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La dernière nuit de Don Juan

La dernière nuit de Don Juan
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Title: La dernière nuit de Don Juan
Release Date: 2018-11-10
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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EDMOND ROSTAND

LA DERNIRE NUIT
DE
DON JUAN

POME DRAMATIQUE EN DEUX PARTIES ET UN PROLOGUE

DIXIME MILLE

PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGNE FASQUELLE, DITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1921
Tous droits rservs.
Copyright 1921, by Eugne Fasquelle

Eugne FASQUELLE, diteur, 11, rue de Grenelle, PARIS

ŒUVRES D'EDMOND ROSTAND

Les Musardises, dition nouvelle, 1887-1893,posies, 35e mille1 vol.
Les Romanesques, comdie en 3 actes, en vers, 67e mille1 vol.
La Princesse Lointaine, pice en 4 actes, en vers, 71e mille1 vol.
La Samaritaine, vangile en 3 tableaux, en vers, 61e mille1 vol.
Cyrano de Bergerac, comdie hroque en 5 actes, en vers,527e mille1 vol.
L'Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 400e mille.1 vol.
Chantecler, pice en 4 actes, en vers, 170e mille.1 vol.
Le Vol de la Marseillaise, recueil des pomes critspendant la guerre, 25e mille1 vol.
La Dernire Nuit de Don Juan, pome dramatique en 9 partieset un prologue1 vol.
Chaque volume… 6 75
Un Soir Hernani, posie1 75
Discours de rception l'Acadmie franaise1 75

LA PREMIRE DITION
DU PRSENT OUVRAGE
se compose de
MILLE EXEMPLAIRES DE LUXE

DTAIL DU TIRAGE DE CETTE DITION:

Soixante-quinze exemplaires, numrots de 1 75,
sur papier imprial du Japon.

Cent vingt-cinq exemplaires, numrots de 76 200,
sur papier de Hollande la forme.

Huit cents exemplaires, numrots de 201 1000,
sur vlin teint pur fil Lafuma.

Les deux parties de cette pice taient entirementcrites avant la guerre.

Le prologue, reconstitu sur des brouillons fragmentairestrs raturs, ne peut tre considr que comme unebauche.

On a d, pour l'intelligence du drame, complter lesindications de scne du texte original. Celles de ces indicationsqui ne sont pas de la main de l'auteur ont tmises entre deux crochets.

PERSONNAGES

  • DON JUAN
  • LA STATUE DU COMMANDEUR
  • LE DIABLE
  • LE PAUVRE
  • SGANARELLE
  • L'OMBRE BLANCHE
  • LES MILLE ET TROIS OMBRES

PROLOGUE

On ne voit rien qu'un troit escalier vaguement clair, dont laspirale se perd en haut, et qui s'enfonce dans un gouffre. Unreflet vert et sulfureux clabousse les marches du bas.

Au lever du rideau, la Statue du Commandeur apparat, descendantd'un pas pesant. Elle tient par le bras Don Juan, magnifiquementcalme.

DON JUAN.
Lchez-moi le poignet, je descendrai tout seul.
[Il rcite un nom chaque marche.]
Ninon… Laure… Agns… Jeanne…
[On entend les plaintes d'un chien. Don Juan coute.]
Ah! tiens, mon pagneul
Qui me pleure. C'tait une admirable bte,
Monsieur.
[Il continue descendre.]
Armande… Elvire…
[Il s'arrte.]
Ah! souffrez qu'on s'arrte
Et, seigneur Commandeur, que, prtant, s'il vous plat,
Une oreille la voix du fidle valet
Qui me tenait l-haut tant d'honntes langages,
Je connaisse le cri de sa douleur.
LA VOIX DE SGANARELLE, [d'en haut.]
Mes gages!
DON JUAN, [ la Statue.]
Pourrais-je remonter, monsieur, quelques instants,
Pour lui payer, ce que je lui dois?
LA STATUE.
Oui. J'attends.
DON JUAN.
Mille grces.
[Il remonte l'escalier.]
LA STATUE, [seule.]
Reviendra-t-il?
DON JUAN, [redescendant.]
L, je suis quitte.
Il a le coup de pied dans le cul qu'il mrite.
LA STATUE.
Vous tes revenu?
DON JUAN.
Cela m'a fait du bien.
Ah! J'en brlerai mieux.
LA STATUE.
Vous n'avez peur de rien,
Don Juan. Et mon vieux cœur de porteur de cuirasse
Est sensible au courage. Allons, je vous fais grce.
Remontez.
DON JUAN.
Il fallait me le dire plus tt.
Mais je me sens happ par le bas du manteau.
Sur l'ourlet de brocart une griffe se pose.
Il est trop tard.
[A l'norme Griffe qui vient, en effet, de saisir le bord du manteau.]
Monsieur le Diable, je suppose?
[Un coq chante au loin.]
LA STATUE.
Don Juan, le jour va poindre et ce cri de mtal
M'oblige regagner dj mon pidestal.
Tchez de vous tirer de cette Griffe.
[La Statue remonte.]
DON JUAN.
Certe.
Mais veuillez, en sortant, laisser la tombe ouverte.
[Tirant doucement sur son manteau.]
Causons, Griffe. Il n'est pas, au fond, pour vous fcher
Que cet excellent marbre ait daign me lcher.
Accordez-moi cinq ans? ou dix? Dix, je prfre.
Il me reste l-haut pas mal de mal faire.
Ah! cela vous dcide? Entre nous, convenons
Que je n'ai sur ma liste, encor, que peu de noms.
C'est la peine avec moi, Griffe, de faire un pacte.
Je suis celui qui fait le plus commettre l'Acte,
Le meilleur rabatteur de votre chasse. Et puis,
—Allons, voyons, laissez ce manteau!—moi, je suis
Autre chose qu'un docteur Faust, qui ne demande
Qu'une bonne petite ouvrire allemande,
Et qui, navr d'avoir, le sot, fait un enfant,
Appelle au dnouement l'Ange qui le dfend!
Les doigts du spectre au bras m'ont marqu de cinq flammes
J'aimerais bien montrer ce tatouage aux femmes!
Lchez ce bout de drap, Seigneur! et j'irai loin.
Plus d'un sommeil d'Infante espagnole a besoin
Que j'aille le troubler dans son blanc moustiquaire.
tant le corrupteur, je suis votre vicaire.
Mais lchez donc!
[La Griffe se desserre et se retire.]
Enfin! Dix ans sont suffisants.
Votre Grce viendra me chercher dans dix ans.
Qu'elle compte sur moi: moi, je compte sur elle.
[Il remonte l'escalier, en rcitant, de marche en marche.]
Rose… Lise… Anglique… Armande…
[Et sa voix se perd. Il disparat. Aprs un moment, on l'entend quicrie:]
Hep! Sganarelle!

PREMIRE PARTIE

[Dix ans aprs. Un palais Venise. Une grande salle ouvertesur l'Adriatique, o plongent des degrs de marbre. Aumilieu, une table servie, claire par des flambeaux.]

SCNE PREMIRE

DON JUAN, SGANARELLE
DON JUAN.
Arabella… Lucinde… Isabelle… Isabeau…
SGANARELLE.
Les dix ans sont passs, monsieur.
DON JUAN.
Comme il fait beau!
Je viens du Grand Canal.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Sur l'eau rose et brune,
Chaque bateau trane un tapis, et la lagune,
Comme une Putiphar qui voit fuir un manteau,
Semble par son tapis retenir le bateau.
Mais, dans ce coin dsert, l'eau verte et plus sournoise
Sommeille sous un ciel de soufre et de turquoise,
Comme, avant mon passage, une glauque vertu.
J'ai toujours eu le got de l'eau qui dort. Sais-tu
Pourquoi l'Adriatique ce point m'intresse?
SGANARELLE.
Non.
DON JUAN.
Elle est marie.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Elle est Dogaresse.
Le Doge est son mari; moi, je suis son amant.
C'est moi qui te comprends, Lagune!
SGANARELLE.
videmment!
DON JUAN.
Je veux, pour qu'avec moi cette onde se dbauche
Lui jeter une bague, aussi… de la main gauche!
[Il lance la bague dans la mer.]
SGANARELLE, avec effroi.
Le rubis?
DON JUAN.
Non. L'anneau de verre.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Oui.
SGANARELLE.
Le sien?…
Celui de?… Mais alors?…
DON JUAN.
Oui.
SGANARELLE.
Fini?… Vieux?… Ancien?…
DON JUAN.
Venise!… Ah! la cit du fragile, c'est elle.
La colonne est en stuc, la pierre est en dentelle,
Le mur est en miroir, et la rue est en eau!
Et lorsque deux amants changent un anneau,
Cet anneau, Sganarelle, a l'esprit d'tre en verre!
SGANARELLE.
Les dix ans sont passs, et vous…
DON JUAN.
Je persvre.
SGANARELLE.
Ce soir?
DON JUAN.
Bal.
SGANARELLE.
Vous rentrez?
DON JUAN.
Non. Plus fort qu'Annibal,
Je profite de la victoire… aprs le bal!
SGANARELLE.
Monsieur, si l'heure vient, tant de belle insolence…
[Une horloge sonne.]
DON JUAN.
Quand on parle de l'heure, elle sonne.
SGANARELLE.
Oh!
DON JUAN.
Silence!
Du campanile coutons-la se dtacher.
SGANARELLE.
Le plaisir d'appeler campanile un clocher
Vaut-il que sous ce ciel, monsieur, on s'ternise?
DON JUAN.
J'aime les souliers blancs des filles de Venise,
Et, pour entremetteur, d'avoir un gondolier
Qui chante, fait des vers et devient familier.
Les dames de Venise usent d'un bain de cdre
Qui mettrait Hippolyte la merci de Phdre!
Venise est un endroit rempli d'occasions,
De rgates, de bals… et de processions.
J'aime Venise! Et puis, son lion me ressemble,
Au pied duquel un vol de colombes s'assemble,
Et qui renonce, avec un grand ddain amer,
Pour rgner sur l'amour, rgner sur la mer!
Oui, comme toi, voulant, Cit folle et profonde,
Vivre sur mon reflet, j'ai bti sur de l'onde!
SGANARELLE.
Cette ville est mortelle.
DON JUAN.
Et quand vous le seriez,
Ville o viennent finir tous les aventuriers
Qui veulent en mourant briser le plus beau verre,
Je me refuse fuir sous un ciel plus svre.
Une ville d'amour a vu mon premier jour,
Mon dernier jour doit voir une ville d'amour.
Une seule pitaphe est Don Juan permise:
Il naquit Sville et mourut Venise!
Ce que j'en dis, d'ailleurs, n'est que pour t'effrayer:
J'estime que le Diable a d nous oublier!
SGANARELLE.
Nous!
DON JUAN.
Non, tu n'en es pas, c'est vrai. Toi, tu hrites!
SGANARELLE.
Ah! de quoi?
DON JUAN.
De m'avoir approch. Tes mrites
Prendront prs des seigneurs un poids plus concluant
Quand tu diras: Je sors de chez monsieur Don Juan!
Quant aux dames…
SGANARELLE.
Quoi donc?
DON JUAN.
Ne crains pas les dtresses:
Tu trouveras toujours un matre… et des matresses.
SGANARELLE.
Des?…
DON JUAN.
Oui, mon cher. La femme, adorant mon reflet,
Quand Don Juan n'est pas l couche avec son valet!
Bon comptable indign des cœurs que j'ai fait battre,
Quel chiffre? Mille et…
SGANARELLE.
Trois. N'atteignons pas le quatre.
DON JUAN.
Je n'ai jamais t plus dispos et plus frais.
J'ai, pour mes billets doux cherchant quelques coffrets,
t voir les doreurs travailler dans leur bouge;
Et je me sens, ce soir, un cœur de laque rouge,
Avec des Chinois d'or dessus, comme ils en font.
Soupons! Tout est en or! Je vois ma vie au fond…
On dore tout ici, jusqu'aux cailles d'hutre!
Qui nous dit que le Diable existe encor, bltre?
Il est fini, disait dj Tertullien!
Je vois ma vie, au fond d'un parc italien,
Choir d'amour en amour comme de vasque en vasque!
Tu me prpareras mon pe et mon masque.
L'avenir m'appartient. Je vais…
UNE VOIX, trs loin.
Burattini!
DON JUAN.
Ces vieux cris de Venise ont un charme infini!
LA VOIX, [se rapprochant.]
Burattini!
DON JUAN.
La voix se trane dans l'espace.
SGANARELLE, [allant regarder une fentre.]
C'est le montreur de marionnettes qui passe.
DON JUAN.
Fais-le monter.
SGANARELLE, [faisant des signes au Montreur.]
Le vieux du quai des Esclavons.
DON JUAN.
Pulcinella! C'est lui! a y est! Nous l'avons!
Je vais souper en regardant Polichinelle,
Comme Trimalcion devant le pantin frle
Qu'il regardait danser en suant un noyau.
[Entre le Montreur, portant son attirail.]

SCNE II

DON JUAN, SGANARELLE, LE MONTREUR DE MARIONNETTES
LE MONTREUR, obsquieux, s'inclinant.
Burattini… Li far ballar
Montrant un parchemin.
Privileggio
SGANARELLE.
Quatre montants de bois, un vieux sac, un vieux store…
LE MONTREUR.
Casteletto. Permis de l'instaurer?
DON JUAN.
Instaure.
D'o es-tu?
LE MONTREUR, [installant son petit thtre.]
De partout. J'ai voyag partout.
Connu des crivains. Des artistes. Beaucoup.
J'avais pour spectateur monsieur Bayle en Hollande.
DON JUAN.
J'ai voyag moi-mme ainsi qu'une lgende.
Thtre o j'apprenais la vie et le bton,
Vous avez toujours l'air, avec votre fronton,
D'un petit temple grec mont sur des chasses.
L'enfance!
[Au Montreur.]
J'aimerais que tu te rapprochasses.
[Puis se parlant lui-mme.]
Je crois revoir encor, pour tendre un gobelet,
—N'oubliez pas Polichinelle, s'il vous plat!—
Le montreur soulever cette toile ternelle…
A Sganarelle.
Va-t'en. Laisse-moi seul avec Polichinelle.
[Sganarelle
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