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Fables de Florian

Fables de Florian
Category:
Author: Florian
Title: Fables de Florian
Release Date: 2018-11-08
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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FABLES
DE
FLORIAN,

MISES DANS UN NOUVEL ORDRE,

Revues, corrigées, et augmentées de plusieurs Fablesinédites, d'après les manuscrits autographes de l'Auteur;par L. F. Jauffret, éditeur de ses œuvresposthumes.
Je tâche d'y tourner le vice en ridicule,
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
La Font. Fables, liv. V, 1.

DE L'IMPRIMERIE DE GUILLEMINET.

A PARIS,
A LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE,
rue de la Harpe, no 117.

AN IX.

DE LA FABLE.

Il y a quelque temps qu'un de mes amis,me voyant occupé de faire des fables,me proposa de me présenter à un de sesoncles, vieillard aimable et obligeant,qui, toute sa vie, avait aimé de prédilectionle genre de l'apologue, possédaitdans sa bibliothèque presque tous les fabulistes,et relisait sans cesse La Fontaine.

J'acceptai avec joie l'offre de mon ami:nous allâmes ensemble chez son oncle.


Je vis un petit vieillard de quatre-vingtsans à-peu-près, mais qui se tenaitencore droit. Sa physionomie était douceet gaie, ses yeux vifs et spirituels; sonvisage, son souris, sa manière d'être,annonçaient cette paix de l'ame, cettehabitude d'être heureux par soi qui secommunique aux autres. On était sûr,au premier abord, que l'on voyait unhonnête homme que la fortune avait respecté.Cette idée faisait plaisir, et préparaitdoucement le cœur à l'attraitqu'il éprouvait bientôt pour cet honnêtehomme.

Il me reçut avec une bonté francheet polie, me fit asseoir près de lui, mepria de parler un peu haut, parce qu'ilavait, me dit-il, le bonheur de n'êtreque sourd; et, déjà prévenu par sonneveu que je me donnais les airs d'êtreun fabuliste, il me demanda si j'auraisla complaisance de lui dire quelques unsde mes apologues.

Je ne me fis pas presser, j'avais déjàde la confiance en lui. Je choisis promptementcelles de mes fables que je regardaiscomme les meilleures; je m'efforçaide les réciter de mon mieux, deles parer de tout le prestige du débit, deles jouer en les disant; et je cherchaidans les yeux de mon juge à deviner s'ilétait satisfait.

Il m'écoutait avec bienveillance, souriaitde temps en temps à certains traits,rapprochait ses sourcils à quelques autres,que je notais en moi-même pourles corriger. Après avoir entendu unedouzaine d'apologues, il me donna cetribut d'éloges que les auteurs regardenttoujours comme le prix de leur travail,et qui n'est souvent que le salaire de leurlecture. Je le remerciai, comme il melouait, avec une reconnaissance modérée;et, ce petit moment passé, nous commençâmesune conversation plus cordiale.

J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il,plusieurs sujets pris dans des fables anciennesou étrangères.

Oui, lui répondis-je, toutes ne sontpas de mon invention. J'ai lu beaucoupde fabulistes; et lorsque j'ai trouvé dessujets qui me convenaient, qui n'avaientpas été traités par La Fontaine, je neme suis fait aucun scrupule de m'en emparer.J'en dois quelques uns à Ésope, àBidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands,beaucoup plus à un Espagnol nomméYriarté, poète dont je fais grand cas, etqui m'a fourni mes apologues les plusheureux. Je compte bien en prévenir lepublic dans une préface, afin que l'on nepuisse pas me reprocher...

Oh! C'est fort égal au public, interrompit-ilen riant. Qu'importe à voslecteurs que le sujet d'une de vos fablesait été d'abord inventé par un Grec, parun Espagnol, ou par vous? L'important,c'est qu'elle sait bien faite. La Bruyèrea dit: Le choix des pensées est invention.D'ailleurs, vous avez pour vousl'exemple de La Fontaine. Il n'est guèrede ses apologues que je n'aie retrouvésdans des auteurs plus anciens que lui.Mais comment y sont-ils? Si quelquechose pouvait ajouter à sa gloire, ce seraitcette comparaison. N'ayez donc aucuneinquiétude sur ce point.

En poésie, comme à la guerre, ce qu'onprend à ses frères est vol, mais ce qu'onenlève aux étrangers est conquête.

Parlons d'une chose plus importante.Comment avez-vous considéré l'apologue?

A cette question je demeurai surpris,je rougis un peu, je balbutiai; et,voyant bien, à l'air de bonté du vieillard,que le meilleur parti était d'avouer monignorance, je lui répondis, si bas qu'ilme le fit répéter, que je n'avais pas encoreassez réfléchi sur cette question,mais que je comptais m'en occuper quandje ferais mon discours préliminaire.

J'entends, me répondit-il: vous avezcommencé par faire des fables; et, quandvotre recueil sera fini, vous réfléchirezsur la fable. Cette manière de procéderest assez commune, même pour des objetsplus importans. Au surplus, quandvous auriez pris la marche contraire,qui sûrement eût été plus raisonnable,je doute que vos fables y eussent gagné.Ce genre d'ouvrage est peut-être le seuloù les poétiques sont à-peu-près inutiles,où l'étude n'ajoute presque rien au talent,où, pour me servir d'une comparaisonqui vous appartient, on travaille, parune espèce d'instinct, aussi bien quel'hirondelle bâtit son nid, ou bien aussimal que le moineau fait le sien.

Cependant je ne doute point que vousn'ayez lu, dans beaucoup de préfacesde fables, que l'apologue est une instructiondéguisée sous l'allégorie d'uneaction: définition qui, par parenthèse,peut convenir au poème épique, à lacomédie, au roman, et ne pourrait s'appliquerà plusieurs fables, comme celles dePhilomèle et Progné, de l'Oiseaublessé d'une flèche, du Paon se plaignantà Junon, du Renard et duBuste, etc. qui proprement n'ont pointd'action, et dont tout le sens est renfermédans le seul mot de la fin; ou commecelles de l'Ivrogne et sa Femme, duRieur et des Poissons, de Tircis etAmarante, du Testament expliqué parÉsope, qui n'ont que le mérite assezgrand d'être parfaitement contées, etqu'on serait bien fâché de retrancher,quoiqu'elles n'aient point de morale.Ainsi cette définition, reçue de tous lestemps, ne me paroît pas toujours juste.

Vous avez lu sûrement encore, dansle très ingénieux discours que feu M. dela Motte a mis à la tête de ses fables,que, pour faire un bon apologue, ilfaut d'abord se proposer une vérité morale,la cacher sous l'allégorie d'uneimage qui ne péche ni contre la justesse,ni contre l'unité, ni contre la nature;amener ensuite des acteursque l'on fera parler dans un style familiermais élégant, simple mais ingénieux,animé de ce qu'il y a de plusriant et de plus gracieux, en distinguantbien les nuances du riant et dugracieux, du naturel et du naïf.

Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens:mais, quand on saura toutes cesfinesses, on sera tout au plus en état deprouver, comme l'a fait M. de la Motte,que la fable des deux Pigeons est unefable imparfaite, car elle péche contrel'unité; que celle du Lion amoureux estencore moins bonne, car l'image entièreest vicieuse1. Mais, pour le malheur desdéfinitions et des règles, tout le monden'en sait pas moins par cœur l'admirablefable des deux Pigeons, tout le monden'en répète pas moins souvent ces versdu Lion amoureux,

Amour, amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire, adieu prudence;

et personne ne se soucie de savoir qu'onpeut démontrer rigoureusement que cesdeux fables sont contre les règles.

[1] Œuvres de la Motte, discours sur la fable,tome IX, pag. 22 et suiv.

Vous exigerez peut-être de moi, enme voyant critiquer avec tant de sévéritéles définitions, les préceptes donnés surla fable, que j'en indique de meilleurs:mais je m'en garderai bien, car je suisconvaincu que ce genre ne peut être définiet ne peut avoir de préceptes. Boileaun'en a rien dit dans son Art poétique;et c'est peut-être parce qu'il avaitsenti qu'il ne pouvait le soumettre à seslois. Ce Boileau, qui assurément étaitpoète, avait fait la fable de la Mort etdu Malheureux en concurrence avec LaFontaine. J. B. Rousseau, qui était poèteaussi, traita le même sujet. Lisez dansM. d'Alembert2 ces deux apologuescomparés avec celui de La Fontaine;vous trouverez la même morale, la mêmeimage, la même marche, presque lesmêmes expressions; cependant les deuxfables de Boileau et de Rousseau sont aumoins très-médiocres, et celle de LaFontaine est un chef-d'œuvre.

[2] Histoire des membres de l'académie française,tome III.

La raison de cette différence nous estparfaitement développée dans un excellentmorceau sur la fable, de M. Marmontel3.Il n'y donne pas les moyensd'écrire de bonnes fables, car ils ne peuventpas se donner; il n'expose point lesprincipes, les règles qu'il faut observer,car je répète que dans ce genre il n'y ena point: mais il est le premier, ce mesemble, qui nous ait expliqué pourquoil'on trouve un si grand charme à lireLa Fontaine, d'où vient l'illusion quenous cause cet inimitable écrivain. «Nonseulement, dit M. Marmontel, LaFontaine a ouï dire ce qu'il raconte,mais il l'a vu, il croit le voir encore.Ce n'est pas un poète qui imagine, cen'est pas un conteur qui plaisante; c'estun témoin présent à l'action, et quiveut vous y rendre présent vous-même:son érudition, son éloquence, sa philosophie,sa politique, tout ce qu'il ad'imagination, de mémoire, de sentiment,il met tout en œuvre, de lameilleure foi du monde, pour vouspersuader; et c'est cet air de bonne foi,c'est le sérieux avec lequel il mêle lesplus grandes choses avec les plus petites,c'est l'importance qu'il attacheà des jeux d'enfans, c'est l'intérêt qu'ilprend pour un lapin et une belette, quifont qu'on est tenté de s'écrier à chaqueinstant, Le bon homme! etc.»

[3] Élémens de littérature, tome III.

M. Marmontel a raison: quand ce motest dit, on pardonne tout à l'auteur, onne s'offense plus des leçons qu'il nousfait, des vérités qu'il nous apprend; onlui permet de prétendre à nous enseignerla sagesse, prétention que l'on a tant depeine à passer à son égal. Mais un bonhomme n'est plus notre égal: sa simplicitécrédule, qui nous amuse, qui nousfait rire, le délivre à nos yeux de sasupériorité; on respire alors, on peuthardiment sentir le plaisir qu'il nousdonne; on peut l'admirer et l'aimer sansse compromettre.

Voilà le grand secret de La Fontaine,secret qui n'était son secret que parcequ'il l'ignorait lui-même.

Vous me prouvez, lui répondis-jeassez tristement, qu'à moins d'être unLa Fontaine il ne faut pas faire de fables;et vous sentez que la seule réponse à cetteaffligeante vérité c'est de jeter au feu mesapologues. Vous m'en donnez une fortetentation; et, comme dans les sacrificesun peu pénibles il faut toujours profiterdu moment où l'on se trouve en forces,je vais, en rentrant chez moi...

Faire une sottise, interrompit-il; sottisedont vous ne seriez point tenté, sivous aviez moins d'orgueil d'une part,et de l'autre plus de véritable admirationpour La Fontaine.

Comment! Repris-je d'un ton presquefâché, quelle plus grande preuve de modestiepuis-je donner que de brûler unouvrage qui m'a coûté des années de travail?Et quel plus grand hommage peutrecevoir de moi l'admirable modèle dontje ne puis jamais approcher?

Monsieur le fabuliste, me dit le vieillarden souriant, notre conversation pourravous fournir deux bonnes fables, l'unesur l'amour-propre, l'autre sur la colère.En attendant, permettez-moi de vous faireune question que je veux aussi habiller enapologue.

Si la plus belle des femmes, Hélènepar exemple, régnait encore à Lacédémone,et que tous les grecs, tous lesétrangers, fussent ravis d'admiration enla voyant paraître dans les jeux publics,ornée d'abord de ses attraits enchanteurs,de sa grace, de sa beauté divine, et puisencore de l'éclat que donne la royauté,que penseriez-vous d'une petite paysanneilote, que je veux bien supposer jeune,fraîche, avec des yeux noirs, et qui,voyant paraître la reine, se croirait obligéed'aller se cacher? Vous lui diriez:Ma chère enfant, pourquoi vous priverdes jeux? Personne, je vous assure, nesonge à vous comparer avec la reine deSparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde;comment vous vient-il dans la tête quel'on puisse songer à deux? Tenez-vous àvotre place. La plupart des Grecs nevous regarderont pas; car la reine est làhaut, et vous êtes ici. Ceux qui vous regarderont,vous ne les ferez pas fuir. Ily en a même qui peut-être vous trouverontà leur gré; vous en ferez vos amis,et vous admirerez avec eux la beauté decette reine du monde.

Quand vous lui auriez dit cela, si lapetite fille voulait encore s'aller cacher,ne lui conseilleriez-vous point d'avoirmoins d'orgueil d'une part, et de l'autreplus d'admiration pour Hélène?

Vous m'entendez; et je ne crois pasnécessaire, ainsi que l'exige M. de laMotte, de placer la moralité à la fin demon apologue.

Ne brûlez donc point vos fables, etsoyez sûr que La Fontaine est si divin,que beaucoup de places infiniment au-dessousde la sienne sont encore très-belles.Si vous pouvez en avoir une, je vous enferai mon compliment. Pour cela, vousn'avez besoin que de deux choses que jevais tâcher de vous expliquer.

Quoique je vous aie dit que je ne connaispoint de définition juste et précisede l'apologue, j'adopterais pour la plupartcelle que La Fontaine lui-même achoisie, lorsqu'en parlant du recueil deses fables il l'appelle,

Une ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l'univers.

En effet, un apologue est une espèce depetit drame: il a son exposition, sonnœud, son dénouement. Que les acteursen soient des animaux, des dieux, desarbres, des hommes,

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