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Connaissance de la Déesse

Connaissance de la Déesse
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Author: Fabre Lucien
Title: Connaissance de la Déesse
Release Date: 2018-11-20
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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LUCIEN FABRE

CONNAISSANCE

DE

LA DÉESSE

Avant-propos

de

PAUL VALÉRY

PARIS

SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE

10, RUE DE L'ODÉON, 10

1920


Table


AVANT-PROPOS

Un doute a disparu de l'esprit depuis quelquequarante années. Une démonstration définitivea rejeté parmi les rêves l'antique ambitionde la quadrature du cercle. Heureux les géomètres,qui résolvent de temps à autre, tellenébuleuse de leur système; mais les poètes lesont moins: ils ne sont pas encore assurés del'impossibilité de quarrer toute pensée dans uneforme poétique.

Comme les opérations qui conduisent ledésir à se construire une figure de langage,harmonieuse et inoubliable, sont très secrèteset très composées, il est permis encore,—etil le sera toujours,—de douter si la spéculation,l'histoire, la science, la politique, la morale,l'apologétique (et, en général, toutes lessujettes de la prose), ne peuvent prendre pourapparence, l'apparence musicale et personnelled'un poème. Ce ne serait qu'une affaire de talent:nulle interdiction absolue. L'anecdote etsa moralité, la description et la généralisation,l'enseignement, la controverse,—je ne voispas de matière intellectuelle qui n'ait été aucours des âges, contrainte au rythme, et soumisepar l'art à d'étranges,—à de divinesexigences.

Ni l'objet propre de la poésie, ni les méthodespour le joindre n'étant élucidés, ceux qui lesconnaissent s'en taisant, ceux qui les ignorenten dissertant, toute netteté sur ces questions demeureindividuelle, la plus grande contrariétédans les opinions est permise, et il y a, pourchacune d'elles, d'illustres exemples, et desexpériences difficiles à contester.

À la faveur de cette incertitude, la productionde poèmes appliqués aux sujets les plus diverss'est poursuivie jusqu'à nous; même, les plusgrandes œuvres versifiées, les plus admirables,peut-être, qui nous aient été transmises, appartiennentà l'ordre didactique ou historique. Lede Natura Rerum, les Géorgiques, l'Enéide, laDivine Comédie, la Légende des Siècles... empruntentune partie de leur substance et deleur intérêt à des notions que la prose la plusindifférente aurait pu recevoir. On peut les traduiresans les rendre tout insignifiants. Il étaitdonc à pressentir qu'un temps viendrait où lesvastes systèmes de cette espèce céderaient à ladifférenciation. Puisqu'on peut les lire de plusieursfaçons indépendantes entre elles, ou lesdisjoindre en moments distincts de notre attention,cette pluralité de lectures devait conduirequelque jour à une sorte de division du travail.(C'est ainsi que la considération d'un corpsquelconque a exigé dans la suite des temps ladiversité des sciences.)

On voit enfin, vers le milieu du XIXe siècle,se prononcer dans notre littérature, une volontéremarquable d'isoler définitivement la Poésie,de toute autre essence qu'elle même. Une tellepréparation de la poésie à l'état pur avait étéprédite et recommandée avec la plus grandeprécision par Edgar Poë. Il n'est donc pasétonnant de voir commencer dans Baudelairecet essai d'une perfection qui ne se préoccupeplus que d'elle-même.

Au même Baudelaire appartient une autreinitiative. Le premier parmi nos poètes, ilsubit, il invoque, il interroge la Musique. ParBerlioz et par Wagner, la musique romantiqueavait recherché les effets de la littérature.Elle les a supérieurement obtenus; ce qui estaisé à concevoir, car la violence, sinon la frénésie,l'exagération de profondeur, de détresse,d'éclat ou de pureté qui étaient dansle goût de ce temps-là, ne se traduisent guèredans le langage sans entraîner avec elles biendes niaiseries et des ridicules insolubles dansla durée; ces éléments de ruine sont moinssensibles chez les musiciens que chez les poètes.C'est, peut-être, que la musique emporte avecelle une sorte de vie qu'elle nous impose parle physique, tandis que les monuments de laparole nous demandent, au contraire, de la leurprêter...

Quoi qu'il en soit, une époque vint pour lapoésie, où elle se sentit pâlir et défaillir devantles énergies et les ressources de l'orchestre. Leplus riche, le plus retentissant poème de Hugoest très loin de communiquer à son auditeurces illusions extrêmes, ces frissons, ces transports;et dans l'ordre quasi-intellectuel, cesfeintes lucidités, ces types de pensée, ces imagesd'une étrange mathématique réalisée, quelibère, dessine ou fulmine la symphonie; etqu'elle exténue jusqu'au silence, ou qu'elleanéantit d'un seul coup, laissant après elledans l'âme l'extraordinaire impression de latoute-puissance et du mensonge... Jamais,peut-être, la confiance que les poètes placentdans leur génie particulier, les promesses d'éternitéqu'ils ont reçues dès la jeunesse du mondeet du langage, leur possession immémoriale dela lyre, et ce premier rang qu'ils se flattentd'occuper dans la hiérarchie des serviteurs del'univers, n'ont paru si précisément menacés.Ils sortaient accablés de concerts. Accablés.—éblouis:comme si, dans le septième ciel transportéspar une cruelle faveur, on ne les eutravis jusqu'à cette altitude que pour qu'ils connussentune lumineuse contemplation de possibilitésinterdites et de merveilles inimitables.Plus aigües et plus incontestables sentaient-ilsces délices impérieuses, plus la souffrance deleur orgueil était présente et désespérée.

L'orgueil les conseilla. Il est chez les hommesde l'esprit, une nécessité vitale.

À chacun selon sa nature, il souffla doncl'âme de la lutte,—étrange lutte intellectuelle;tous les moyens de l'art des vers, tous les artificesde rhétorique et de prosodie connus furentrappelés; maintes nouveautés sommées de seproduire à la conscience surexcitée.

Ce qui fut baptisé: le Symbolisme se résumetrès simplement dans l'intention commune àplusieurs familles de poètes (d'ailleurs ennemiesentre elles), de «reprendre à la Musique, leurbien». Le secret de ce mouvement n'est pasautre. L'obscurité, les étrangetés qui lui furenttant reprochées; l'apparence de relations tropintimes avec les littératures anglaise, slave ougermanique; les désordres syntaxiques, lesrythmes irréguliers, les curiosités du vocabulaire,les figures continuelles—tout se déduitfacilement sitôt que le principe est reconnu.C'est en vain que les observateurs de ces expériences,et que ceux mêmes qui les pratiquaient,s'en prenaient à ce pauvre mot de symbole. Ilne contient que ce que l'on veut: si quelqu'unlui attribue sa propre espérance, il l'y retrouve!—Maisnous étions nourris de musique, etnos têtes littéraires ne rêvaient que de tirer dulangage presque les mêmes effets que les causespurement sonores produisaient sur nos êtresnerveux. Les uns, Wagner; les autres chérissaientSchumann. Je pourrais écrire qu'ils leshaïssaient. À la température de l'intérêt passionné,ces deux états sont indiscernables.

Un exposé des tentatives de cette époque demanderaitun travail systématique. Rarementplus de ferveur, plus de hardiesse, plus de recherchesthéoriques, plus de savoir, plus depieuse attention, plus de disputes ont été, ensi peu d'années, consacrés au problème de labeauté pure. L'on peut dire qu'il fut abordé detoutes parts. Le langage est chose complexe:sa multiple nature permettait aux chercheurs ladiversité des essais. Certains, qui conservaientles formes traditionnelles du vers français,s'étudiaient à éliminer les descriptions, les sentences,les moralités, les précisions arbitraires;ils purgeaient leur poésie de presque tous ceséléments intellectuels que la musique ne peutexprimer. D'autres donnaient à tous les objetsdes significations infinies qui supposaient unemétaphysique cachée. Ils usaient d'un délicieuxmatériel ambigu. Ils peuplaient leurs parcs enchantéset leurs sylves évanescentes d'une faunetout idéale. Chaque chose était allusion; rienne se bornait à être; tout pensait, dans cesroyaumes ornés de miroirs; ou, du moins,tout semblait penser... Ailleurs, quelques magiciensplus volontaires et plus raisonneurs,s'attaquaient a l'antique prosodie. Il y en avaitpour qui l'audition colorée et l'art combinatoiredes allitérations paraissaient ne plus avoir desecrets; ils transposaient délibérément les timbresde l'orchestre dans leurs vers: ils ne s'abusaientpas toujours. D'autres retrouvaient savammentla naïveté et les grâces spontanées del'ancienne poésie populaire. La philologie, laphonétique étaient citées aux débats éternels deces rigoureux amants de la Muse.

Ce fut un temps de théories, de curiosités,de gloses et d'explications passionnées. Unejeunesse assez sévère repoussait le dogme scientifiquequi commençait de n'être plus à la mode,et elle n'adoptait pas le dogme religieux qui n'yétait pas encore; elle croyait trouver dans leculte profond et minutieux de l'ensemble desarts une discipline, et peut-être une vérité, sanséquivoque. Il s'en est fallu de très peu qu'uneespèce de religion fut établie... Mais les œuvresmêmes de ce temps-là ne trahissent pas positivementces préoccupations. Tout au contraire,il faut observer avec soin ce qu'elles interdisent,et ce qui cessa de paraître dans les poèmes,pendant cette période dont je parle. Il sembleque la pensée abstraite, jadis admise dans levers même, étant devenue presque impossibleà combiner avec les émotions immédiates quel'on souhaitait de provoquer à chaque instant;exilée d'une poésie qui se voulait réduire à sonessence propre; effarouchée par les effets multipliésde surprise et de musique que le goûtmoderne exigeait, se soit transportée dans laphase de préparation et dans la théorie du poème.La philosophie, et même la morale, tendirent afuir les œuvres pour se placer dans les réflexionsqui les précèdent. C'était là un très véritable progrès.La philosophie, si l'on en déduit les chosesvagues et les choses réfutées, se ramène maintenantà cinq on six problèmes, précis en apparence,indéterminés dans le fond, niables àvolonté, toujours réductibles à des querelleslinguistiques, et dont la solution dépend de lamanière de les écrire. Mais l'intérêt de ces curieuxtravaux n'est pas si amoindri qu'on pourraitle penser: il réside dans cette fragilité etdans ces querelles mêmes, c'est-à-dire dans ladélicatesse de l'appareil logique et psychologiquede plus en plus subtil qu elles demandent qu'onemploie; il ne réside plus dans les conclusions.Ce n'est donc plus faire de la philosophie qued'émettre des considérations même admirablessur la nature et sur son auteur, sur la vie, surla mort, sur la durée, sur la justice... Notrephilosophie est définie par son appareil, et nonpar son objet. Elle ne peut se séparer de sesdifficultés propres, qui constituent sa forme:et elle ne prendrait Ia forme du vers sans perdreson être, ou sans compromettre le vers. Parleraujourd'hui de poésie philosophique (fût-ce eninvoquant Alfred de Vigny, Leconte de Lisle,et quelques autres), c'est naïvement confondredes conditions et des applications de l'esprit incompatiblesentre elles. N'est-ce pas oublier quele but de celui qui spécule est de fixer ou de créerune notion,—c'est-à-dire un pouvoir et uninstrument de pouvoir, cependant que le poètemoderne essaye de produire en nous un état, etde porter cet état exceptionnel au point d'unejouissance parfaite?...

Tel, à un quart de siècle de distance, et séparéde ce jour par un abîme d'événements,m'apparaît dans l'ensemble le grand dessein dessymbolistes. Je ne sais ce que l'avenir retiendrade leurs multiformes efforts, lui qui n'est pasun juge nécessairement lucide et équitable. Pareillestentatives ne vont point sans audaces,sans risques, sans cruautés exagérées, sans enfantillages...La tradition, l'intelligibilité, l'équilibrepsychique, qui sont les victimes ordinairesdes mouvements de l'esprit vers son objet, ontquelquefois souffert de notre dévotion à la pluspure beauté. Nous fûmes ténébreux quelquefois:et quelquefois puérils. Notre langage nefut pas toujours aussi digne de louanges et dedurée que notre ambition le souhaitait; et nosinnombrables thèses peuplent mélancoliquementles doux enfers de notre souvenir... Passeencore pour les œuvres, passe pour les opinionset les préférences techniques. Mais notreidée elle-même, notre souverain bien, ne sont-ilsplus maintenant que de pâles éléments del'oubli? Faut-il périr à ce point? comment périr,ô camarades?—Qu'est-ce donc qui a si secrètementaltéré nos certitudes, atténué notrevérité, dispersé nos courages? A-t-on fait cettedécouverte que la lumière puisse vieillir? Etcomment se peut-il (c'est ici le mystère), queceux qui vinrent après nous, et qui s'en ironttout de même, rendus vains et désabusés parun changement tout semblable, aient eu d'autresdésirs que les nôtres, et d'autres dieux?Il nous apparaissait si clairement qu'il n'y avaitpas de défaut dans notre idéal! N était-il pasdéduit de toute l'expérience des littératures antérieures?N'était-ce pas la fleur suprême etmerveilleusement retardée, de toute la profondeurde la culture?

Deux explications de cette espèce de ruine seproposent. On peut penser, d'abord, que nousétions les simples victimes d'une illusion spirituelle.Elle dissipée, il ne nous resterait plusque la mémoire d'actes absurdes et d'une passioninexplicable... Mais un désir ne peut pasêtre illusoire. Rien n'est plus spécifiquementréel qu'un désir, en tant que désir: pareil auDieu de saint Anselme, son idée, sa réalitésont indissolubles. Il faut donc chercher autrechose, et trouver pour notre ruine un argumentplus ingénieux. Il faut supposer, au contraire,que notre voie était bien l'unique; que noustouchions par notre désir à l'essence même denotre art, et que nous avions véritablement déchiffréla signification d'ensemble des labeursde nos ancêtres, relevé ce qui paraît dans leursœuvres de plus délicieux, composé notre cheminde ces vestiges, suivi à l'infini cette pisteprécieuse, favorisée de palmes et de puits d'eaudouce; à l'horizon, toujours, la poésie pure...Là, le péril; là, précisément notre perte: et làmême, le but.

Car c'est une limite du monde qu'une véritéde cette espèce: il n'est pas permis de s'y établir.Rien de si pur ne peut coexister avec les conditionsde la vie. Nous traversons seulementl'idée de la perfection, comme la main impunémenttranche la flamme; mais la flamme estinhabitable, et les demeures de la plus hautesérénité sont nécessairement désertes. Je veuxdire que notre tendance vers l'extrême rigueurde l'art,—vers une conclusion des prémissesque nous proposaient les réussites antérieures,—versune beauté toujours plus consciente desa genèse, toujours plus indépendante de tous sujets,et des attraits sentimentaux vulgaires commede grossiers effets de l'éloquence,—tout ce zèletrop éclairé, peut-être conduisait-il à quelqueétat presque inhumain. C'est là un fait général:la métaphysique,

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