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Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691)

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691)
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Author: Anonymous
Title: Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691)
Release Date: 2018-10-09
Type book: Text
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Date added: 27 March 2019
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BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE

XXXVIII

VOYAGE EN ESPAGNE

ANGERS, IMPRIMERIE BURDIN ET Cie, RUE GARNIER, 4.

VOYAGE

EN ESPAGNE

d'un

AMBASSADEUR MAROCAIN

(1690-1691)

TRADUIT DE L'ARABE

PAR

H. SAUVAIRE

Consul de France en retraite.

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUEDE L'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.

28, RUE BONAPARTE, 28

1884

[Pg 1]

La traduction qui suit a été faite enpartie sur le manuscrit de la Bibliothèquenationale de Madrid coté Gg. 192, et enpartie sur un manuscrit appartenant àM. de Gayangos, et qui paraît n'êtrequ'une copie du premier. Le manuscrit dela Bibliothèque est porté au Catalogueavec cette mention: Viaje á España de unEmbajador enviado por Muley Ismael áCarlos II, y observaciones que hace en todo loque vió. Viage hecho por los años 1680 á1682. La mort du pape Alexandre VIII etla prise de Mons par les Français, pourne citer que ces deux événements relatéspar l'ambassadeur marocain, prouventqu'il se trouvait en Espagne en l'année1691. Il dut s'embarquer à Ceuta avantla fin de 1690. Son nom nous est inconnu.

Robernier, par Montfort (Var),
le 31 mars 1884.

[Pg 3]

VOYAGE EN ESPAGNE

D'UN

AMBASSADEUR MAROCAIN

(1690-1691)


DU PORT DE LA MONTAGNE DE TAREQ[1]

[1] Djebel Târeq, d'où nous avons fait Gibraltar.

C'est la montagne appelée Mont de laConquête, parce qu'elle fut le point de départde la conquête de l'Andalos lorsqueTâreq, à qui Dieu fasse miséricorde! yaborda. Le passage de Târeq dans ce payss'effectua après que Moûsa ebn Nosayr,Dieu lui fasse miséricorde! eut expédié dansla péninsule des détachements de cavaleriepar l'ordre de l'émir El Walîd, fils d'ʽAbd[Pg 4]el Malek. Moûsa gouvernait alors l'Ifriqiyah[2]au nom d'El Walîd, et Târeq commandaità Tanger pour Moûsa. Entre Youliân(Julien), préfet de la partie de l'ʽadouah[3]qui longe la mer, et entre Moûsaavaient été échangés des rapports d'intimitéet une correspondance ayant pourobjet d'inviter le général musulman àfranchir (le détroit) et à pénétrer dansl'île Verte. Moûsa écrivit à El Walîdpour lui faire part de ces sollicitations.«Rends-toi compte (de l'état) du pays aumoyen de quelques détachements de cavalerie,»lui répondit le khalife. Il conduisitune expédition, fit un riche butinet des prisonniers et retourna au pays deBarbarie, où la guerre contre les Berbersinfidèles réclamait sa présence. Quand[Pg 5]ceux-ci eurent embrassé l'islamisme, aprèsun horrible pillage et la perte d'un grandnombre de leurs femmes et de leursenfants emmenés en captivité, les incursionsfurent peu à peu dirigées contre lesinfidèles de l'Andalos. Le premier détachementétant revenu sain et sauf etchargé de butin, Moûsa s'occupa d'enfaire passer un autre l'année suivante. Lenarrateur a dit: Lorsque Julien invitaMoûsa à envahir l'Andalos, on rapporteque le chef musulman se transportaauprès du Commandeur des Croyants ElWalîd, fils d'ʽAbd el Malek, qu'il informade cette démarche; mais le khalife luidéfendit d'y donner suite: «N'expose pasà l'aveugle les Musulmans.—Émîr desMusulmans, reprit Moûsa, je n'enverraique mon esclave Târeq avec les Berbers.S'ils sont vainqueurs, nous profiterons dela victoire; s'ils succombent, nous seronsindemnes de tout dommage envers eux.»El Walîd lui ordonna alors de partir et demettre ce projet à exécution.

[2] L'Afrique proprement dite des Romains.

[3] Les Arabes donnent également le nomd'ʽadouah (passage) aux deux parties de l'Afriqueet de l'Espagne bordant le bras de mer que franchirentles conquérants musulmans. Ce termedésigne aussi, d'une manière plus générale, tantôtl'Espagne et même le continent européen et tantôtle Maroc.

Quelque temps après, Julien arriva[Pg 6]avec sa fille du château de Lodrîq (Rodrigue)à Ceuta; Moûsa se trouvait dans (lacapitale de) l'Ifriqiyah. S'étant rendu auprèsde ce dernier, il lui dépeignit l'étatde l'Andalos, sa richesse, sa proximité;lui parla avec mépris des habitants et fitvaloir combien les circonstances étaientfavorables. «Je crois à ton conseil, luidit Moûsa; toutefois la religion me faithésiter.» Julien prit alors avec lui leshommes qui accompagnèrent Târeq etenvahit à leur tête le pays: ils revinrentavec un immense butin et sains et saufs.Moûsa rassuré jugea à propos d'envoyerles Berbers sous le commandement deTâreq.

Târeq effectua son passage du côté deCeuta et descendit à proximité de lamontagne dont nous venons de parler,dans une petite île qui fait face à la villesise au pied. C'est une petite île d'unseul mille de longueur et de largeur, etayant pour limite un grand fleuve quidescend des montagnes de Ronda et deson territoire, montagnes nombreuses,[Pg 7]très élevées, vis-à-vis desquelles se dressentdans le pays de Barbarie, celles d'ElFahs, d'El Habat et autres. Du nom decette petite île, cette ʽadouah est appeléeîle. Toutefois le pays de l'ʽadouah n'estpas une île, puisque son territoire s'étendsans interruption jusqu'au pays turc etautres contrées des infidèles, telles que laFlandre et le pays d'Italie. Il n'existe actuellementdans cette île ni habitation, niconstruction.

Le port de Gibraltar est un grandport avec une large embouchure. A sonentrée s'élève un château fortifié, très solidementconstruit et plein de munitionset de canons; car comme il domine entièrementle port, c'est le lieu où les guetteurset les gardiens veillent pendant lanuit. Une muraille s'étend tout le bas dela montagne, allant du château jusqu'à laville, sur une longueur d'un mille environ,et longe le bord de la mer, pour se terminerà la ville. Les navires arrivent jusqu'àcelle-ci. C'est une ville de moyenne grandeur,plutôt petite; elle n'est habitée que[Pg 8]par les soldats et les gens se rattachantà l'administration militaire. Sa situationà une extrémité (de la péninsule) et enface (du pays) de l'islamisme fait qu'il n'ya ni grands commerçants, ni habitants,comme on en trouve dans les villes civiliséesoù l'on va se fixer pour s'y établir.Ceuta, à cause de sa proximité, car elle estla plus voisine des villes du littoral africain(ʽadouah), pourvoit de vivres la populationde Gibraltar; ces deux localités nesont séparées que par une distance dequinze milles par mer. La surveillance etl'attention de ce littoral (espagnol) sont dirigéessurtout du côté du pays barbaresquefaisant face au Mont de la Conquête;toute la vigilance des Espagnols, en effet,et leurs précautions ont ce point pour objectif,l'étude de leurs chroniques leur ayantdonné la certitude que jamais invasionn'a été effectuée que de ce côté: le littoralespagnol n'a été conquis en premierlieu, et, plus tard, les souverains de notreMaghreb, que Dieu leur fasse miséricorde!n'y ont abordé que du côté situé vis-à-vis[Pg 9]du Mont de la Conquête et en face de Tarîf(Tarifa).

Voici ce qui a fait donner à cette villele nom de Tarîf: Pendant que Moûsaebn Nosayr, à qui Dieu fasse miséricorde!était gouverneur de l'Ifriqiyah au nomd'El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek, et queTâreq commandait à Tanger de la part deMoûsa, le barbare[4] Julien arriva de l'îleVerte. Moûsa en informa El Walîd qui luiécrivit en réponse: «Envoie des corpsdétachés pour connaître le pays et n'exposepas à l'aveugle les Musulmans dans unecontrée dangereuse.» Moûsa lui adressaune nouvelle lettre dans laquelle il luidisait: «Il n'existe pas de canal dans cepays.» El Walîd répondit: «Fais-leexplorer par quelques troupes de cavaliers,quand même les choses seraient telles quetu les décris.» En conséquence Moûsaexpédia, à la tête de cent cavaliers et de[Pg 10]quatre cents fantassins, un homme d'entreles Berbers, qui était du nombre de sesaffranchis: il se nommait Tarîf et portaitle surnom d'Abou Zarʽah. Traversant (ledétroit) sur quatre navires, il descenditsur le littoral de la mer, dans l'Andalos, àun endroit connu aujourd'hui sous lenom d'île de Tarîf; elle fut ainsi appeléeparce qu'il avait débarqué là. De cette île,il fit une incursion sur le territoire limitrophejusque du côté de l'île Verte(Algésiras) et, après avoir pris des captifset fait un immense butin, il s'en revintsain et sauf.

[4] ʽEldj. C'est le nom donné par les Arabes àtout homme qui n'est pas de leur nation. Ceterme signifie âne sauvage, gros et robuste. Ilrépond au barbarus des Romains.

La partie de notre pays qui fait face auMont de la Conquête est la montagne deBolyoûnech (la Sierra Bullones), connuesous le nom de djébel Moûsa (la montagnede Moïse). Cette montagne fut appeléeBolyoûnech du nom d'une ville qui s'ytrouvait anciennement et où il reste desvestiges de murailles et de remparts. Lesarbres qu'on y voit aujourd'hui encoresont une preuve de sa puissance. Elle està l'ouest de Ceuta, dont deux milles environ[Pg 11]la séparent. A l'ouest de Bolyoûnechon remarque des sources d'eau douceconnues autrefois sous le nom de Sourcede la Vie; on prétend que c'est la Source dela Vie à laquelle but le Khedr[5], sur qui soitle salut! En face de ces sources est unrocher auprès duquel, affirment quelqueshistoriens, le servant de Moïse oublia lepoisson. La construction qu'on aperçoiten face de Tarîf est le petit château situésur les frontières du pays d'Andjarah; c'estde tous les points du détroit le plus rapproché,la distance qui l'en sépare n'étantque de huit milles. J'ajouterai que la prospéritéde ces districts de la côte espagnoleest loin d'être comparable à la crainte età la terreur qu'éprouvent les infidèles;en effet, entre la ville du Mont de la Conquête(Gibraltar) et celle de Tarifa s'étendun espace vide, sans aucune habitation, etun territoire vaste et spacieux les sépare.

[5] Personnage mythique mentionné dans leQor'ân et que les musulmans croient être Elie ousaint Georges.

Notre arrivée dans ce port eut lieu[Pg 12]dans la soirée du mercredi (au jeudi). Lejour de notre embarquement à la Qasbahd'Afrâg[6] qui domine Ceuta, nous trouvâmesdans le port un navire tout prêt,chargé de provisions et de soldats et detous les engins nécessaires. Il avait étéenvoyé par le duc résidant dans la villede San Lucar[7], sur l'ordre de son souverain.Ce duc, qui a le commandementsupérieur de toute cette côte, est un desgrands d'Espagne les plus notables, attenduque, chez cette nation, on n'investit ducommandement de la côte limitrophe denotre pays qu'un personnage occupant unrang élevé dans la noblesse et portant letitre de duc ou de comte, et personneautre. Ce grand navire avait donc été envoyépar le duc précité par l'entremise dugouverneur de Qâlès (Cadix); il avait jetél'ancre devant Ceuta, que Dieu en fasse[Pg 13]de nouveau une demeure de l'islâm! Maiscomme le vent d'est soufflait et qu'avec cevent les Espagnols ne pouvaient tenir prèsde Ceuta ni sur la côte environnante, ilsavaient ramené le navire au port duMont de la Conquête, où ils restaient enattendant le vent qui leur permît de retournerau port de Ceuta et d'y stationner jusqu'àce qu'ils nous eussent embarqués. Dèsque nous fûmes descendus dans la plaine[8]de Ceuta, les habitants de la ville sortirentà notre rencontre en compagnie du filsdu capitaine, et nous informèrent qu'onattendait l'arrivée du bâtiment, qui étaitau Mont de la Conquête. «Allez le chercher,leur dîmes-nous, ou bien nous traverseronsle détroit sur de petits bateauxqui, à cause de leur légèreté et de la vitessede leur marche, font rapidement le trajet.»Ils nous préparèrent alors trois petitsesquifs qu'ils installèrent et chargèrent desoldats et de canons pour leur défense,et nous nous embarquâmes. Nous voguâmes[Pg 14]à la garde de Dieu et sous sa protectionpendant une demi-journée jusqu'àce que nous arrivâmes audit port,où l'on nous transféra des petits bateauxau grand navire qui y avait été préparépour nous. Le navire vint ancrer toutprès de la ville du Mont de la Conquêteet nous passâmes la nuit à bord. A minuit,le vent souffla avec violence et la merdevint très agitée: les vagues se succédaientles unes aux autres; le navire penchaitsur tribord et roulait comme unebête de somme. C'est au point que nousfûmes saisis de frayeur et d'épouvantejusqu'au lever de l'aurore. Nous autorisâmesalors le capitaine à nous reconduireà l'embouchure du port, par où nousétions entrés, cet endroit étant garanti desvents et la mer y ressemblant à un bassin.Nous jetâmes l'ancre sous le château,abrités par le Mont de la Conquête. Nouspassâmes là huit jours, attendant que soufflâtle vent d'est qui devait nous permettrede gagner Cadix, but de notre traverséeet où les chrétiens s'étaient préparés[Pg 15]pour nous recevoir et réunis en masse.

[6] Afrag (tente), ville ou bourg qui dominait laville de Ceuta et qui occupait probablement l'emplacementde la citadelle. (De Slane.)

[7] San Lucar de Barrameda, à l'embouchuredu Guadalquivir.

[8] Litt., dans le creux (fahs).

Durant notre séjour dans le port deGibraltar, le qâïd (gouverneur) de laville venait fréquemment nous rendrevisite et avait soin de nous apporter chaquejour des fruits

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