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Derniers souvenirs d'un musicien

Derniers souvenirs d'un musicien
Category:
Author: Adam Adolphe
Title: Derniers souvenirs d'un musicien
Release Date: 2018-11-17
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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DERNIERS SOUVENIRS
D'UN MUSICIEN

PAR
ADOLPHE ADAM
MEMBRE DE L'INSTITUT

NOUVELLE ÉDITION

PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE AUBER, 3,PLACE DE L'OPÉRA

LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15,AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1871
Droits de reproduction et de traduction réservés

OUVRAGES
DE
ADOLPHE ADAM
Publiés dans la collection Michel Lévy

SOUVENIRS D'UN MUSICIEN1vol.
DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN1

CLICHY.—Impr. P. Dupont et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12.

DERNIERS SOUVENIRS
D'UN MUSICIEN

LA JEUNESSE D'HAYDN

I

Dans un joli petit village situé sur la frontière de l'Autriche,à quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus decent ans, un pauvre charron nommé Mathias Haydn.Ce brave homme n'était pas riche; mais ses désirs étaientsi bornés, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il possédait.Toute l'année il avait l'entretien des charrettes etgrosses voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussipeu fortunés que lui, le payaient bien rarement en espèces,mais ils fournissaient à ses besoins par des dons ennature pour prix de son travail. Une seule fois dans l'année,le père Haydn avait l'occasion de gagner quelquesflorins: c'était lorsque le comte de Harrach, seigneur duvillage, s'apprêtait à retourner à Vienne, à l'entrée del'hiver; il faisait alors remettre en état sa voiture devoyage, et le père Haydn n'était pas peu fier, quand la berlinedu comte venait se poster devant sa modeste bicoque,qu'il décorait alors du nom d'atelier de charronnage.Bien souvent il cherchait avec peine, et sans pouvoirla découvrir, quelle était la partie défectueuse de la voiturequi avait besoin de réparation. C'est que le comtede Harrach connaissait la pauvreté de notre charron, etque, lui devant protection comme à son vassal, il ne voulaitpas l'humilier et avait toujours l'air de lui donnercomme prix de son travail le secours annuel qui apportaitun peu d'aisance dans le ménage. Depuis quelquesannées le charron avait épousé une cuisinière du comte;celle-ci avait quitté le service lors de son mariage, maisn'avait pas oublié les bontés de son ancien maître.

Lorsque le père Mathias avait reçu de l'intendant lapetite somme qu'il croyait avoir gagnée, c'était grandefête dans la maison et je dirai presque dans le village.Allons! nous voilà riches à présent; dimanche, grandconcert, s'écriait le père Mathias, et le premier prélèvementqu'il faisait sur son pécule était pour aller à la villevoisine acheter les cordes de harpe qui manquaientdepuis quelque temps à son instrument favori.

Nous autres Français, nous avons peine à nous imaginerun petit charron d'un obscur village, cultivantl'instrument de Labarre et de Boscha; pour qui connaîtun peu les mœurs allemandes, cela n'a rien d'étonnant.

Le dimanche, après les offices, auxquels il avait assistéen sa qualité de sacristain de la paroisse, le père Mathiass'asseyait devant sa porte, et au grand contentementde ses voisins, il exécutait sur sa harpe tous lesmorceaux qu'il savait, et dont le nombre était malheureusementun peu restreint, parce qu'il n'avait guère lemoyen d'acheter de nouvelle musique. Il se serait mêmetrouvé fort embarrassé sans la complaisance d'un de sescousins, Frank, maître d'école à Naimbourg. Ce cousinlui prêtait quelques pièces de musique. Il se hâtait de lescopier, et les ajustait assez adroitement pour son instrument.Sa femme avait une assez jolie voix; lui-mêmepossédait une voix de ténor agréable, et souvent ils exécutaientdes mélodies nationales, que leur instinct musical,si naturel aux gens de leur pays, leur faisait sur-le-champarranger à deux voix, avec une bonne dispositiond'harmonie. Il était bien rare qu'il ne se rencontrâtpas, dans la foule réunie pour les entendre, un amateurpour improviser une basse sur ces deux parties, et letrio se trouvait au complet.

Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notrecharron vit avec surprise son petit Joseph, à peine âgéde trois ans, venir gravement se poster à côté de lui,armé de deux petits morceaux de bois ramassés parmiles copeaux de son père, et que son imagination d'enfantlui représentait comme une parfaite imitation d'unviolon et de son archet. Le père ne fit pas d'abord tropattention à cette singerie d'enfant; mais à peine eut-iljoué quelques mesures, qu'il ne put s'empêcher de riredu sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petitJoseph. En effet, l'enfant, frottant avec la gravité d'unmaître de chapelle, ses deux planchettes l'une contrel'autre, comme s'il eût en réalité tenu un instrument,indiquait parfaitement la mesure, de la tête et du pied.Il n'en fallut pas davantage au père pour reconnaîtreles dispositions de l'enfant pour la musique; et, de cemoment, il s'appliqua à cultiver ce goût naturel. Lesprogrès du petit Joseph furent rapides: il n'y avait pasde jeux ni d'amusements qui l'intéressassent autant queses leçons de musique; au bout d'une année, il lisait sapartie de chant à livre ouvert; l'année suivante, sonpère lui avait acheté une petite harpe, et le concert defamille s'était augmenté d'un nouvel exécutant, faisantsa partie avec une précision et une régularité parfaites.

Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et sonpère n'ayant pas cessé de le faire travailler la musique,son goût naturel pour cet art était devenu une passion.Les exercices de son âge n'avaient nul attrait pourlui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon,et, sans maître, l'enfant avait deviné le mécanisme decet instrument, sur lequel il jouait toutes sortes d'airs,improvisant souvent une partie en tenues, pendant quesa voix se mêlait à celles de son père et de sa mère.

Un dimanche, une chaise de poste s'arrête à l'entréedu village, un étranger en descend; il demande un charronpour visiter sa voiture. On le conduit à la demeuredu père Mathias. C'était l'heure de l'office. Le petit Josephétait seul à la maison. Il prie l'étranger d'attendrele retour de son père qui ne peut tarder à rentrer,et la conversation s'engage entre l'enfant et le voyageur.«A qui est cette harpe? dit avec surprise ce dernier.

—C'est à papa, dit l'enfant.

—Et qu'en fait-il? reprend l'étranger.

—Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: dequel pays venez-vous donc pour ignorer ce qu'on faitd'une harpe? Tenez, je vais vous le montrer, moi. Et ilva prendre sa petite harpe que son hôte n'avait pas encoreaperçue, et se met à lui jouer tout son répertoire.

—Mais, c'est très-bien, cela! lui dit l'étranger deplus en plus surpris.

—Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disantces mots, il avait tiré un rouleau de papier réglé desa poche.

—Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'estune messe en musique. Voyons, quelle partie voulez-vousque je vous chante?

—Oh! celle que tu voudras ou plutôt celle que tuseras en état de déchiffrer.

—Je peux les déchiffrer toutes, et même les jouersur mon violon, tenez, écoutez plutôt.

—Et l'enfant exécute la partie de premier dessussans faire une faute. L'étranger l'attire entre ses genoux:

—Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montré tout cela?

—C'est papa.

—Ton père est donc musicien? il n'est donc pascharron?

—Pourquoi donc cela? répond l'enfant; est-ce qu'iln'est pas permis d'être charron et musicien? mais moije ne serai que musicien, je ne veux pas être charron,cela fait perdre trop de temps.

—Veux-tu venir avec moi à Vienne? dit l'étranger,charmé de la vivacité des reparties du petit Joseph.

—Non, répond l'enfant, papa ne pourrait plus medonner mes leçons de musique.

—Oh! qu'à cela ne tienne, je t'emmènerai dans unendroit où tu feras de la musique toute la journée; turecevras des leçons de violon, de clavecin, de chant,de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une bellerobe rouge le dimanche, et tu chanteras à l'église deSaint-Stéphan.

—Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avecjoie, partons à l'instant.

—Un moment, dit l'étranger: il faut au moins queton père consente à se séparer de toi.—L'enfant rougit,il baisse la tête, ses yeux se remplissent de larmes.

—Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vousn'emmènerez pas non plus papa et maman?

—Avec la meilleure volonté du monde, c'est impossible,répond l'étranger en riant. Tu conçois bien,mon petit ami, que je ne peux pas faire recevoir tonpère et ta mère, à la maîtrise comme enfants de chœur.

Le petit Joseph se met alors à fondre en pleurs; ilne peut se faire à l'idée de se séparer de son père etde sa mère. Mais l'étranger le rassure petit à petit, illui fait entrevoir une si riante perspective, un avenirsi rempli de musique (et ce mot est l'équivalent debonheur pour l'enfant), que bientôt ses larmes cessentde couler, il ne rêve plus qu'au plaisir du voyage, et ilavait ses petites mains passées autour du cou de l'étrangeret l'embrassait tendrement, quand le père Mathiasrentre, accompagné de sa femme.

—Papa! papa! s'écria le petit Joseph en l'apercevant,je t'en prie, laisse-moi aller à Vienne; voilà unmonsieur qui va m'emmener avec lui.—Le père necomprend rien à cette exclamation, mais l'étranger selève:

—Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter,je suis maître de chapelle de l'église de Saint-Stéphande Vienne; le hasard m'a fait connaître les brillantesdispositions de votre petit bonhomme. Si vous yconsentez, je le fais admettre à la maîtrise où il recevraune bonne éducation, et en particulier je mettrai tousmes soins à lui donner un talent distingué.

Une pareille proposition ne pouvait qu'être agréableau père Mathias. Il voyait avec chagrin venir le momentoù il serait forcé de faire apprendre un métier à sonfils, n'ayant pas les moyens de lui donner de l'instruction;il remercia l'étranger et consentit à tout. Mais ense retournant, il vit sa femme qui pleurait à l'annoncedu départ de son fils bien-aimé.

—Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un tonde doux reproche, es-tu donc si peu raisonnable det'affliger de ce qui doit faire le bonheur de notre pauvrepetit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il resteavec nous? Un pauvre charron comme son père, etpeut-être, après moi, le sacristain de la paroisse, tandisqu'avec les leçons qu'il va recevoir, il peut être un jourun artiste habile, la gloire de son pays, la consolation denos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonneMarie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur lataille arrondie de sa femme, nous ne resterons paslongtemps seuls, notre famille va bientôt s'augmenter,et tous nos enfants ne pourront pas toujours rester avecnous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux nous enséparer de bonne heure.

Tout cela était certes fort raisonnable; mais on raisonnerarement avec son cœur et surtout avec un cœurde mère. Marie finit cependant par céder, et quelquedouloureuse que cette séparation fût pour elle, elle yconsentit dans l'intérêt de son enfant. Elle obtint pourtantque l'étranger ne partirait que le lendemain. Lesoir, le concert de famille eut lieu comme à l'ordinaire,moins la gaîté qui y présidait d'habitude. La présencede l'étranger avait électrisé le petit Joseph: il joua duviolon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamaisfait. Reutter paraissait enchanté de son nouvelélève; le père Mathias rêvait le plus bel avenir pourson fils; mais la pauvre mère ne pouvait entendre sansune douleur secrète cette voix si jeune, si tendre, quine se marierait plus à la sienne, et des pleurs inondaientson visage et contrastaient singulièrement avec la figurejoyeuse et naïve du petit Joseph. Il ne voyait plus ence moment que le bonheur de pouvoir se donner toutentier à l'étude de la musique. Ah! c'est que les enfantsne peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ilsen sont aimés! Cependant, le lendemain, au momentdu départ, bien des larmes furent versées de part etd'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure,que Marie était encore agenouillée dans un coin de sachambre, appelant les bénédictions du Ciel sur le pauvrepetit voyageur. Le père Mathias avait aussi le cœurbien gros. Machinalement il s'était mis à l'ouvrage, etil essayait de chanter pour ne pas laisser voir son chagrin;mais, malgré lui, toutes les mélodies qui lui venaientétaient graves et tristes, et cependant la voitureroulait toujours, et le petit Joseph, séduit par la variétédes objets qui s'offraient à sa vue pour la première fois,était redevenu gai et insouciant, comme on l'est à sonâge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissaitétaient tous gais et vifs. C'est tout simple: le tempsétait magnifique, la campagne riante, le soleil splendide;Joseph avait à peine neuf ans; il roulait dans une bonnevoiture; il marchait vers l'inconnu: à son âge, il n'enfaut pas tant pour être parfaitement heureux. A peineaurait-il songé à ceux qu'il quittait, si un cahot, en lejetant sur son voisin, ne lui eût fait sentir quelquechose de dur dans sa veste; il porta vivement la mainà sa poche, et en retira un petit papier où était cettesuscription:

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