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Les trois pirates (2/2)

Les trois pirates (2/2)
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Title: Les trois pirates (2/2)
Release Date: 2018-10-13
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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LES
TROIS PIRATES

PAR
DOUARD CORBIRE,
AUTEUR DE
LE NGRIER.—LE BANIAN.—LES ASPIRANS, ETC.

II

PARIS
WERDET, LIBRAIRE-DITEUR,
49, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

1838

VII
RAPPORT DE MAITRE BASTRINGUE.
(Suite.)

Quand finalement nous fmes rendus aux environsde la cte de Guine, mon second, qui rglait ma place la route dont je n'avais pas lapratique, s'en vint m'avertir avec subordination,que je me trouvais rendu peu prs o j'avaisvoulu me rendre. Je lui demandai comment onpouvait appeler les parages o nous nous trouvionssur la carte marine. Il me rpondit: Capitaine,a peut s'appeler l'le du Prince.

—Et ne voit-on pas quelque chose au large?lui ripostai-je, pour voir ce qu'il riposterait lui-mme cette question. Quelque chose, vousm'entendez bien, les enfans; le quelque chosedont la sorcire m'avait souffl le mot, il y avaitdj deux ou trois mois.

—Mais, mon capitaine, me rpondit le second,on ne voit rien autre chose, sauf le respect queje vous dois, que l'le dont je viens d'avoir l'honneurde vous rciter le nom.

Il n'y avait pas deux minutes que je venais decauser de cette manire avec mon second, quin'entendait pas trop ce que je voulais lui dire,que la vigie du grand mt se mit crier: Navire!

—O, navire? que je demande en sautant immdiatementsur le pont, les cheveux tout couvillonnssur la tte.

—Sous le vent nous! l! capitaine, environtrois bonnes lieues, s'cria l'homme de lavigie.

—Est-il gros?

—Mais il parat entre les deux, ni trop gros,ni trop petit.

—Oui, entrelard? n'est-ce pas, l'aveugl! Etne vois-tu pas quelque chose ct de lui?

—Si, je crois effectivement voir quelque chosepas loin de lui; le soleil d'abord, et puis commequi dirait une espce ou une manire de pavillonembrum, qu'il aurait sur son arrire.

A ce mot d'avertissement que l'homme dela vigie croyait voir quelque chose sans compterle soleil qui lui crevait les yeux, je me distout d'un trait: ce quelque chose l ce ne peuttre que mon affaire; et je commande au timonnierqui tait la barre, de laisser arriver endpendant sur le navire qui se voyait sous levent nous et qui commenait torcher de latoile pour me laisser en plan le plus tt possible.Mais au bout de trois heures de chasse force,je vous engante le fuyard, et me v'l dans seseaux, par lui brler la moustache demi-portede pistolet d'aron. C'tait un brick-goletteun tant soit peu moins cors que leGnral-Sucre, qui sentait de prs la sueur dengre plein nez et faire mal au cœur, maisplaisir la bourse. Il fit d'abord semblant devouloir se prparer au combat. Ah mais, c'estl que je n'avais plus besoin de demander desides personne! Attrape, que je commandai, saler les ctes ce vil basardeur (marchand)d'esclaves. Tel fut mon seul discours l'quipage.En deux ou trois voles trs gentilles, ilen reut, ce pauvre bigre de brick-golette,dix fois plus qu'il ne pouvait en porter, tanten boulets, mitraille et biscayens, qu'en grappesde raisin, quartiers de melons, paquets deballes et autres ingrdiens de mme qualit suprieure.Tout craquait et dmnageait sonbord comme s'il avait eu des sacs de noix tombantesdans son grement et le tremblementdu tonnerre dans sa membrure. Par piti poursa carcasse et par humanit pour son capitaine,mon confrre, je voulus finir de causer aussihaut avec lui, et je manœuvrai l'aborder ladoucette de bout en bout, seule fin de le coulertout de suite pour ne pas le faire souffrir,ou de le forcer amener en grand son pavillonpour moi… Il amena comme de fait bienttson pavillon national, pavillon espagnol avecune bagatelle jaune au milieu la mode deson pays et de son prince. Les hommes de monquipage taient tous passs de fureur aprs cecombat pour rire, les coquins, vu que le ngrieren question avait os nous rsister enbrave et honnte homme. Ils criaient dj quej'avais le droit d'envoyer le monde de la prisepar dessus le bord et de ne garder de vivantque les peaux tannes (les ngres) qu'il avaitdans sa cale. Oui, je disais mes gens: vousavez raison. Le capitaine de ce ngrier s'estcomport en guerrier: il a mrit trop notreestime pour ne pas boire un coup le long deson bord, et prir comme le doit un hroscomme lui. Parez-vous en consquence le dbarquerpar-dessus le bastingage et sans palansni coup de sifflet d'honneur… Ah je l'auraisfait comme je le disais au moins, aussi vrai queje m'appelle par mon nom. Mais ne voil-t-ilpas qu' la minute mme o je lance un coupd'œil pas trop doux porte de gaffe, la figuredu capitaine du brick amarin, que je reconnaisdans le milieu des traits de sa face, le capitaineIturalde, mon propre oncle, celui-l mmeavec qui j'avais navigu pendant si long-temps,comme vous le savez!

Mes deux pauvres jambes cette reconnaissancesi invraisemblable, se mirent gigotter et craquer sous la lourdeur de mon corps, ni plusni moins que deux bigues avaries. J'appelai ausecours de mon mal au cœur, le petit Palanquinqui, en courant pour venir l'ordre, me demanda:

—Eh bien! mon capitaine, avez-vous reconnule vieux chrtien?

—Oui, Palanquin, dis-je l'enfant, endevenant plus blanc et plus ple que la chemiseque j'avais alors sur le dos. Ce capitaine, c'estton pre et mon oncle, et j'ai vritablementtrop peur qu'il ne me remette la physionomie.

Aussitt, l'enfant descend plus souple qu'unchat de cambuse dans notre entrepont, et, unpot de peinture verte la main, il remonte,l'instant d'aprs, plus vif que l'clair l'horizon,sur le pont, il commence par me repasserni plus ni moins sur la figure, et avec sa maindroite, une double ou triple couche de cettepeinture verte l'huile, qui tait reste bordpour barbouiller le dedans de nos pavois lamer. Ensuite, ce petit juif-errant, aprs m'avoirracastill de cette faon rustique, me dit: Simon pre nous reconnat avec ce gallipot l,il faudra, le cher homme, qu'il soit devenuplus fin d'esprit que je ne l'ai connu dans toutesa vie.

Et l'enfant m'ayant adress ces simples mots,se ramona lui-mme aussi le visage en dehorsavec la mme peinture, pour tromper commemoi l'œil de son pauvre pre, dans ce qu'ilpouvait avoir de plus cher et de plus abominableau monde.

Notre savonnage ainsi fait tous les deux,nous ne fmes plus trop embarrasss pour commencer faire la barbe un peu proprement aucapitaine Ituralde. Je lui commandai d'abord,en dguisant ma voix en amoroso, d'avoirpour moi l'amiti de me cder pour rien etrondo sa cargaison d'esclaves. Il me regarda aupremier moment avec l'air d'un hbt et d'unembt, mais sans m'adresser une seule parolede sa bouche ouverte en forme de gueule decaronade. Ce que voyant, j'ordonnai monmonde de mnager provisoirement la vie deshommes, et de transporter, nonobstant notrebord, tous les ngres radicalement et sans exception,du navire amarin. Jamais je n'avaisencore eu la satisfaction d'tre servi et obi bord de mon brick aussi bien que je le fus dans cetinstant de pillage et de contrebande. C'tait ladiscipline d'un btiment de guerre qui venaitde passer tout d'un coup, et comme un aimablecharme parmi mon quipage, pour filouterle chargement de mon malheureux oncle. L'ordrefut excut avec une subordination digned'un plus saint devoir, mais a vous aurait faitpiti de voir l'tat indcent de ces misrablesdeux cent quatre-vingts esclaves, sans souliers,sans chemises, sans bonnets et presque sansautre chose plus dcente encore que des soulierset la chemise. Mais ce qui vous aurait fendu lecœur en quatre, bien plus peut-tre que lamisre incomparable de ces esclaves, c'tait lafigure disloque que vous faisaient premirementmon oncle, et ensuite les gens de son quipage,en voyant leur cargaison deux pattes sans poils,dloger de la cale du brick-golette pour venirs'arrimer, de mme que des moutons sanslaine, sous les coutilles barbares du Gnral-Sucre.Non, jamais, au grand jamais, croyez-moisi vous voulez, je n'ai t aussi mortifique ce jour l, et pour ne rien vous cacherde ma btise, je vous confierai mme que jeme sentis deux grosses imbciles de larmes dgringolerde mes yeux sur la peinture verte quele petit Palanquin m'avait galipote avec unbouchon d'toupes sur le cuir de la face pourmieux me dguiser la vue de son respectablepre. Mais comme on dit, il fallait que le servicese ft et passt avant les larmes de ma faiblesseparticulire. Les deux cent quatre-vingtsnoirs une fois soulags d' bord du ngrier, jecrus dans ma conscience que la vengeance avaitt pousse assez loin au large de ma mauvaisehumeur naturelle; et j'adressai cette parole deconsolation au capitaine Ituralde, en contrefaisanttoujours, bien entendu, la voix de soncruel et cher neveu: Vous vous tes dfendu enbrave, et je vous reconnais pour ce que voustes. Consquemment, vous pouvez vous en retournero vous voudrez avec votre navire, moinsvotre cargaison. C'est ainsi qu'un homme commemoi sait rcompenser les bons enfans commevous! Jusqu'au revoir, mon brave!

Au lieu de reconnatre ma bont et de mefaire compliment de ma manire d'agir, savez-vousbien ce que mon oncle me rpondit poursa raison? Brigand, me dit-il, j'accepte la vie quetu me laisses; mais une seule condition, et avecle seul espoir d'en user pour te faire un jourtrangler selon la loi!…

La seule chose que je rpondis sa colre futceci: Je vous avais cru plus philosophe que cela,vil banian d'esclaves; mais vous tes un ingrat,voil tout, et pas un fichtre de plus. Je suis biensr, au surplus et en dfinitive, qu'allge commeelle l'est de son chargement, votre barque fileratrois nœuds de plus qu'auparavant, et c'estcomme cela que vous me remerciez de vousavoir donn trois nœuds de plus de marche?Allez, je vous abandonne votre noire ingratitude,et prenez garde d'chauffer inutilementvotre temprament et le mien, a peut fairemal aux sants dlicates.

Le cœur du matelot, ce qu'on prtend,est fait d'un bois joliment dur, mais nanmoins,il n'est pas fait de bois de fer. Quand je vis mononcle s'en aller en pagaie, avec son navire lgesur l'eau comme une bouffie (une vessie) jefis appeler Palanquin auprs de moi pour luidonner une leon de bons sentimens, et jelui dis: Vois donc, ton pauvre bigre de pre,comme il va en drive avec sa barque, et commeil a l'air raffal pour le moment! Alors,aprs avoir laiss sortir de ma personne cesgrosses paroles qui pesaient sur mon estomac,pire qu'un boulet de trente-six, je me mis pleurer comme un enfant, et l'enfant se mit,lui, de son bord, clater de rire, commeun homme endurci dans le malheur des autres.

L'innocent tait un fils bien dnatur, ainsique vous pouvez l'avoir dj observ; mais il estvrai de dire que ce n'tait pas moins un bonpetit rien-qui-vaille, pour le conseil et lesides.

Il me laissa perdre un demi-quart-d'heureenviron, en pleurs et en soupirs inutiles: lecœur me dbordait de chagrin en cet instant;aprs cela, Palanquin me voyant redevenir peu peu moins sensible la peine, me profra cediscours avec un air consolant qui semblait mepasser un mouchoir sur les yeux, pour en essuyerles purins.

—Vous tes mille fois trop bon, pour ne pasdire plus, capitaine Tafia, et c'est votre seuldfaut vous. Dans le petit coup de torchonque nous avons donn ce ngrier, vous voustes bellement patin, et je ne dis pas non;mais vous avez dans la marmelade du coup defeu, oubli une chose que je me suis heureusementrappele votre place. Pendant le transbardementdes esclaves, j'ai descendu, il fautvous dire, dans la grand'chambre de notre prise,pour mettre les quatre doigts et le pouce sur lesinstructions et les papiers que papa, le vieuxhypocrite, avait eu soin, comme d'habitude, decacher dans son secrtaire. Ses papiers et sesinstructions, les voil; intactibus; et c'est pourvous dire que je vous en ai encore par d'unebelle! Et de trois!…

—Lis-moi a tout de suite, et tout chaud, jete l'ordonne, dis-je sur l'heure et la minute aumalin singe. Il faut, entends-tu bien, provenancede sclrat en bas-ge, que je connaisse fondles instructions majeures de celui que la grcedu bon Dieu m'a pouss remplacer dans lacirconstance prsente.

Le petit misrable lut approchant ceci, ettrs couramment et d'une seule haleine, car ilavait le don de la lecture et de l'criture moule,le marmaillon.

Instructions suivre par le capitaine J. B.Ituralde dans son opration la cte del'etc. (le nom de la cte en question, n'y taitpas apostill). Le susdit capitaine, aprs avoirfait la traite au Nouveau-Calabar, se dirigerasur Porto-Rico, o il tchera d'attrir de nuitdans le mouillage le plus voisin de mon habitationde l'Est, dite du

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