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Les trois pirates (1/2)

Les trois pirates (1/2)
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Title: Les trois pirates (1/2)
Release Date: 2018-10-13
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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LES
TROIS PIRATES

PAR
DOUARD CORBIRE,
AUTEUR DE
LE NGRIER.—LE BANIAN.—LES ASPIRANS, ETC.

I

PARIS
WERDET, LIBRAIRE-DITEUR,
49, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

1838

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.

En composant ce nouvel ouvrage, j'aivoulu mettre en prsence et en oppositiontrois hommes agissant avec la plus entirelibert, sous l'influence de causes diverses,pour arriver au mme but ou plutt aumme crime. L'un de mes personnages estun jeune officier de marine, dont l'ducationa t gte; l'autre un matelot privd'ducation et n'obissant qu'aux instinctsde sa nature grossire; le troisime, enfin,est un sminariste chez qui l'ducation n'aservi qu' fortifier les plus funestes penchans.Le premier s'gare faute de guide,le second faute de frein et d'intelligence,le dernier ne s'gare pas, tant s'en faut;il marche au mal par calcul, et en pesantfroidement le bien personnel qui pourrarsulter pour lui, mais pour lui seul, dumal qu'il fera aux autres. On doit plaindrel'officier, on peut mpriser le matelot, mais coup sr, aprs avoir lu l'ouvrage, il seraimpossible de ne pas dtester le sminariste.

Du rapprochement de ces trois individualits,et de leur manire diffrente depenser et de se conduire, nat tout l'intrtphilosophique que j'ai cherch rpandresur mon livre. Les vnemens quej'ai retracs, ne doivent contribuer qu'audveloppement des caractres de mes personnages,et ces vnemens n'arrivent surle premier plan que pour donner de lasaillie aux figures les plus importantes demon petit tableau. Ce n'est pas de l'histoire,enfin, que j'ai voulu crire en laissanttomber sur des faits avrs, quelqueslambeaux de fictions. C'est plutt une idemorale que je me suis efforc d'lever surle fond d'un assez grand nombre d'aventuresplus ou moins connues. La vrit desincidens, et la nature mme des moyensque l'on emploie, sont peu de chose en pareillematire: ce qu'il m'importait d'atteindre,c'tait le but. L'ai-je atteint? c'estla question.

J'aurais fort bien pu, et je le sais, pourexcuter le plan que j'avais conu, lancerd'un seul jet d'imagination, tous mes personnagesdans le tourbillon de la socit,au lieu de les envoyer sur mer, chercherisolment les destines qu'il m'a plu de leurrserver, si loin de tous les usages reusdans le beau monde littraire. Mais enadoptant ce parti que la critique n'auraitpas manqu de me conseiller, si j'avaisd'avance consult la critique, il m'auraitfallu renoncer un avantage dont j'ai depuislong-temps appris mesurer toutel'tendue. La terre, me suis-je dit, commence tre bien use et se faire bienvieille, pour le roman tel qu'on le fait depuistrois sicles en France. A terre, d'ailleurs,des hommes comme ceux que je suishabitu mettre en relief, ne pourraientgure se mouvoir sans rencontrer chaquepas, des lois qui les arrteraient, ouun joug sous lequel se briserait ou s'effaceraitla fougue de leurs passions oul'empreinte de leur mle caractre. Mais la mer, o les plus mauvais penchans, librescomme les flots qui les emportent, peuventse dvelopper en toute scurit et avec touteimpunit, l'imagination du romancier sesent plus l'aise; et si elle ne grandit pastoujours assez pour remplir l'espace immensequ'elle s'est ouvert devant elle, dumoins peut-elle esprer de trouver l d'autresobjets et d'autres aventures que desmœurs de convention et des intrigues deboudoir. La nouveaut, mme la plus vulgaire,n'est pas chose tellement communeen littrature, qu'on doive ddaigner de lachercher l o il est encore possible peut-trede la rencontrer.

I
LE CAF DE LA POINTE.

A l'endroit o s'lve aujourd'hui, un peu au-dessusdes eaux de la rade de la Pointe Pitre,l'angle du quai sur lequel est bti le vaste cafAmricain, il existait, il y a dix-huit ou vingt ansdj, une espce de grande buvette que frquentaientassiduement tous les anciens corsaireset les marins dsœuvrs de la colonie. Un vieuxpetit billard rp, dont le tapis avait d trevert, du temps o florissaient Magloire Plageet le gnral Richepanse1, occupait, sur sessix pieds peu prs gaux, une bonne moiti dela salle basse du logis. Autour de ce billarddemi-sculaire, gravitaient comme les satellitesd'un astre glorieux, quatre cinq tables encourbari, destines recevoir les verres, lescartes, et aussi les ds ronflans des habitus sdentaires;car c'tait le plus souvent aux ds queces messieurs s'amusaient jouer la consommationde la journe ou le montant de la dpense,dont la matresse de l'tablissement avait depuisplusieurs mois dbit leur compte particulier.

Cette autre belle limonadire de cet autre cafdu Bosquet, transplant aux Antilles, tait unegrosse et grande fille de couleur, aussi humainepour toutes ses pratiques, que toutes ses pratiquesparaissaient tre tendres pour elle. Assezpeu soucieuse du soin de sa fortune, mais trsporte s'accommoder philosophiquement dumtier qu'elle ne faisait gure que par nonchalance,elle se serait volontiers contente de nerien gagner sur sa clientelle, pourvu que sescliens eussent trouv le secret de la rjouir toutle long du jour et une bonne partie de la nuit.Peu lui importait que la consommation dont ellefaisait les avances ne ft que peu ou point paye.Ce qu'il fallait avant tout mamzelle Zirou2,c'tait du mouvement, de la confusion, et detemps autre mme, quelque peu de scandale.Avec de tels gots, et avec les chalands que safacile humeur lui avait assurs, on conoit quela vogue ne devait gure lui tre moins fidleque chacun de ses adorateurs. Aussi, fallait-ilvoir avec le souffle ravivant de la brise du soir,arriver en grondant, le flot de marins qui allaits'engouffrer dans le fond de ce port de relcheouvert l'ennui et au dsœuvrement de toutela journe! Le phnomne des mares n'offregure sur nos plages d'Europe, de spectacle pluscurieux que celui que prsentaient le flux et lereflux de toutes les pratiques de mamzelle Zirou,envahissant et vidant chaque minutecette salle de douce et joyeuse compagnie. Troisou quatre petits esclaves dcors du nom traditionnelde garons de l'tablissement, suffisaient peine alors au service ordinaire du caf de laPointe, car c'tait l le nom que les plaisans dulieu avaient eu la malignit de donner au noblecabaret, par allusion d'abord au nom du pays,ou la susceptibilit un peu ferrailleuse deshabitus, et peut-tre bien aussi, il faut le dire,par allusion la prodigieuse quantit de grossespointes que l'ivresse et la joie de tous les joursfaisait jaillir en gerbes phosphorescentes, de cefoyer d'esprit et de liqueurs spiritueuses.

Une nuit que les chaudes pluies et les ventsorageux de l'hivernage tourmentaient avec uneviolence inaccoutume les persiennes du Cafde la Pointe, et que la lueur des coups de tonnerrefaisait plir chaque instant les deuxvacillans quinquets, suspendus par deux boutsde corde au-dessus du billard depuis quelquetemps abandonn, trois jeunes marins demeursaprs la foule clipse, autour d'une table couverteencore de bouteilles vides et de verresfls, s'entretenaient paisiblement entr'eux,au bruit de la rafale, aux coups redoubls de lapluie et au roulement presque continu de lafoudre tincelante.—Assis depuis prs d'unedemi-heure auprs de mamzelle Zirou, surle canap qui lui servait de trne, je me disposais rentrer chez moi malgr la fureur de l'orage,lorsque la matresse de la maison que je croyaisdj endormie, me saisit brusquement par le braspour prvenir mon mouvement de retraite.Ecoutez! coutez, me dit-elle d'une voix touffe:Ils arrangent une grande affaire.

Ces mots d'avertissement prononcs avec lamystrieuse volubilit qui pouvait me donner lemieux l'ide de l'importance que je devais attacher un pareil appel, me firent comprendrela raison pour laquelle notre limonadire avaitfait jusque l si bien semblant de dormir pendantque les trois interlocuteurs, qu'elle coutait,s'imaginaient n'tre entendus de personne. Pourrpondre de mon mieux l'intention que venaitde m'exprimer si laconiquement mamzelleZirou, et, ma foi, au risque d'entrer de moitidans l'indiscrtion qu'elle avait dj commise,je feignis de me laisser aller comme elle auxlangueurs irrsistibles du sommeil, et j'abandonnainonchalamment ma tte sur le ct ducanap, oppos celui que la matresse de lamaison remplissait dj de toute l'ampleur deses robustes charmes.

Mais pour m'acquitter avec une vraisemblancesatisfaisante de mon rle d'endormi, il me fallut,quelque facile qu'il pt paratre d'ailleurs, faireencore plus que n'avait fait jusque l celle queje voulais imiter. De toute la beaut passe demamzelle Zirou, il n'tait rest qu'un œil la pauvre fille. Moi, pour faire aussi bien qu'elle,je fus donc oblig de fermer les deux yeux dontj'tais encore en possession, et a prs de cettediffrence toute matrielle, entre nos rles respectifsnous commenmes jouer fort passablementtous les deux notre petite scne somnolente.

Avec quelque scrupule cependant que je tinsse pousser jusqu'au bout le mrite de l'imitation,je ne fermai pas tellement mes doubles paupires,que je ne pusse examiner tout mon aise, laphysionomie de trois individus que, jusqu' cemoment, j'avais fort peu remarqus dans la fouledes chalands les plus assidus de la buvette. L'und'eux tait grand, svelte et brun.—C'tait celuiqui parlait le plus et qui semblait parler le mieuxet avec le plus d'autorit.—L'autre portait, surses paules larges et un peu votes, une figurecommune et riante qu'encadraient admirablementles touffes crpues d'une chevelure rousseet en apparence nglige depuis fort long-temps.—Letroisime, enfin, me parut avoir un de cesvisages et une de ces tournures que l'on ne voitjamais bien du premier coup d'œil, et qui ontbesoin d'tre tudis pour tre saisis et dfinis.Il n'tait, ce troisime individu, ni grand nipetit, ni brun ni blond, ni gros ni mince, etil pouvait passer nanmoins pour petit et grand,gros et maigre, blond et brun tout la fois.—Toutce que je sus alors sur son compte,c'est qu'il s'appelait ou qu'on l'appelait Jos etquelquefois frre Jos.

Je dormis fort peu, comme bien vous devez lepenser, quoique j'eusse l'air de dormir trs-profondment,et j'coutai beaucoup quoiqueje fisse semblant de ne rien couter.—Je croismme me rappeler aujourd'hui, que je me mis ronfler, pour mieux jouer mon rle et pourforcer les gens que j'espionnais de compte demi, avec mamzelle Zirou, parler plushaut afin de mieux nous faire entendre ce qu'ilsauraient sans doute t bien aises de ne confier personne.

Le grand jeune homme dont la mine releve etl'air d'aisance m'avaient d'abord frapp, quoiqu'ilne ft vtu, comme ses deux autres camarades,que d'une simple veste de drap bleu, disait aumoment o je commenai fermer les yeux et prter l'oreille la conversation:

—Vous savez tous les deux aussi bien quemoi, ce qui vient de me tomber bord et dansles mains. Le grand-pre, que j'tais venu relancerici dans son habitation, m'a fait la politessede dpasser le lit du vent, quinze joursjuste aprs mon arrive de France dans l'le.C'tait le seul parent qui me restt au monde,et sa succession est la premire marque d'affectionque j'aie jamais reue de lui.

—Le brave et digne homme! s'cria cesmots le gros marin aux cheveux roux. Lever songrand lof deux semaines, jour pour jour, aprsta rentre de cong au pays!… Il n'y a que lesparens des colonies qui soient capables d'uncoup de temps aussi beau!3

Le troisime causeur continua tenir les yeuxbaisss sur le plancher de la salle, sans adresserun seul mot de condolance l'hritier du vieilhabitant qui venait de mourir si propos et sipaternellement pour son petit-fils.

—Le grand jeune homme reprit en souriant:Quand tu auras fini tes lamentations, matre Bastringue,je rattraperai le fil de mon histoire,que tes interruptions m'ont fait larguer et rabbraquerdj dix ou douze fois pour le moins.On croirait, Dieu me pardonne, que tu as enviede pleurer mon cher grand-pre pour moi. Jesus alors que mon petit rousstre avait nommatre Bastringue, et ce sobriquet semblait avoirt tellement bien adapt sa physionomie,que je l'aurais presque trouv, je crois, de moi-mme,s'il m'avait fallu chercher plus long-tempsun nom de guerre ce gros vilain matelot.

—En s'excutant, comme il l'a fait de si bonnegrce, continua le beau garon, mon utile et vnrableaeul m'a colloqu, comme de juste et deraison, l'habitation de mes ayeux, qui valait cequ'on m'a dit depuis, soixante-douze quatre-vingtmille gourdes des colonies. Je l'ai lave lelendemain au prix de vingt-quatre mille gourdesrondes, un bon enfant d'ici, qui se trouvaitavoir du comptant sous le pouce.

—C'est bien peu, dit frre Jos, en relevantet laissant errer sur le plafond enfum ses petitsyeux d'un vert gristre, c'est bien peu, maiscependant c'est encore quelque chose que cela.

—C'est bien peu? rpliqua vivement matreBastringue. Mais tu n'entends donc pas qu'il t'adit vingt-quatre mille gourdes comptant, et quel'argent comptant vaut ici dix mille fois mieuxque l'argent la longue vue? Pour un savantqui a tudi dans les livres de messe et les catchismes,tu peux te vanter de connatre jolimentmal la partie des colonies.

Le jeune hritier, pour prvenir la rponsepeut-tre un peu acerbe que Jos se disposait faire la brusque apostrophe de Bastringue,prit ses deux amis par la

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