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L'Illustration, No. 3738, 24 October 1914

L'Illustration, No. 3738, 24 October 1914
Category:
Author: Various
Title: L'Illustration, No. 3738, 24 October 1914
Release Date: 2018-10-26
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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L’ILLUSTRATION



Prix du Numéro: Un Franc. SAMEDI 24 OCTOBRE 191472ᵉ Année.—Nᵒ 3738.



LE TRICOT DU COMBATTANT
Dans toutes les familles françaises, grand’mères, jeunes filles, petites filles, tricotent la laine tout le jour en pensant à ces vaillants, parmi lesquelselles ont un fils, un frère ou un père, et qui vont avoir si froid, bientôt, dans leurs tranchées!
Dessin de J. Simont.

Pg 298

LES GRANDES HEURES


JOFFRE

Le généralissime… Qui de nous n’a senti lepoids formidable des responsabilités—équivalantà des grandeurs—que laisse tomber surles épaules de celui qui en est honoré ce terribleet long superlatif, déroulé comme uneligne de front? Le généralissime! Atlas portantle fardeau d’un pays, d’une nation… Immensemuraille faite d’un seul homme, auquel plusqu’à des armées entières il est interdit deplier… Bloc inébranlable et pensant. Rocherd’où à tout moment, sous la baguette de ladécision, doivent jaillir des sources…! Logicien,calculateur, algébriste, intendant, terrassier,créateur mobile, à chaque pas, d’une histoireet d’une géographie nouvelles, esprit de grandespace instantanément ramené, cerveau directeuret protecteur à un égal degré d’éveil et depuissance, maître foudroyant de la minute etde l’idée, l’une et l’autre initiale ou suprême,seul juge en premier et dernier ressort de l’offensiveou de la défensive, absolu dispensateurdes forces, des ressources et des existences…tout cela et plus encore… il doit l’être! avecune exigence, une abondance de moyens, unépanouissement large et sûr de dons et de facultés,un total de perfection si rare que l’on conçoitdifficilement l’homme exceptionnel capabled’incarner ce magnifique ensemble.

Il existe pourtant, et nous avons l’honneur,la chance et le bienfait de le posséder dans lapersonne de Joffre, commandant en chef de nosarmées.

Je l’ai vu seulement dans deux rapides entretiensque je voulus écourter encore, soucieuxde ménager le temps sacré de ce travailleursi riche, de ce Crésus de la réflexion pourlequel une minute est toujours le compriméd’une heure. C’était il y a quelques mois, avantla guerre, et j’ai gardé de ce souvenir une impressionqui ne passera pas.

Je trouvai cette belle, sage et grave figuremilitaire exactement à l’échelle du portrait queje m’en étais à la longue tracé.

Il est grand, robuste, solide, large d’épaules,et, tout de suite en venant à vous, d’un calme,d’une froideur, d’une espèce de paisible et immanentecertitude qui frappent et imposent.Quand le général entre, en simples habitsbourgeois,… rien qu’à la manière, à la qualitébouclée de son silence, à la détermination deson mutisme et à l’inexpression résolue de sonregard, avant qu’il ouvre la bouche et précisel’accueil de ses yeux qui m’ont paru bleu pâleet qui, même ouverts et lumineux de franchise,demeurent fermés sur tout ce qu’ils ont vu,contiennent et savent… à tous ces signes spéciauxon éprouve déjà l’irrésistible choc d’unepuissance accumulée et remontant très en arrièreà de lointaines distances… Joffre dégage,affirme la supériorité d’une Préparation. Duseul fait de le voir il résulte, en une seconde,avec une impérieuse évidence, qu’il est préparé.Non seulement préparé… prêt. Et rien n’estplus saisissant que la communication de confianceet de sécurité donnée par cet homme sipeu communicatif, à la voix moyenne, brève,pensive et douce. On devine, à l’entendre, qu’ildoit parler le moins possible et avec un trèspetit effectif de mots. La parole n’est pas sonexercice. Il s’en sert à regret et elle ne se manifestechez lui que sous les sobres dehors d’uneconcession. Il ne paraît pas tenir en estime leverbiage, le son flatteur de la phrase. Jamaispersonne ne s’est moins «écouté» que cetattentif toujours aux aguets de ce qu’il ne ditpas. Mais par contre comme il écoute! Commeil regarde et recueille! Il se montre, il se trahit,malgré lui, en perpétuel travail de pensée, suivantdes routes, ruminant des desseins, attaquantdes problèmes, alignant des colonnes,…d’hommes ou de chiffres, capté par des nécessitésprofondes qui le forcent dès lors à observerun intarissable silence… Et de là lui estéchu ce beau surnom rigide de Taciturne, quia la valeur historique d’un titre de noblesse.Il a passé sa vie jusqu’ici à se taire.

Pendant que nous bavardions, crédules etlégers, que nous menions le train de nos besognesintéressées et de nos plaisirs ou que nousnous épuisions en querelles, en luttes fratricides,lui, le Préparateur, il ne soufflait mot,il agissait, dans l’ombre sainte et grise del’étude, inaccessible, impénétrable, muet, sansque l’on pût dire au juste où se cachait la réclusionacceptée, recherchée, de ce bénédictindes armées, modeste et incomparable serviteurde la plus grande France. Car en dehors destechniciens et du personnel compétent de lamachine dont il était chargé d’assurer le meilleurfonctionnement, au delà de son entourageimmédiat et professionnel seul peut-être àmême de juger alors la capitale importance desservices qu’il rendait, le général, bien quepoussé à la hauteur de sa situation par la carrièrela plus brillante et la mieux remplie,n’était pas célèbre selon ses mérites. Claustrécomme en un Vatican dans les austères devoirsd’une existence presque monastique, on nel’avait pas beaucoup vu dans les décors deParis, aux réceptions chamarrées, parmi l’éclatdes cérémonies militaires. La foule, qui s’engoued’un visage heureux et satisfait, qui acclameune silhouette tout de suite reconnue etpréférée, n’avait pas appris dans un coup defoudre le nom de Joffre pourtant si simple,net, et si peu réfractaire à la mémoire. Mais onne l’ignorait cependant pas. Depuis longtempsce nom courait comme un magnifique bruit.Lentement d’abord, puis rapidement, sûrement,il s’amassait, se propageait, grandissait partous les soins que mettait à le tenir effacé celuiqui le portait et qui n’en était plus maître.Partout, en haut et en bas, on savait qu’il yavait quelque part, dans un coin bien gardé,un homme qui travaillait, accomplissant uneœuvre que l’on frémissait de sentir indispensable,gigantesque, nationale,… et que cethomme-là était précisément celui qui «en casde guerre»—par conséquent très tard!dans des années!… peut-être même jamais!…—auraitle commandement suprême de nosarmées,… serait le généralissime! C’étaittout. Mais cela déjà suffisait à tracer un assezjoli commencement d’auréole… Aussi, quand,un soir d’été, tout à coup, sans prévenir, laguerre éclata sur le monde, à la minute mis àsa place au plein jour du front de bataille,Joffre fut populaire, investi, dans un élan spontané,de la confiance et de l’amour de tous lesFrançais.

Voilà plus de deux mois qu’avec une suprématiesplendide de souplesse et de fermeté, dansdes conditions qui ne se sont jamais présentéesdepuis que l’on se bat sur la terre, il tient enéchec l’ennemi, le déchiquette, le grignote et leronge, ne lui mesurant çà et là de fausses etpassagères avances que pour le contraindre àreculer en désordre et le mener épuisé, là oùil veut le battre et en avoir raison. Cette premièreet catégorique expérience lui a valu l’admirationsans réserve de tous ceux, neutres ouintéressés, qui suivent la marche prévue etfatale du grandiose destin. Et nous, dans unetranquillité d’âme instinctive et réfléchie quiparvient à dominer nos angoisses, nous n’avonsnulle peine à faire crédit au Fabius en qui nousavons placé, comme en un lieu sûr, le trésorde nos espérances.

Oui, pour ma part, pas un matin, pas un soir,pas une heure, je ne commets le crime de douterdu chef qui guide nos soldats, même si c’estdans la nuit, et si je ne vois pas le cheminqu’ils font. Qu’importe! Je sais le point dedirection final. Il n’y en a qu’un. C’est làqu’aboutira, j’en ai l’indestructible foi, letenace et long effort de bronze dont est capableJoffre, autant qu’il le faudra, sans oscillations,sans arrêt, sans limite.

Je n’ai besoin que de me remettre devantles yeux l’inoubliable image du travailleur entrevu,cet air d’éternelle insomnie, triomphede la volonté, ce visage de méditation, ce frontderrière lequel tout se mobilise et se concentre,en un mot ce personnage de puissance et desimplicité, de sacrifice et de dévouement, d’orgueilpatriotique et d’abnégation personnelle,pour être tout de suite fortifié, mis en état dedéfense, retranché dans mes plus grands souhaits,et pour me dire que «l’organisateur»est là, qui fera ce qu’il faut. Quand je suistenté—car on a des crises de faiblesse—deme laisser surprendre par les patrouilles desvaines alarmes qui sans cesse rôdent autourde nous, alors je m’échappe, je cours du côtédu grand chef… je le rejoins au galop de mapensée… j’essaie de vivre près de lui, dans lerayon de son apaisement, au foyer même deson activité imperturbable et souveraine.

Après que je me le suis représenté pâlissantpendant des années sur des tables, noircissantles planchettes par centaines, possédant la topographiede la France et de l’Allemagne commepas un, sachant à fond l’anatomie des éternelschamps de bataille, ainsi qu’un médecin pourqui l’organisme de l’être humain n’a plus desecrets, ayant obtenu la science du joueur consomméprêt à s’asseoir devant l’échiquier oùse gagnent les parties décisives… je me plais,l’arrachant à cette austère existence d’isolementet de prodigieux labeur, à regarder legénéralissime dans la vie multiple, bouillonnante,épique—et pourtant toujours asservieaux rigueurs de la règle et de la méthode—oùil est aujourd’hui lancé à corps perdu et restantmaître de lui-même. Son ubiquité me confond.Partout sa présence m’est signalée. Ici,monté sur un fort cheval comme il en fallaitun à Du Guesclin, il reconnaît des positions à lalisière d’un bois… Là… dans une pièce close,entouré de ses officiers déférents et debout, ilest penché sur la carte, au fracas de la canonnade,avec le téléphone collé aux oreilles…A la quatrième vitesse de l’auto qui l’emporte,c’est lui qui file et disparaît là-bas, au loin decette grande route, reprise hier par son ordre,et de chaque côté de laquelle les morts lui présententencore à terre les armes… qu’ils n’ontpas lâchées… Ou bien il traverse une salled’ambulance adressant au passage à d’irrémédiablesmutilés un de ces mots simples et tonifiantsqui tombent sur leur fièvre avec la fraîcheurd’une croix sur une blessure… Ou bienil songe en quelque ferme aux vitres brisées,avec des poules dans les jambes et un pauvrechien perdu qui flaire sa botte. Ou bien il estdans un train et bondit d’un point de laFrance à l’autre, en faisant sans sourciller desdifférences de 300 kilomètres… Ou bien il està Paris… oui… quelquefois, rien qu’une heure…Pg 299Et déjà le voilà reparti… pour le front quil’attire et l’aimante.

Songez, au milieu de tout cela… songez alorsà l’emploi de sa journée, à son réveil, à sontravail, à la tension de son cerveau, de toutesses énergies nerveuses braquées vers la cibleet domptées, à son endurance nécessaire, à laqualité de sa flamme égale et inextinguible,songez à ce qu’est pour lui le court sommeiloccupé et haché, pendant lequel s’opère la cristallisationde l’attaque, et se précise le sensdu «mouvement»… demandez-vous de quelbéton, de quel inentamable ciment armé doitêtre faite son idée et construite sa résolution,sur quelle plate-forme doit reposer la piècelourde d’une confiance qu’il traîne partout aveclui, quelle que soit la route et sans que jamaiselle soit dételée et reste en arrière. Car ilest tenu de demeurer jusqu’au bout le fermedisciple de son plan, le croyant de sa détermination,du concept auquel il s’est arrêté. Pourcela il faut qu’il trouve, en plus, la force moinsaisée de s’abstraire de tout ce qui n’est pas sonbut… qu’il ne regarde rien des choses d’en dessouset même d’à côté, qu’il se couvre d’unecuirasse d’indifférence, qu’il se détourne et sedétache de ce qu’il voit, de ce qu’il entend etqui pourrait gêner la marche ou les évolutionsdu grand projet. Il sera donc en apparenceétranger aux émotions qui remplissent par instantde tristesse et d’horreur les autreshommes, même les plus durs,… insensible auxvilles qui s’écroulent, aux cathédrales qui s’embrasent,aux crimes, aux incendies, à tout cequi révolte la vue, broie le cœur et déconcertela raison… ne suivant au delà de la terrible nueque la rouge étoile inclinée déjà aux frontièresde l’avenir et piquée comme un petit drapeaudans la carte céleste de demain.

C’est seulement en de pareilles conditionsqu’il puisera, dans une âme sereine et subliméepar le devoir, la pure et tranquille autorité dedire à une certaine heure sans trembler, cesmots définitifs: «Aujourd’hui se faire tuer surplace plutôt que de reculer. Le salut de laFrance en dépend.»

Et le plus magnifique est qu’en s’exprimantavec cette exigence redoutable il sait qu’on lecroira parce qu’on le connaît, et que l’on obéira,sans marchander, en le prenant au mot. Cettedocilité sublime et joyeuse des armées prouvela valeur du Chef qui a su l’obtenir et qui saitla garder.

Henri Lavedan.


AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE

par Pierre Loti


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