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Un soir à Hernani

Un soir à Hernani
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Title: Un soir à Hernani
Release Date: 2018-12-16
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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EDMOND ROSTAND

UN SOIR
A HERNANI

—26 FVRIER 1902—

PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGNE FASQUELLE, DITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1902
Tous droits rservs

Eugne FASQUELLE, diteur, 11, rue de Grenelle

OUVRAGES DU MME AUTEUR

Les Musardises,posie (puis).
Les Romanesques, comdie en trois acteset en vers, 19e mille2
La Princesse Lointaine, pice en quatre actes,en vers, 20e mille2
La Samaritaine, vangile en trois tableaux,en vers, 20e mille3 50
Cyrano de Bergerac, comdie hroque encinq actes, en vers, 255e mille3 50
L'Aiglon, drame en six actes, en vers,195e mille3 50

Il a t tir de cet ouvrage:
30 exemplaires numrots sur papier du Japon.

Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays,y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Sude et la Norwge.

Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.

UN SOIR A HERNANI
A PAUL MEURICE

I

Zoin da herri hori?
Le vieil homme fit halte.
L'heure rosait au loin les croupes de basalte;
La montagne semblait courir au golfe clair
Pour mler ses moutons aux moutons de la mer;
La fougre tait morte et l'herbe tremblait toute;
Et, noir contre le ciel, au tournant de la route
O malgr la saison deux gents pineux
Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus,
L'homme, qu'enveloppait une vaste rotonde,
Etait assis de l'air le plus triste du monde
Sur un petit cheval tte de mulet.
Zoin da herri hori? demandais-je. (Quel est
Ce village?)
Et du doigt je montrais un village,
Tout en scandant ces mots de la langue sauvage
Vieille comme la roche et comme l'Ocan.
—Mais ma voix n'avait pas le chant guipuzcoan.
Le vieux Basque espagnol, sans cesser d'tre triste,
Toucha le bord pointu de son bret carliste.
Laissa courtoisement tomber sur l'tranger
Le mpris d'un regard qui semblait droger,
Et rpondit...
Gents, sapins, fougre, ronce!
Je connaissais pourtant, d'avance, sa rponse!
Je savais par quel mot trissyllabique et fier
Qui mettrait tout d'un coup de la gloire dans l'air,
Ce vieux ptre hautain allait rpondre, puisque
Par ces chemins d'Espagne o la grce maurisque
Vit dans le geste obscur d'un porteur de fagot,
J'arrivais tout exprs pour l'entendre, ce mot!
Puisqu'il avait, lui seul, rythm ma marche; et certe
Je ne l'ignorais pas, petite route verte,
Le nom du cher village assis sur tes bords frais;
Ce n'tait qu'un pieux frisson que je m'offrais
De me faire, en ce lieu, par cet homme, cette heure,
Dire ce nom qui de tant d'ailes vous effleure!
L'enthousiasme tait dans mon me. J'avais
Besoin d'entendre l ce nom que je savais,
Et ce nom que pourtant j'tais si sr d'entendre
Je l'attendais,—j'tais tout ple de l'attendre!
Et j'eus froid dans le dos et les larmes aux yeux
Lorsque, rendu plus grand par l'accent de ce vieux
Et par la majest du val crpusculaire,
Avec je ne sais quoi de farouche sur l'R
Qui vibra comme vibre un fer de makhila,
Avec sur l'I beaucoup de langueur, et sur l'A
Cette sonorit gutturale et chantante
Qui prolonge, largit, et solennise, et, lente,
Balance une voyelle ainsi qu'un encensoir,
Le nom de Hernani roula dans l'or du soir!
Hernani, Hernani!...
Ptre du pays basque,
Quand le silence emplit le val comme une vasque,
Tu l'entends se rider au loin du moindre bruit;
Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit
Le long ricanement de ton vieux cri de guerre,
Suivre, comme un enfant suit jusqu'au bout sa pierre,
Ton cri jusqu'aux derniers ricochets musicaux
De ses chos et des chos de ses chos!
Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge
Dans tous les contreforts des Montagnes du songe,
Qui fait chanter tous les sommets roses qu'en nous
Ont laiss les premiers enthousiasmes fous;
Et tu ne peux savoir qu'aux lointains de mon me
Ce nom vient d'veiller, en innombrable gamme,
Plus d'chos que jamais tu n'en dterminas
Quand tu poussais, le soir, tes longs irrinzinas!
Hernani!
Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre,
Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre!
La Victoire pour lui n'habite pas ce nom!
Est-ce que les beaux vers font pousser l'herbe? Non,
Et le soc en ouvrant la terre qu'il dfriche
Ne peut faire jaillir un tronon d'hmistiche!
Ce nom n'est que le nom d'un pur triomphe d'art,
Il n'est brod que sur l'invisible tendard,
Et rien pour ce passant grossier ne le consacre.
Ah! si c'tait le nom de quelque grand massacre,
Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot
Rouler parfois—norme et sinistre grelot—
Une tte de mort au large dans un casque
Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque
Prononcerait ce nom avec respect, tout bas;
Car on est fier d'un champ o le dieu des combats
Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres
Et sur lequel deux Rois ont enlac leurs chiffres
Tracs en ossements d'hommes et de chevaux;
Et Wagram sait qu'il est Wagram; et Roncevaux
Sait qu'il est Roncevaux; Cannes sait qu'elle est Cannes;
Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes,
Et s'tant au soleil sur la route endormi,
Hernani n'a pas su qu'il tait Hernani!
Le paysan, toujours immobile, s'tonne;
Sa gravit, devant mon trouble, l'abandonne;
Il regarde ce fou qui tremble et s'attendrit
Quand on lui dit le nom d'un village; il sourit
De tous les petits plis de son visage glabre;
Puis, se renveloppant de tristesse cantabre,
Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni,
Disparat au tournant du chemin.
Hernani!...

II

J'avais dit: Puisqu'il existe
Entre Irun et Tolosa
Un village fier et triste
O la gloire se posa;
Puisqu'en descendant vers l'bre
On entend, prs d'un roc nu,
Palpiter un nom clbre
Sur un village inconnu;
Puisque, tant le nom d'un drame,
Et le nom d'un drame en vers.
Ce nom-l me touche l'me
Comme avec des lauriers verts!
Et puisque d'ailleurs les choses
S'arrangent mal ce point,
Las! que les apothoses
Moi seul ne les verrai point;
Puisque, divin porte-lyre,
Je ne sais pas o je puis
Aller prier pour te dire
Que de ta suite j'en suis;
Puisque je n'irai pas boire,
Dans l'humble creux de ma main,
A ces fontaines de gloire
Qu'on fera couler demain...
Je prendrai devant ma porte
Ce chemin bleu qui conduit
A ce village qui porte
Ce nom qui chante et qui luit:
J'irai voir, passant la Rhune,
O vieux village hidalgo,
Ton chapeau de tuile brune
Empanach par Hugo;
J'irai parmi le mystre
De la route et du buisson
Clbrer le centenaire
A ma modeste faon;
Aucune voix indiscrte
Ne viendra me faire un cours
(L'œuvre, l'homme, et le pote);
Le Vent fera les discours.
Oh! je n'aurai pas la pompe
D'un cortge officiel...
Mais le coteau qui s'estompe
Et les toiles du ciel!
Un peu de brise franaise
En ce soir de Fvrier
Soufflera dans le mlze
Et dans le genvrier;
Je veux, plerin que grise
Un espoir d'tre bni,
tre l quand cette brise
Soufflera sur Hernani!
—Et j'tais parti. J'arrive,
Petite ville, et je vois
Ton arrogance pensive,
Ton noir profil d'autrefois!
Dj je vois apparatre
Un toit fier et surplombant,
Des balcons qui semblent tre
Dessins par Artaban;
A mesure que j'approche
Je vois mieux se dtacher
Cette fantastique roche
Qui domine ton clocher;
Je t'admire! je m'attarde
A t'admirer dans le soir!
Et pourquoi je te regarde
Tu ne peux pas le savoir.
Hernani-du-Val-Bleutre
N'a pas entendu le cor
Que Hernani-du-Thtre
Fait sonner dans son dcor!
Tandis que ton nom s'envole
Sur le grand drame franais,
Petite ville espagnole,
Tu murmures: Je ne sais...
Et tu t'endors, fire et triste,
Entre Irun et Tolosa,
Au fron-fron d'un guitariste,
Au parfum d'un mimosa!

III

Oui, c'tait bien ici qu'il fallait que je vinsse!
Car la roue en bois plein, toujours, dans l'ombre, grince:
Et tout est demeur—choses et paysans—
Comme lorsqu'il passait, et qu'il avait dix ans!
Mais mon motion, tout d'un coup, s'est accrue
Je n'ose pas entrer dans la fameuse rue.
Au seuil de Hernani j'hsite avec amour,
Et j'en fais tout d'abord, avec respect, le tour.
Je traverse un trange et vaste jeu de paume
O travaille cette heure un vieux cordier fantme
Qui dvide, et recule, et chante.—Un montagnard
Passe. Il est sans cuirasse. Il n'a pas de poignard.
Mais rien qu' la faon dont il marche dans l'herbe,
Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe!
C'est lui-mme, et la nuit tu dois, Doa Sol,
Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol,
—Sans bruit parce qu'il a ses bonnes alpargates!—
Dire pour ce bandit ton chapelet d'agates.
Oh! cet homme farouche, et qui possde l'art
D'enfoncer son chapeau par-dessus le foulard
Qui traverse son front d'un bandage vert-pomme,
Va crier: Je suis Jean d'Aragon! et cet homme
Va trouver trop petits pour lui des chafauds...
Non! cet homme se baisse et ramasse une faux.
Et jette cette faux sur son paule, et rentre
Chez lui, d'un pas qui fait de sa chaumire un antre!
—Et je vois s'avancer un tre singulier
Qui balance un bton de bois de nflier.
Et c'est le celador du village, le garde
De l'alcade. Et surpris, soudain, je le regarde.
Je n'en crois pas mes yeux!
Pourquoi donc, celador,
Sur votre bret noir ces deux lettres en or?
Que veut dire: V. H.?
Il rpond avec pompe:
Villa d Hernani.
Cet Espagnol se trompe.
Oh! quand, pour te grandir encore, on t'exila.
Matre, tu n'aurais eu qu' venir vivre l!
C'et t somptueux, formidable,—et logique.
La ville tait marque ton chiffre magique.
Certes, j'aime cette le o ta grande ombre erra.
Mais j'aperois le roc de Santa Barbara
S'riger prement, et je regrette presque
En voyant un rocher tellement hugoesque
Que lorsqu'on t'exila tu ne sois pas venu,
Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu!
Je te vois, habitant, l-haut, parmi les ailes,
—O grand dessinateur de tours et de tourelles!—
Cet espce de noir donjon mdival
Que tu faisais sortir avec un ciel, un val,
Et des machicoulis dont le crneau s'chancre,
De l'largissement d'une arabesque d'encre!

Mais tu n'es pas absent, malgr que ton manoir
Soit construit seulement par les vapeurs du soir
Superbe castellan d'une invisible crte.
Tu restes jamais perch sur la conqute!
Ce village orgueilleux sera toujours toi:
Il n'est plus l'Espagne, il n'est plus son Roi;
En allongeant sur lui la griffe d'un pome
Tu l'as pris, ce village, Don Carlos lui-mme!
Mais que dis-je? tu n'as pas attendu si tard!
Enfant, tu l'avais pris, en passant, d'un regard!
Si bien que Hernani, que ton œuvre accapare,
Est bien plus dans Hugo qu'il n'est dans la Navarre!

IV

Je tche de revoir l'enfant mystrieux
Voyageant en Espagne,—et je ferme les yeux...
Et je marche travers la bruyre sauvage,
Et je rve, en marchant, les dtails du voyage.
O joie! avoir dix ans, tre fils d'un vainqueur,
Savoir dj beaucoup de
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