme auparavant, moyennant quoi ilsaccordaient les 10 centimes d'augmentation…

Voilà pour la pratique. Voici maintenant pour la théorie. Elle estempruntée à un pamphlet anglais, publié vers 1895, pour lavulgarisation du Go Canny:

Si vous voulez acheter un chapeau dont le prix est de 5 francs, vousdevez payer 5 francs.

Si vous ne voulez payer que 4 francs, il faudra vous contenter d'unchapeau d'une qualité inférieure.

Un chapeau est une marchandise.

Si vous voulez acheter une demi-douzaine de chemises à 2 fr. 50 chaque,vous devez payer 15 francs. Si vous ne voulez payer que 12 fr. 50, vousn'aurez que cinq chemises.

Une chemise est une marchandise.

Les employeurs déclarent que le travail et l'adresse sont de simplesmarchandises, comme les chapeaux et les chemises. «Très bien,disons-nous, nous vous prenons au mot.»

Si le travail et l'adresse sont des marchandises, les possesseurs deces marchandises ont le droit de vendre leur travail et leur adresseexactement comme le chapelier vend un chapeau ou le chemisier unechemise.

Ils donnent valeur pour valeur. Pour un prix plus bas vous avez unarticle inférieur ou de qualité moindre.

Payez au travailleur un bon salaire, et il vous fournira ce qu'il y ade mieux comme travail et comme adresse.

Payez au travailleur un salaire insuffisant et vous n'aurez pas plus ledroit à exiger la meilleure qualité et la plus grande quantité detravail que vous n'en avez eu à exiger un chapeau de 5 francs pour 2fr. 50.

Le Go Canny consiste donc à mettre systématiquement en pratiquela formule, «à mauvaise paye, mauvais travail!» Mais il ne secirconscrit pas à cela seul. De cette formule découlent, par voie deconséquence logique, une diversité de manifestations de la volontéouvrière en conflit avec la rapacité patronale.

Cette tactique, que nous venons de voir vulgarisée en Angleterre, dès1889, et préconisée et pratiquée dans les organisations syndicales, nepouvait pas tarder à passer la Manche. En effet, quelques années après,elle s'infiltrait dans les milieux syndicaux français.

C'est en 1895 que, pour la première fois, en France, nous trouvonstrace d'une manifestation théorique et consciente du sabotage:

Le Syndicat National des Chemins de fer menait alors campagne contre unprojet de loi,—le projet Merlin-Trarieux—qui visait àinterdire aux cheminots le droit au syndicat. La question de répondreau vote de cette loi par la grève générale se posa et, à ce propos,Guérard, secrétaire du syndicat, et à ce titre délégué au Congrès del'Union fédérative du Centre (parti Allemaniste) prononça un discourscatégorique et précis. Il affirma que les cheminots ne reculeraientdevant aucun moyen pour défendre la liberté syndicale et qu'ilssauraient, au besoin, rendre la grève effective par des procédés à eux;il fit allusion à un moyen ingénieux et peu coûteux: «… avecdeux sous d'une certaine manière, utilisée à bon escient, déclara-t-il,il nous est possible de mettre une locomotive dans l'impossibilité defonctionner…»

Cette nette et brutale affirmation, qui ouvrait des horizons imprévus,fit gros tapage et suscita une profonde émotion dans les milieuxcapitalistes et gouvernementaux qui, déjà, n'envisageaient pas sansangoisses la menace d'une grève des chemins de fer.

Cependant, si par ce discours de Guérard, la question du sabotage étaitposée, il serait inexact d'en déduire qu'il n'a fait son apparition enFrance que le 23 juin 1895. C'est dès lors qu'il commence à sevulgariser dans les organisations syndicales, mais cela n'implique pasqu'il fut resté ignoré jusque là.

Pour preuve qu'il était connu et pratiqué antérieurement, il noussuffira de rappeler, comme exemple typique, un «mastic» célèbre dansles fastes télégraphiques:

C'était vers 1881, les télégraphistes du Bureau central, mécontents dutarif des heures supplémentaires de nuit, adressèrent une pétition auministre d'alors, M. Ad. Cochery. Ils réclamaient dix francs, au lieude cinq qu'ils touchaient, pour assurer le service du soir à septheures du matin. Ils attendirent plusieurs jours la réponse del'administration. Finalement, celle-ci n'arrivant pas, et, d'un autrecôté, les employés du Central ayant été avisés qu'il ne leur seraitmême pas répondu, une agitation sourde commença à se manifester.

La grève étant impossible, on eut recours au «mastic». Un beau matin,Paris s'éveilla dépourvu de communications télégraphiques (le téléphonen'était pas encore installé).

Pendant quatre ou cinq jours il en fut ainsi. Le haut personnel

1 2 3 4 5 6 7 8 9
Comments (0)
Free online library ideabooks.net