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La fabrique de mariages, Vol. 6

La fabrique de mariages, Vol. 6
Category:
Author: Féval Paul
Title: La fabrique de mariages, Vol. 6
Release Date: 2018-09-06
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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Table des chapitres

LA
FABRIQUE DE MARIAGES.


COLLECTION HETZEL.


LA
FABRIQUE DE MARIAGES

PAR

PAUL FÉVAL.

VI

Édition autorisée pour la Belgique et l’Étranger,
interdite pour la France.

LEIPZIG,

ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1858


BRUXELLES.—TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
Rue de Schaerbeek, 12.


5

TROISIÈME PARTIE.
——
LA GUERRE SAINTE.
(SUITE.)

7

VI
— Grande lutte d’hommes. —

Il y avait, ma foi, six gros lampions le long de la ruelleSaint-Fiacre, depuis le boulevard extérieur jusqu’à la petite avenuede marronniers qui précédait le château de la Savate. On y voyaitassez pour distinguer les tas de boue dès qu’on avait trébuchédedans. Le vent couchait les flammes fumeuses et montrait çà etlà, sur les murailles mal crépies, les mains peintes dont le doigttendu et démesurément long indiquait la route à suivre pour gagnerl’établissement 8 de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.

Au bout de la ruelle, du côté du boulevard, un if se dressait, un if àsix pots, vis-à-vis duquel un poteau supportait une belle affiche rougeet jaune où le nom de Jean Lagard éclatait en caractères gigantesques.

De l’autre côté apparaissait une grande lueur. C’était la façade duchâteau de la Savate, illuminé à giorno par une douzaine et demie deverres de couleur, pour le moins.

Le mur d’octroi était-il ébréché? La barrière des Paillassonsétait-elle une vérité? Jean-François Vaterlot, plus fort que le destin,avait-il conquis le rameau d’or et franchi le seuil de son paradisterrestre?

Pas encore, mais patience! Paris n’a pas été bâti en un jour, et ilsont de l’occupation dans les ministères!

Pas encore; les gens en blouse, les gens en veste, les gens enpardessus doublé de soie, qui tournaient en ce moment l’angle de laruelle Saint-Fiacre, qui sur leurs souliers crottés, qui sur lescoussins de leur fiacre ou même de leur équipage, avaient tous étéforcés de prendre la barrière de l’École ou la barrière de Sèvres: unedes deux coquines.

Comme, encore aujourd’hui, les navigateurs sont 9 obligés de doublerle cap Horn, parce que Panama n’est pas percé, et de doubler le cap deBonne-Espérance, parce qu’il reste à Suez quelques kilomètres de sable,protégés par la joyeuse Angleterre.

Mais Jean-François Vaterlot avait oublié pour ce soir les ambitieuxdésirs et les hautes aspirations qui dominaient sa vie. L’histoirerapporte que Christophe Colomb lui-même faisait trêve parfois à sessonges sublimes. L’illustre Génois disait en ces occasions: «A demainla terre promise!» Aujourd’hui, Barbedor disait: «A demain la barrièredes Paillassons!»

Ce soir, le château de la Savate suffisait au bonheur de Jean-FrançoisVaterlot. C’était la renaissance du château de la Savate, dont lagloire, si longtemps éclipsée, reprenait de nouveaux rayons.

Barbedor avait enfin trouvé les éléments d’une affiche.

O vous, simples particuliers, hommes qui touchez des rentes, qui signezdes quittances de loyer ou qui vendez à poids douteux une bonne petitemarchandise quelconque, Français de tous les commerces et de toutesles industries, vous ignorez les angoisses des hommes publics quispéculent sur l’art de divertir la foule, vous ne connaissez pas 10leurs joies, vous n’avez nulle idée des tristesses, des transports, desagonies, des délires de Bilboquet, qu’il soit directeur de l’Opéra oucommissaire impérial près le théâtre des Délassements-Comiques.

Cette phrase navrante et radieuse: faire une affiche, n’éveilleen vous aucune fièvre. Vos marchandises sont connues et de premièrenécessité. Tout le monde a besoin de votre sucre ou de votre sel.Votre fortune dépend de cet heureux et obligeant brimborion de métalqui soutient les plateaux de votre balance, et que le hasard moqueur,présidant à la formation des langues, a si plaisamment nommé un fléau.Vous n’avez à faire aucuns frais de génie: chez vous, le mensonge estmuet et n’exclut pas l’enviable sottise.

Mais Bilboquet, l’ardent et douloureux Bilboquet! mais l’entrepreneurde plaisirs, mais le martyr commercial qui, loin de tromper sur lepoids, est toujours forcé de donner plus qu’il n’a promis, voilàl’inventeur! voilà le génie fait homme et le labeur incarné!

Il y a plus d’esprit dans une simple affiche de spectacle, qui ruinerason auteur, que dans une fortune de trois millions, faite à vendre desétoffes de coton (tout laine) ou des culottes au rabais.

Et cependant, quand Bilboquet devient maire de 11 son village, surses vieux jours, tout le monde s’étonne, tandis que tout le mondeaccepte Barrabas, passé à l’état de marguillier.

Pour faire une affiche, il faut un nom. Or, malgré la folâtre bénignitédu public, qui trop souvent prend les oies pour des cygnes, les nomssont rares.

Le talent de Bilboquet est précisément de faire des civets sanslièvres. Bilboquet vit parfois longtemps sur cette attitude, et nous enavons de cruels exemples dans nos théâtres, si féconds en civets sanslièvres; mais, un jour de méchante humeur, le public s’écrie: «A bas lematou!»

Alors, Bilboquet aux abois cherche un gibier véritable. Son affiche setait. La baraque est en deuil.

Un nom! Il faut un nom! Pour trouver un nom, Bilboquet escaladerait leciel!

C’est Bilboquet lui-même qui a inventé ce substantif: un NOM.Sa modestie native lui défendait d’employer le mot gloire. La gloireest désintéressée: le nom entre dans le commerce. Un jour viendra oùtous les noms payeront patente. Ce sera bien fait.

Qu’est-ce qu’un nom? Purement une valeur. Il y a des noms de cinqfrancs par soirée et des noms de cent louis. Le public se compose d’un12 certain nombre de couches superposées. On ne peut pas dire, enthèse générale, que le prix d’un nom est en raison directe du nombredes couches qu’il traverse, quand il est lancé par le tromblon del’affiche. Il faut tenir compte, en effet, de la nature des couches.

Les couches varient comme les noms.

Il y a les couches de cinq sous et les couches d’un louis.

En bon commerce, une couche de dix francs vaut juste vingt couches decinquante centimes.

Elle vaut beaucoup mieux, même, si Bilboquet a le nez susceptible,—carelle n’a pas d’odeur.

Habituellement, Bilboquet, fût-il millionnaire, dédaigne les vainesdélicatesses de l’odorat. Il partage à ce sujet les opinionséconomiques de l’empereur Vespasien.

Jugez cependant des calculs à faire et des combinaisons possiblesavec cette série de noms gradués de cent sous à cent louis,—passantà travers cette échelle de couches variant de vingt centimes à vingtfrancs.

C’est à effrayer l’esprit fort qui dressa le premier des tables delogarithmes!

Il faut que Bilboquet ait dans la tête le barême de cette prodigieusearithmétique; sans quoi, il est obligé, chaque année, de sauver lacaisse.

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Conçoit-on, après cela, qu’il y ait des prétendants assez hardis pourescalader ces trônes boiteux? La puissance suprême a-t-elle tant decharmes? Et cette couronne d’épines qui coiffe le chef de Bilboquet,possède-t-elle de si entraînantes séductions?

Barbedor avait un nom de lutteur, de boxeur et de tireur, mais un nomusé et qui ne faisait plus d’argent. Son ventre tuait son nom.—JeanLagard avait un nom qui était un éblouissement.

On pouvait l’imprimer en lettres de six pouces, sans craindre leméprisant sourire des badauds.

On pouvait le répéter quatre fois au moins dans la composition, carJean Lagard était l’effroi des lutteurs du Midi et des Hercules duNord, le bourreau des habiles de la canne et du bâton, le maître de laboxe anglaise, et l’Achille de cette escrime nationale, le chausson,qui a porté si haut et si loin le nom de notre belle France.

Comment Barbedor avait fait pour conquérir le droit d’afficher JeanLagard, après ce qui s’était passé entre eux, nous ne saurions trople dire. Ils avaient beaucoup de souvenirs communs. Entre une choppede Strasbourg et un verre de suisse, l’éloquence des souvenirs estirrésistible.

Le fait est que Jean Lagard avait cédé, consentant à revêtir encoreune fois le caleçon de laine qui est l’uniforme des Alcides. Ceconsentement 14 était les trois quarts de l’affiche. Il ne restaitplus qu’à faire un choix éclairé parmi les forts-et-adroits présents àParis, afin que l’illustre rentrant eût au moins un cortége digne delui.

Barbedor se mit en quête. Il passa trois jours à croiser dans cesquartiers excentriques où respirent les athlètes. Il y a pour cela deszones propices: le boulevard des Ternes, la Chapelle Saint-Denis, laVillette et tous les abords de la barrière des Vertus. Barbedor pouvaitvoyager sans boussole dans ces latitudes héroïques. Au bout de troisjours, il avait sa botte de bonshommes.—Alors, il entra en loge etproduisit ce chef-d’œuvre que nous prenons la liberté de mettre sousles yeux du lecteur:

CHATEAU DE LA SAVATE

Établissement spécial pour tous les genres
d’adresse et de force
,

TENU PAR BARBEDOR,

BOULEVARD DE L’ÉCOLE, EN FACE DE LA BARRIÈRE
DES PAILLASSONS.

15

Le jeudi 27 mai 1836, à huit heures du soir,

GRANDE LUTTE D’HOMMES

à main plate, à l’instar de celles du Midi,

COMPLIQUÉE

par divers jeux d’adresse et assauts de force, dans
lesquels paraîtront les premiers sujets

DU MIDI ET DU NORD,

engagés pour cette fois seulement, à la demande générale des
amateurs,
pour la rentrée de

M. JEAN LAGARD,

Premier lutteur des arènes du Midi, professeur de boxe et d’adresse française, premier bâtonniste de l’Académie de Paris, sauveteur médaillé, breveté pour le sabre et la danse des salons, etc., etc., etc., qui a bien voulu consentir à faire ses adieux au public parisien avant son départ irrévocablement fixé pour le nouveau monde.

M. JEAN LAGARD,

donnera un jeu d’adresse française, un jeu de boxe,
un assaut de contre-pointe,
et quatre luttes à outrance, savoir:

1º Contre M. PLANTEHOUX, dit le Poteau de Béziers,

connu par sa méthode et ses succès;

2º Contre M. BOICHEL, dit le Redoutable Auvergnat,

premier sujet, jusqu’alors invincible;

16

3º Contre M. LENFANT, dit le Toulousain Sans-Quartier,

lutteur de style, ayant travaillé à Paris, à Lyon,
à Berlin et dans toutes les diverses capitales,
connu, en outre, dans les ateliers pour la pose;

4º Contre M. MUSCAMEL, dit le Buffle de Carpentras,

pesant 127 kilogr., vainqueur du célèbre SOLIMAN,
brisant le cristal de roche avec ses dents
et portant quatre artilleurs sur chaque bras avec facilité.

M. JEAN LAGARD

luttera, en outre, contre tout amateur qui aura préalablement déposé une somme de

MILLE FRANCS,

entre les mains des juges, choisis par la société.

L’ORCHESTRE SOUFFLARD,

composé de 24 musiciens à vent et militaires, jouera,
dans l’intervalle des parties,

VALSES, POLKAS, MAZURKAS.

Le tout sous la protection de l’autorité, éclairé au gaz, avec rafraîchissements de première qualité, sans augmentation de prix; à proximité, dans l’établissement même, salons et cabinets de société, soupers à la carte et autres. L’affiche du jour donnera l’ordre des parties et les détails complets de cette

CÉRÉMONIE, UNIQUE EN SON GENRE.

Prix des places pour cette fois seulement: Enceinte des lutteurs, 5 fr.; chaises du second rang, 3 fr.; pourtour, 2 fr.; galerie, 1 fr. Moitié partout pour les enfants, les bonnes et les militaires.—On pourra entrer moyennant 20 fr. dans le vestiaire où MM. les bonshommes font leur toilette.

17

De bonne foi, nous pensons que la rédaction d’une semblable affichen’est pas l’œuvre d’un génie ordinaire. Il y a cependant quelquechose de plus fort encore et de plus méritant que la rédaction:c’est, si l’on peut ainsi s’exprimer, la pondération, c’est-à-dire leclassement équilibré des différentes valeurs qui la composent.

Ceci est une affaire de tact.

Gutenberg n’avait peut-être point songé aux affiches, quand il invental’imprimerie; mais ses successeurs ont comblé cette lacune. Nosimprimeries modernes, considérées sous le rapport de l’affiche, sontdes

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